Alban Lefranc, la littérature comme obsession (Dis-moi qui tu hantes)

Un livre hanté par un livre, un roman enroulé sur la littérature elle-même : le nouvel ouvrage d’Alban Lefranc qui paraît aux éditions Verticales est une lumière dans le paysage de la fiction contemporaine.

Julien Mana, le personnage magnétique de Dis-moi qui tu hantes est un auteur maudit qui a publié trois romans et traîne dans son sillage des caisses manuscrites. Son livre culte, publié à compte d’auteur et intitulé La vision dans l’île est un trou noir qui aspire ceux qui le lisent : la densité de cette fiction, que l’on devine comme on interprète la lumière d’un astre à la résonance de son champ magnétique caché, est trop forte, trop compacte. Les lecteurs, qui témoignent pour dresser un portrait de Mana, dont on apprend qu’il a été poignardé et qu’il est mort, sont sidérés par cette œuvre. Ils veulent à un moment ou à un autre le rencontrer et comprendre de quelle matière est faite la chair qui se cache derrière le texte singulier qui les subjugue : « Cher Julien Mana, votre livre a été écrit tout spécialement pour moi, ne riez pas, je sais ce que je dis, je l’ai ouvert le 20 janvier dernier, je. Je ne sais plus ce que je lui dis. Je lui écris comme j’écrirais à David Bowie. J’écris à quelqu’un qui ne me lira jamais et c’est cela qui est beau, c’est cela qui fait qu’on peut écrire vraiment. »

Mana est pourtant repoussant à maints égards, il boit trop, couche trop (il déteste d’ailleurs – les témoins le précisent régulièrement – le mot baiser et lui préfère la formule classique faire l’amour). Il a un ventre énorme, est sans cesse dans le besoin et roule vers sa perte en se consumant sans cesse au feu de la pensée. La Bible, Nietzsche, Saint-Simon… telle est la seule épaisseur qu’il octroie au monde. Sa mort aspire le roman et Alban Lefranc tient le lecteur grâce à la parole de ceux qui ont rencontré cette vie. Sans misérabilisme mais non sans humour – le personnage Hervé se décrit inclus dans le milieu culturel ainsi : « Serrant contre mon flanc droit le tote bag Anarchy in the UK qui contenait mon MacBook Air dans sa pochette fuchsia… » – ses contemporains dressent le portrait vif d’une vie de misère, consacrée exclusivement à la littérature, en pleine montée parallèle du macronisme et du nationalisme. Mana, entre deux goulées d’alcool, donne un constat qui semble définitif : « On ne peut plus écrire à partir de la sexualité. Le capital a tout dévoré. Il est presque devenu impossible de sentir et de désirer par soi-même. À moins d’une très longue ascèse. » Puis ceci, d’une grande délicatesse : « Les phrases dont nous avons besoin finissent toujours par nous trouver. » L’écrivain, on le comprend dans l’allongement de pages éblouissantes, va rencontrer son double dans le cœur d’une effroyable psychose à l’hôpital de La Charité de Berlin. Celui-ci lui enseigne la boxe et les échecs, mais en pure perte : le dernier acte sera sanglant.

Alban Lefranc, Dis-moi qui tu hantes, Éditions Verticales / Gallimard, 186 pages, 20€. Février 2025. Lire un extrait

Alban Lefranc est aussi au sommaire du 17ème numéro de la revue Edwarda dirigée par Sam Guelimi qui vient de paraître. Intitulé Nuancier, il donne voix et couleurs à des auteurs et artistes comme Aurélie Galois, John Jefferson Selve, Fanny Wallendorf, Delphine Guy, Aurélie Djian, Georgina Tacou, Yann Bourven, Lucille Dupré…