François Dagognet favorise une certaine direction pour le regard philosophique : regarder ici-bas, contempler la matière. Mais ce ne serait pas suffisant : il faudrait que cette contemplation se concentre sur ce qui est considéré comme le plus bas, le moins signifiant non seulement pour le philosophe mais pour tout un chacun : les détritus, les graisses, les pierres, les déchets…

Il s’agit de changer notre jugement comme notre perception. L’entreprise peut étonner bien qu’elle soit clairement située d’un point de vue philosophique : penser autrement que Platon, qu’Aristote, que Descartes, autrement qu’une tradition philosophique qui résonne aussi avec des idées communes fondées sur des dualismes tranchés, des hiérarchies et jugements de valeur qui infériorisent, excluent certains objets de notre monde ou de ce qui vaut dans notre monde. L’exclusion est ontologique, métaphysique, morale. Pour François Dagognet, au contraire, penser philosophiquement consisterait à s’efforcer de penser ce qui est tel que cela est. Et d’abord à penser la matière, ou plutôt les matières.
Bifurquer par rapport au manichéisme platonicien, par rapport à Aristote, à Descartes (qui « tend à volatiliser la matière ; il la réduit à la seule étendue »), est une condition de ce changement de point de vue visant à « replacer dans le champ ontologique ceux qui en ont été écartés ». Dagognet peut critiquer Mallarmé, ce qu’il appelle « la métaphysique mallarméenne », trop encline, selon lui, à ne considérer que l’éthéré ou l’immatériel. Seront privilégiés d’autres écrivains, comme Ponge, ou des artistes : Dubuffet, Joseph Beuys, Schwitters, Daniel Spoerri. Ou, dans le champ philosophique, Leibniz, Bergson. Ou des naturalistes, des physiciens, des chimistes.
Des détritus, des déchets, de l’abject propose une exploration de la pluralité des matières et de la pluralité et complexité de chaque matière, ceci contre certains dualismes mais aussi contre une représentation simplifiée, simplificatrice, de la matière, qui occulte les différences, les singularités, la pluralité. Le livre invite à une sorte de voyage à travers les matières, de descente vers le plus bas qui est aussi une élévation de celui-ci, une forme d’égalisation. L’enjeu plus général réside dans la mise en pratique d’une façon de comprendre la philosophie : « l’exploration et la reconnaissance de notre monde, sans exclusive » par laquelle « replacer dans le champ ontologique ceux qui en ont écartés ».
Explorer les matières, parcourir leurs qualités, y compris pour les matières et réalités matérielles apparemment les moins signifiantes, les moins existantes, fait apparaître un monde très divers, étonnant, des différences et singularités inédites mais dont chacune fait partie de notre monde et le compose.

Ainsi, on distinguera entre les fragments (d’un objet détruit, démantelé), les déchets, les scories, les détritus, les ordures, les déjections – tout un ensemble d’objets qui n’en sont pas, de réalités à peine existantes qu’on ne peut ranger dans une seule et même catégorie puisque leurs caractéristiques, leurs possibilités, leurs qualités sont diverses, différentes. Si nos sociétés hygiénistes et hyper-consommatrices rejettent dans un même trou l’ensemble de ces réalités, l’art contemporain, par exemple, en exploite au contraire les possibilités diverses, les dimensions plurielles. Tel objet jeté à la poubelle peut, chez Boltanski, exalter toutes ses capacités de signification, d’évocation, exhiber autant sa matérialité la plus brute que sa dimension spirituelle (mémoire) et politique. Chez Schwitters, il s’agit de reprendre le cassé, le rebut, le délaissé pour les faire servir à un projet « cosmogonique », pour exploiter leur capacité à recomposer un tout signifiant, autant matériel que spirituel. Et Dubuffet, pour son compte, sauve l’invisibilisé et le plus négligé pour la création d’un monde joyeux et beau de papillons, de voies lactées, de vies humaines ou minérales. Dans chaque cas, il s’agit d’une forme de revalorisation du dévalorisé qui pourtant, en lui-même, est bien porteur de capacités signifiantes, spirituelles, esthétiques.
Si on considère cela, on comprend en quoi l’art peut croiser, par exemple, la minéralogie, la paléontologie, la criminologie qui travaillent volontiers avec des fragments, des morceaux, des résidus, non pas à la manière des artistes mais d’une façon similaire dans la mesure où il est question de se pencher sur le détruit, sur l’à peine existant pour créer du sens, pour composer mentalement des totalités, pour produire une compréhension, une connaissance qui seraient impossibles sans l’existence de certains quasi inexistants. De fait, « l’objet-épave n’a jamais perdu ses liens avec l’humain ».
François Dagognet, dans son exploration, fait apparaître les propriétés diverses, plurielles, étonnantes des matières en apparence les plus plates ou les moins attirantes, spectaculaires : le gras, la graisse, les cailloux, la pierre ont pourtant des qualités utilisables, des propriétés signifiantes ou encore qui les relient au vivant – et les qualités magnétiques de telles pierres se distinguent de celles, inédites, d’une autre pierre capable de recevoir et conserver des inscriptions, des traces, et de les restituer sur le papier qu’on lui applique (pierre lithographique). François Dagognet mobilise ainsi l’art mais aussi la science, la biologie, la chimie, la physique pour remplacer notre approche uniformisante de la matière par une mise au jour d’un monde complexe et pluriel qui remplit d’étonnement au lieu de l’indifférence ou du dégoût.

Cette façon d’appréhender la matière, les matières, de défaire les hiérarchies communes, est au service d’une forme de monisme inclusif et pluraliste : tout existe non pas de la même manière mais en tant que partie d’un tout sans exclusion. Il s’agit pour François Dagognet de penser ce tout, de le faire apparaître autant à la pensée qu’à la perception, par la mise en évidence de liens, de rapports – le plus minuscule peut être un écho du plus céleste, le moins vivant peut être en rapport avec la vie, le plus matériel peut être en rapport avec la pensée – mais aussi par une logique de l’intégration par laquelle le plus fragmenté et déchiré peut impliquer en lui-même une totalité, celle de l’objet comme celle du monde. Ce monisme n’est pas monotone, il est au contraire coloré, chatoyant, composé de singularités différentes mais connectées, intégrables dans des ensembles plus larges et plus clairement signifiants.
Si ce point de vue moniste à partir de la matière a des conséquences philosophiques, il a également des conséquences morales et politiques autant qu’écologiques.
Comment ne pas reconsidérer le déchet, la transformation rapide en détritus de la plupart de nos objets, de ce que nous consommons ? Notre mode de vie basé sur l’hyperconsommation et l’hyperproduction est bâti sur des montagnes de déchets, de rebuts, de détritus que Dagognet nous incite à reconsidérer, à regarder d’un œil neuf et créateur, pour, par exemple, les réinjecter dans d’autres circuits selon la logique du recyclage, de la réutilisation selon de nouvelles fins, pour décharger la vaste poubelle qu’est le monde de son contenu destructeur. Une mesure écologique pourrait être de ne pas rejeter les déchets hors de notre monde – hors en tout cas de ce monde que nous construisons comme étant le « nôtre » et qui inclut ces zones périphériques qui nous servent de décharges – mais de concevoir des moyens de les intégrer dans le tout dont nous faisons partie et que nous habitons : de les maintenir « en vie », de leur conserver des significations autres que négatives.

De même, revaloriser ce qui est dévalorisé, le penser à partir d’un tout dont il ferait partie peut concerner, par-delà le simple objet, les vies et formes de vie humaines, peut-être non humaines, qui constituent pour le regard commun une périphérie négligeable, voire nuisible, en tout cas une réalité moins valable. Défaire les hiérarchies, déplacer le regard, reformuler les conditions de la pensée, peut être la condition d’un rapport nouveau, inclusif, plus juste, à ce que la politique, le social, le droit se donnent comme leurs marges, leurs autres, leurs objets dégoutants. Étrangement, la philosophie du déchet et de l’abject conduirait à repenser l’humain, à valoriser de manière plus juste les vies humaines dans leur pluralité, selon leurs singularités irréductibles, en affirmant leur appartenance à l’humain et au monde.
François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l’abject – Une philosophie écologique, éditions Corti, mars 2025, 194 pages, 21€.