Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/3)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

le blanc du tapis

une page

quelques signes

triangles

rectangles ou flèches

en mémoire ancestrale

 

l’Algérienne tisse

chante (langue berbère)

ligne rouge

courbe verte

 

une attention

extrême

la distrait

du monde

 

arrive un messager

le dernier d’une kyrielle

de relais

par bateau

par avion

depuis l’autre rivage :

la mère de l’Algérienne

est morte

 

elle arrête son travail

lui offre un thé

ne dit mot

puis sort

 

soleil au zénith

 

l’Algérienne marche

sans pensée

respire profond

elle marche

jusqu’à la plage

s’avance dans l’eau calme

de la Méditerranée

(non ici c’est l’océan)

 

les sequins

de la large robe marron

scintillent au soleil

la femme

(qui sait nager elle)

se laisse porter

 

elle flotte

immobile

elle imagine

sa mère morte

 

trente ans la mère

lorsqu’elle s’est enfuie

elle calcule :

morte à 55 ans

son méchant visage

ridé sûrement

ses cheveux

raréfiés

 

elle donnerait

n’importe quoi

pour voir le cadavre

de sa mère neutralisée

s’assurer de sa mort

 

l’Algérienne est vivante

dans sa robe trempée

aux sequins scintillants

 

B

la blonde

aujourd’hui

au bord de l’eau

avant le jour

avec le chien calme

presqu’encore dormant

qui s’arrête et

s’allonge

parallèle au rivage

la femme alors s’assied

face à la mer

tous deux à angle droit

rien ne bouge

 

lorsque le jour se lève

ligne jaune de soufre

au bas d’un ciel violet

elle fait demi-tour

 

le jeudi

Samba amarre sa pirogue

devant la maison bleue

la blonde lui achète

un poisson à la chair

blanche et floconneuse

poisson africain

Samba devenu ami

délivre avec le poisson

sa bonne humeur

 

dans la vie

réglée au cordeau

de la blonde

dans sa solitude

le jour du pêcheur

est une page

de milieu de semaine

intitulée Samba

(la blonde tient un journal)

 

à 18h la chaleur

s’atténue

une brume océanique

amenuise

la moiteur de l’air

 

elle se douche

se passe le corps

au savon de carotte

se disant pour la nième fois

qu’aucun savon européen

ne dispense

une telle douceur

 

puis

tenue de jardinière

short et blouse

et tablier

 

au bout de l’allée de manguiers

au milieu des broussailles

jardin clôturé qu’il faut protéger

des bêtes

 

les voix des femmes

qui pilent le manioc

lui parviennent

en flux continu

 

un panier de bananes

d’un côté

un autre empli

de mangues tombées

dans le sable

un singe sur l’épaule

 

le singe elle l’appelle

Potcol

qu’elle a fini par accepter

tant il insistait

depuis des jours

chaque matin

sur la terrasse

à pousser de petits cris

 

Potcol fait de la barre fixe

sur les supports

de la moustiquaire

 

elle rit aux éclats

alors le singe virevolte

tant et plus

puis soudain s’arrête

il regarde la blonde

d’un regard sérieux

comme font les singes

et elle rit

 

non mais

de quoi ai-je l’air

avec un singe sur l’épaule

c’est souvent en marchant

que la blonde

entérine ainsi

un constat réaliste