Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/5)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

l’Algérienne

est affectée

d’un léger boitement

(mauvais coup

dans l’enfance

la mère ne voulait

pas de fille

elle battait la sienne)

 

aujourd’hui elle tend

sur son métier à tisser

une trame rouge

oublie le blanc berbère

et les signes

 

gestes mesurés

 

passer ainsi

du blanc à la couleur

c’est s’avancer

en terre inconnue

 

après une centaine de lignes

en rouge trafic

(la référence)

l’Algérienne sourit

au changement

 

le tissage d’un tapis

est comme un voyage

au son glissant

de la navette

 

elle aime la répétition

l’âcreté de la laine

son odeur de suint

 

elle tisse

et tisse

chaque jour

sans exception

 

servitude suggère

l’amant

plaisir répond-elle

 

sa mère est morte

c’est écrit sur

document officiel

l’Algérienne se sent

délestée d’une menace

enfouie profond

 

voilà qu’elle sanglote

en spasmes irrépressibles

pourquoi  pourquoi

répète-t-elle

comme autrefois

sous les coups

 

B

 un diary c’est intime

secret surtout

je peux y vilipender

mon ex

tout en trouvant cela

un peu facile

aujourd’hui j’arrête

fini les ressassements

 

mari honnête somme toute

je ne suis pas

dans le besoin

(cf. mariage en contrat

économique)

 

le désir fulgurant

harassant

je l’ai connu

avec d’autres que lui

 

la blonde

sur la terrasse

de la maison bleue :

chaise longue

chien à ses pieds

fume avec application

 

sa mémoire déborde

c’est trop

il faut bouger

elle s’extirpe de son siège

vacille (le whisky)

et part rejoindre

l’océan

 

elle marche

et marche marche

puis vient la nuit

la blonde fatiguée

aimerait

dormir ici

sur le sable

 

le ciel sombre

le chien surtout

la sortent

d’un enlisement possible

 

comment écrire cela

dans le diary

trop confus

trop intime

 

mais les images

 

très nettes celles-ci

lorsque

le bougainvillée

capte le regard

la pensée :

Quetta / Balouchistan

tout au bout de la ville

un reste de rivière

filet d’eau sur un lit

de béton

et China Café

 

nous endurions la chaleur

sèche là-bas

et nos corps éreintés

se sustentaient

de riz

de viandes très très épicées

s’hydrataient

de thé trop sucré

 

il arriva que les nomades

en plein midi

déboulent au mess

des officiers

et les flinguent

pour avoir contrôlé

avec trop de zèle

leur caravane

subtilisé le haschich

à leur profit

 

ici bougainvillées

et rebelles assassins

pareil