Les Mains dans les poches : Alexandre Labruffe, Cold case

Alexandre Labruffe, Cold Case © éditions Folio (détail de l'image de couverture)

Après Chroniques d’une station-service, Un hiver à Wuhan et Wonder Landes, Alexandre Labruffe a signé avec Cold case, qui vient de paraître en poche chez Folio, un livre qui finit de donner à entendre ce qui fait la singularité de son univers romanesque : une plongée dans des cas limites, des enquêtes sur-réalistes et un refus du pathos qui passe par une ironie à la tonalité très particulière, forme de résistance à ce qui menace l’individu qu’il s’agisse des non-lieux, d’une pandémie mondiale ou de la folie intérieure.

Avec Cold Case, l’écrivain plonge dans l’histoire familiale taboue de sa compagne sud-coréenne. Le cold case est ici pris dans tous les sens de ce terme, le plus courant (une affaire classée faute d’éléments nouveaux) comme le plus tragiquement factuel : l’oncle de Minkyung est mort congelé à Toronto, dans les années 70, après avoir fui l’hôpital psychiatrique dans lequel il avait été placé. Neige et blizzard avaient transformé la nuit en freezer, le corps de l’oncle est retrouvé dans un local poubelle « face et corps vitrifiés, scintillant dans la lumière artificielle et les cristaux de poussière ». Sang-Young était parti au Canada avec ses frères pour réaliser les rêves de leur père. Ne demeure de lui et de son exil nord-américain que « l’épave d’un rêve » « sur les rives de ce sous-continent, où avaient débarqués les premiers conquistadors du XVIe siècle, via la baie des Chaleurs, surnommée (possible origine du mot Canada) « el cabo de nada » : le Cap de rien ». Ne demeurent que ce cadavre importun, une enquête bâclée, une famille qui se tait et la phrase soudaine, décontextualisée, sidérante d’étrangeté de Minkyung : « J’ai un oncle congelé ».

Alexandre Labruffe se lance alors dans une enquête entre Corée du Sud, Chine et Canada, il tente de reconstituer les faits et de faire de lambeaux d’histoires un récit, « avec un peu de scotch et de fiction ». Si l’exil est facilement compréhensible — à l’époque, « le Canada représentait l’eldorado, une issue de secours pour les Coréens fuyant misère et dictature, aspirant à un futur désirable, une utopie habitable » —, ses suites se perdent dans un océan de non-dits et hontes, de tabous et légendes, nouant plusieurs hommes de la famille de Minkyung dans une intrigue inextricable : Minkyung  a un oncle à l’H.P. qui finit congelé, un père à l’H.P. à Busan depuis des années, un grand-père escroqué dont les fils ont dû laver l’affront et la honte et l’ont payé de leur santé mentale.

« De quel droit je me fais
archéologue de votre mémoire ? », se demande l’écrivain, incapable de résister à l’attrait qu’exerce sur lui cette histoire. Obsédé par son enquête, il décide, « d’aucun droit, bille en tête, de décongeler ton oncle, désosser la légende, déconstruire cette fable, autopsier le naufrage ». Alors il interroge les témoins, les archives médiatiques de l’époque, force à la parole, découvre des pans entiers oubliés, force les rouages, abandonne, reprend, tente de comprendre pourquoi cette affaire d’un cadavre retrouvé en pain de glace a été si rapidement classée, pourquoi la victime est devenue l’accusé et cet oncle est un « double fantôme », pourquoi tout le monde se tait dans cette famille et préfère perdre la raison que retrouver la mémoire.

À travers ce récit en apparence foutraque (en apparence seulement) se dessine « l’histoire chaotique » d’un pays et de la folie à laquelle il condamne ses habitants. Ici « petit à petit, on lit entre les lignées », dans une « mosaïque de douleur » dont le texte épouse forme et contours, tout en fragments de prose, explosion d’images surréalistes, à la fois hilarantes et tragiques. L’inventivité est partout, jusque dans la langue de Minkyung qui parle français de biais, dans une réinvention constante de mots et locutions lexicalisées qui remet la langue en mouvement, entre poésie et délire linguistique. Ainsi se réinvente le récit familial, se décongèlent les faits et les légendes destinées à masquer ce qu’il a pu se produire, que le silence et la honte avaient cru pouvoir figer non dans une chape de plomb mais de glace.

Alexandre Labruffe, Cold case, éditions Folio, mai 2025, 258 p., 8 € 50 — Lire un extrait