Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (22)

Statue de Clarice Lispector, Copacabana, Rio de Janeiro ©Avelludo/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Question de boutiques

Je pense souvent à la vie des boutiquiers, et me demande ce que cela doit faire à une personne de se rendre pratiquement tous les jours au même endroit, de passer le plus clair de son temps entre les mêmes quatre murs, de vivre année après année dans un monde réduit à cet espace physique clos et aux objets qui l’entourent, alors qu’il y a tout une planète juste de l’autre côté de sa porte. Puis je me rends compte que ma vie à moi n’est pas si différente.

Ma fin est mon commencement

Ayant récemment terminé la lecture de La ville assiégée, de Clarice Lispector, je peux enfin me vanter d’avoir lu tous ses romans. Ce n’est guère surprenant mais je me sens le plus attiré par les trois derniers – Água viva, LHeure de l’étoile et Un souffle de vie – qui concernent tous la création, artistique dans le cas du premier, littéraire pour les deux autres. LHeure de l’étoile et Un souffle de vie sont donc des méta-fictions, et qui plus est des fictions spéculaires puisqu’il est question dans chacun de leur propre élaboration.

Quelques similitudes de surface…

     – tous deux commencent par un texte / une section liminaire, suivi d’un passage plus ou moins long qui contient l’exposition de l’ouvrage à venir et des commentaires sur l’acte d’écrire, avant que ne s’entame le récit à proprement parler : d’un côté l’histoire d’une jeune femme qui vit dans la pauvreté à Rio de Janeiro, et de l’autre un dialogue entre un auteur et son personnage ;

     – dans les deux livres, Lispector met en scène un narrateur-auteur masculin et une protagoniste féminine – difficile, donc, de ne pas se rappeler les propos de Margaret Atwood sur la nature « à double tranchant » du regard masculin : Vous êtes une femme avec un homme à lintérieur qui surveille une femme. Vous êtes votre propre voyeur ;

     – la vie des protagonistes féminines reflète par certains aspects celle de l’écrivaine brésilienne : dans LHeure de l’étoile, Macabéa, une dactylo pauvre, est venue du nord-est du pays pour s’installer à Rio (comme CL), et dans Un souffle de vie, Angela Pralini, écrivaine, a publié deux textes qui portent le même titre que deux ouvrages de son auteure (La ville assiégée et « L’œuf et la poule ») en plus d’écrire des chroniques pour les journaux ;

    – [Spoiler !] les deux récits se terminent par la disparition des protagonistes.

Il se trouve que Lispector a écrit ces deux ouvrages simultanément, et en fragments. Elle aura travaillé avec son amie et assistante Olga Borelli pour organiser le texte de LHeure de l’étoile, le dernier livre publié de son vivant (il est sorti à peine six semaines avant sa mort le 9 décembre 1977). Œuvre posthume, Un souffle de vie a paru l’année suivante. Comme Lispector l’avait laissé inachevé, Borelli seule s’est chargée de la mise en forme du texte, avouant plus tard qu’elle en avait supprimé une phrase pour ne pas blesser la famille de l’écrivaine : apparemment Lispector a fait dire au personnage-auteur qu’il avait prié dieu de donner un cancer inguérissable à Angela, car elle n’avait pas le courage de se tuer (Lispector elle-même est morte d’un cancer ovarien).

Si on considère l’œuvre de Lispector dans sa chronologie, on voit esquissée comme une trajectoire de la création littéraire à l’envers, ses premières publications étant des romans aboutis et ses dernières des méta-fictions en grande partie sur le processus créatif et dont la dernière était restée sous forme de fragments, un avant-texte. Vus ensemble, les deux livres qui nous intéresse ici constitue une mise en abyme de cette trajectoire inverse, l’alignant à celle de la vie elle-même : l’expression lheure de l’étoile, telle qu’utilisée dans le roman, signifiant l’heure de la mort (« Car à lheure de mourir une personne devient une brillante étoile de cinéma »), et souffle de vie, évidemment, le moment de la création / de la naissance (« Jutilise mon souffle pour inventer Angela Pralini et en faire une femme »).

Ai-je parlé de l’importance de la musique (classique occidentale) dans ces deux récits ? Le premier est dédicacé à tout un tas de compositeurs, et le second affiche à plusieurs reprises les affinités musicales du personnage-auteur. Parmi les noms qui reviennent dans les deux livres : Bach, Beethoven, Chopin, Debussy, Schoenberg, Strauss… Puisque ces ouvrages représentent symboliquement les deux extrémités de la vie, je ne puis m’empêcher d’y voir une suggestion que la musique donne une circularité à l’existence, comme l’insinue (tout en le démontrant) le rondeau palindromique de Machaut qui a fourni le titre à ce texte.

On ne se baigne jamais deux fois dans le même serpent

Ma bibliothèque personnelle renouvèle en permanence sa peau, à mesure que de vieux livres partent vers d’autres lecteurs et de nouveaux arrivent sur mes étagères.

Dans une librairie hispanophone

Ma déception en voyant que le rayon «Literatura universal» ne contient que des livres publiés dans notre système solaire à nous.

Un secret

J’ai toujours du mal à accepter comme close à jamais l’ère où ma mère et son compagnon, mon frère et mes grands-parents, et mes grands-tantes et -oncles étaient encore de ce monde. C’est comme la fin d’une période géologique, mais à l’échelle personnelle : une catastrophe majeure a modifié la configuration des continents familiaux, troublant le climat émotionnel et entrainant la disparition de certaines espèces. Tels des fossiles, les lettres et les chiffres gravés sur leur tombe témoigneront qu’ils ont bel et bien existé, lorsqu’il n’y aura plus personne pour se souvenir d’eux.

 

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