Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
le blanc du tapis
une page
quelques signes
triangles
rectangles ou flèches
en mémoire ancestrale
l’Algérienne tisse
chante (langue berbère)
ligne rouge
courbe verte
une attention
extrême
la distrait
du monde
arrive un messager
le dernier d’une kyrielle
de relais
par bateau
par avion
depuis l’autre rivage :
la mère de l’Algérienne
est morte
elle arrête son travail
lui offre un thé
ne dit mot
puis sort
soleil au zénith
l’Algérienne marche
sans pensée
respire profond
elle marche
jusqu’à la plage
s’avance dans l’eau calme
de la Méditerranée
(non ici c’est l’océan)
les sequins
de la large robe marron
scintillent au soleil
la femme
(qui sait nager elle)
se laisse porter
elle flotte
immobile
elle imagine
sa mère morte
trente ans la mère
lorsqu’elle s’est enfuie
elle calcule :
morte à 55 ans
son méchant visage
ridé sûrement
ses cheveux
raréfiés
elle donnerait
n’importe quoi
pour voir le cadavre
de sa mère neutralisée
s’assurer de sa mort
l’Algérienne est vivante
dans sa robe trempée
aux sequins scintillants
B
la blonde
aujourd’hui
au bord de l’eau
avant le jour
avec le chien calme
presqu’encore dormant
qui s’arrête et
s’allonge
parallèle au rivage
la femme alors s’assied
face à la mer
tous deux à angle droit
rien ne bouge
lorsque le jour se lève
ligne jaune de soufre
au bas d’un ciel violet
elle fait demi-tour
le jeudi
Samba amarre sa pirogue
devant la maison bleue
la blonde lui achète
un poisson à la chair
blanche et floconneuse
poisson africain
Samba devenu ami
délivre avec le poisson
sa bonne humeur
dans la vie
réglée au cordeau
de la blonde
dans sa solitude
le jour du pêcheur
est une page
de milieu de semaine
intitulée Samba
(la blonde tient un journal)
à 18h la chaleur
s’atténue
une brume océanique
amenuise
la moiteur de l’air
elle se douche
se passe le corps
au savon de carotte
se disant pour la nième fois
qu’aucun savon européen
ne dispense
une telle douceur
puis
tenue de jardinière
short et blouse
et tablier
au bout de l’allée de manguiers
au milieu des broussailles
jardin clôturé qu’il faut protéger
des bêtes
les voix des femmes
qui pilent le manioc
lui parviennent
en flux continu
un panier de bananes
d’un côté
un autre empli
de mangues tombées
dans le sable
un singe sur l’épaule
le singe elle l’appelle
Potcol
qu’elle a fini par accepter
tant il insistait
depuis des jours
chaque matin
sur la terrasse
à pousser de petits cris
Potcol fait de la barre fixe
sur les supports
de la moustiquaire
elle rit aux éclats
alors le singe virevolte
tant et plus
puis soudain s’arrête
il regarde la blonde
d’un regard sérieux
comme font les singes
et elle rit
non mais
de quoi ai-je l’air
avec un singe sur l’épaule
c’est souvent en marchant
que la blonde
entérine ainsi
un constat réaliste