Terrain vague (30) – Résistances (Manoel de Oliveira, Pierre Carles, Pascale Petit, Pierre Mabille, Eva Hesse, Jérémy Liron)

© Christian Rosset

Trentième et avant-dernier épisode de Terrain vague pour 2024. Pour rappel : 30, c’est 2 x 3 x 5, soit le premier nombre premier multiplié par le deuxième multiplié par le troisième. Jouer avec les nombres, c’est à la fois respecter certaines contraintes et devoir tricher – par nécessité ; et aussi par jeu. Au fond, ce qui compte c’est de ne pas s’arrêter : de continuer, en inactuel attentif à ce qui se trame dans les marges de l’actualité. Le prochain épisode sera le dernier de l’année ; et pourtant, comme les précédents, il sera aussi à sa manière avant-dernier : ne fermant rien, ouvrant des voies – pour qui ? pour quoi ? Peut-être doit-on toujours avancer sans but préétabli. C’est simplement une activité : manière de ne pas céder au silence, pourtant crucial dans cette affaire. So May we Start ?

1. Manoel de Oliveira : « J’avais demandé à Agustina Bessa-Luis [1922-2029], une grande écrivaine portugaise, d’écrire une adaptation de Madame Bovary, d’abord sous forme de scénario, mais ça ne marchait pas, puis sous forme de roman. Et ensuite j’ai moi-même adapté ce roman. […] Madame Bovary est une œuvre qui compte énormément au Portugal, à cause d’un certain provincialisme que l’on ressent très fortement ici, lié à une vieille nostalgie. Le roman portugais a été écrit avec beaucoup de vivacité, presque de provocation, et il y a eu un débat assez polémique. C’est à la fois un roman et un essai, disons un essai qui prend une forme romanesque. Cela se passe au Nord du Portugal, en province, avec beaucoup d’histoires imbriquées et une position ouvertement féministe. C’est un roman à la fois très concret et très abstrait. Un peu comme s’il avait été écrit pour me compliquer le travail. J’ai beaucoup aimé cette manière parce que c’était complexe et pas évident à faire. J’ai tout remis à plat, en plaçant des lieux et des musiques sur chaque personnage et chaque intrigue, en replaçant chaque réflexion philosophique dans un contexte très concret (Entretien pour Les Cahiers du cinéma n°466, avril 1993, réalisé par Antoine de Baecque et Thierry Jousse). »

Le résultat, admirable, c’est Val Abraham (Vale Abraão, 1993) dont Capricci vient de publier une édition DVD ou Blu-Ray de la version restaurée 2K, déjà sortie en salles le 10 juillet dernier. « C’est un film lyrique, poursuit Oliveira. Comment une femme résiste aux hommes, qui sont le pouvoir, par la force de sa vision poétique du monde, même si elle est illusoire. Ema se rattache au lyrisme, à l’épopée, à une manière de faire de la poésie à partir du monde qui l’entoure, pour résister aux personnages masculins qui, eux, n’y voient qu’un enjeu de pouvoir. » Ema, avec un seul « m » : Ema Cardeano Paiva, lectrice de Flaubert, parfois qualifiée de « bovaryette », ce qu’elle a raison de contester. Alors qu’elle vit avec son père, elle rencontre à 14 ans Carlo Paiva qu’elle épouse quelques années plus tard : belle occasion d’approfondir sa connaissance de l’ennui, avant de vivre plusieurs aventures supposées l’en éloigner, mais qui ne lui donneront pas entière satisfaction (on connaît l’histoire, même s’il faut effacer de sa mémoire les développements originaux du thème « Bovary » pour en apprécier les nouvelles variations). Carlos Paiva se présente en tant que « médecin et agriculteur, pour vous servir ». Oliveira soigne et cultive lui aussi, dans son film, l’image et le son, le texte et les silences. Le jardin qu’il entretient semble suspendu, comme le temps chez Debussy ou Dutilleux : d’en haut, on peut contempler la fascinante vallée du Douro, dessinée d’une main de sculpteur, aussi souple que précise.

Je retrouve mes notes, taillant dans cette matière, sans chercher à remettre de l’ordre dans les chutes à monter : Étrange comme ce film, si littéraire, qui montre à chaque plan ou presque un tel amour des mots, se laisse d’abord appréhender par le regard, mais comme hypnotisé par la parole (la voix off du narrateur). Force première de la sidération avant les retrouvailles avec le romanesque, comme avec ce qui le remet en question, sans nostalgie (plutôt avec joie – et mélancolie). / / Anachronisme actif. Archaïsme et modernité n’en finissement plus de jouer les prolongations. Leur dialogue, amorcé depuis des lustres, est à la recherche d’un entrelacement, et non d’une fusion. / / Le côté démodé, voire parfois réactionnaire, de certaines postures, de certains personnages, en contradiction apparente avec l’audace dont le film fait montre. / Oliveira : « Classique, moi ? J’ai longtemps été catalogué chez les modernes, comme quelqu’un qui, précisément, ne faisait pas assez confiance à l’image. D’un côté, comme je vous l’ai dit, c’est assez vrai. D’un autre côté, tout devient classique. Et aujourd’hui, où je suis sans doute le dernier cinéaste vivant à avoir tourné au temps du muet, mon itinéraire se rapproche plus des classiques que vous citez et que j’admire effectivement même si je les connais mal. Je prends classique au sens de Bossuet : ce qui reste bon avec le temps. » / On ne sait jamais avec certitude quand les scènes se passent ; on imagine un entre deux, flottant, et tout à coup on se rend compte que la Révolution des œillets est déjà de l’histoire ancienne. / / Mais le temps passe, sans effacer certaines traces du passé. / / Ema nous donne le sentiment d’être immuable. Contrairement à son mari, elle résiste au vieillissement – comme Oliveira ? / / Les figures masculines sont le plus souvent, sinon rébarbatives, disons peu désirables, et parfois franchement laides en regard de la beauté d’Ema, et des paysages. / / Désentraver les corps. Ema en quête de vitesse : un hors-bord lancé à toute allure sur le Douro dessine (creuse comme au burin) un trait lumineux sur le paysage figé ; la sensation s’accorde à la sidération qu’elle provoque. / / Vesuvio est nom de lieu où l’adultère est possible. Éruption. Passage à l’acte. De l’autre côté de l’ennui, ou du miroir, ce qui se tisse entre perversité et magie – entre ce qui s’adresse à la pensée et ce qui s’adresse aux sens : subtile oscillation qui agit sans faillir.

Val Abraham © Capricci

L’actrice Leonor Silveira, alias Ema dans Val Abraham (dans un des formidables bonus de cette édition) : « Avoir une confiance totale, ne pas demander où il voulait aller ; l’accompagner sur ce chemin où on ne savait pas où ça allait nous emporter. Quelque chose de toujours en construction. » Manoel de Oliveira : « Dans Val Abraham, chaque personnage possède son Clair de lune : Beethoven pour Ema, Schumann pour une domestique sourde et muette, Strauss pour le confident d’Ema, Debussy pour les amants d’Ema… » Il n’y a pas de « musique de fond, mais une manière de faire corps avec la musique, pour chaque personnage. Au montage aussi, la musique est très présente, et le premier montage se fait en fonction d’elle, ou de la musicalité des mots. Je n’hésite jamais à retarder un mot ou une parole pour pouvoir garder un rythme précis. » Oliveira est en effet précis. Sa monteuse affirme à juste titre qu’il est le garant de la rythmique. / / « Même si la caméra suit un travelling, mon cadre est fixe. » Le mouvement est d’abord intérieur. Les règles ne sont pas figées grâce à ce mouvement qui saisit la force des accidents : rien de « léché » – simplement un relevé de ce qui s’anime en surface. Fluidité paradoxale de cette rigueur. / / La jeune fille se montre à la terrasse, dévoilant aux promeneurs, et aux conducteurs, sa beauté juvénile, provoquant ainsi des accidents. Elle-même est victime à la toute fin d’une chute accidentelle – mortelle ? Inéluctable. Et la mort de son mari suit aussitôt, comme si elle ne pouvait qu’avoir lieu. Maintenant il faut cesser de raconter, même par bribes discontinues, cette histoire à la fois très connue et parfaitement inconnue, et préférer reprendre les mots du cinéaste (dans le même entretien des Cahiers) : « Tous mes films sont des récits d’agonie. L’agonie dans le sens premier, dans le sens grec, c’est la lutte. Aux Jeux Olympiques, on regarde aussi des agonies. Tous mes films montrent en fait que les hommes entrent en agonie au moment où ils arrivent au monde. Je suis un grand lutteur contre la mort. L’agonie, vous le voyez, j’ai passé ma vie à la regarder, avec de plus en plus d’expérience, avec de plus en plus d’envie de la montrer. Mais la mort arrive quand même… » / / « Ema est une victime de la poésie, et c’est cette agonie poétique que j’ai filmée, ce en quoi, finalement, Ema se différencie des hommes qui l’entourent eux qui sont trop matériels, presque animaux. Elle aspire à n’être que poésie, mais cela la tue, puisque, tout d’un coup la matière, Ia réalité, lui manquent. Moi, j’essaie de me situer entre ces deux positions, les pieds dans la terre, connaissant intimement tous les lieux et les maisons où je filme, mais tourné aussi vers la musique, vers la poésie, vers le côté immatériel de l’homme. » Claudication d’Ema depuis l’enfance : non un handicap, mais une donnée rythmique, une manière de faire danser le plan fixe.

Val Abraham © Capricci

Jouer avec les distances, le mensonge ou la fatalité. Séduction et retenue. Proximité d’Ema avec une domestique sourde muette, douée de vision absolue (comme on parle de « mémoire absolue »). Présence des animaux et intervention du hasard. « La poésie et la mort, vous savez, c’est très simple et très compliqué à la fois. C’est facile de dire et de montrer le vol de cyanure à la pharmacie, avant l’agonie, mais c’est plus difficile de dire pourquoi Emma [Bovary] l’avale, de trouver le mobile vrai, authentique de sa mort. Personne ne le sait, pas même Emma. Flaubert n’est pas hermétique, moi non plus, mais, à la fin, nous ne savons rien, nous n’avons rien expliqué. Ce sont ces lacunes qui sont précieuses. » Et enfin, le côté spectral (le cinéaste est déjà âgé, il a dans les 85 ans ; on ignorait alors qu’il continuerait de tourner pendant une vingtaine d’années). / / Et le jeu avec les miroirs – que reflètent-ils ? La vie ? Pas sûr. Ce que l’on sait, c’est que l’image est vivante. Comme le son. Val Abraham fait œuvre de résistance. Son producteur, Paulo Branco jouait au poker. Il nous dit aujourd’hui ne pas trouver judicieux d’avoir rétabli les quinze-vingt minutes coupées en 1993. Il faut pourtant oublier la version présentée à Cannes et prendre cette version « director’s cut » proposée par ce DVD ou Blu-Ray pour ce qu’elle est : une splendeur – et espérer au plus vite de nouvelles restaurations de l’œuvre du maître de Porto (il y a de quoi faire).

Et maintenant, par goût du contraste, et parce que le film sort en salles le 11 décembre : Guérilla des FARC, l’avenir a une histoire de Pierre Carles, un documentaire de 142 minutes coscénarisé avec Stéphane Goxe que le cinéaste présente ainsi : « Les hasards de la vie ont fait que j’ai vécu une partie de mon adolescence à Bogota, où ma mère, une institutrice française, fréquentait un cinéaste de gauche, Duni Kuzmanich, le premier cinéaste à avoir tourné un film sur les guérillas colombiennes des années 50 sans dénigrer celles-ci, en ne condamnant pas la lutte armée, au contraire. » Ce beau-père est mort en 2008 à Medellin, « au plus fort de la confrontation entre l’État colombien, et la guérilla des FARC. À son époque, la presse nationale et internationale présentait les guérilleros comme des “narcoterroristes”, afin de les disqualifier. Cela a duré longtemps et aucun film n’a documenté sérieusement cette histoire de résistance armée s’étendant sur plus d’un demi-siècle. » Aussi Pierre Carles a-t-il pensé son documentaire comme devant être adressé à Duni Kuzmanich dont on peut découvrir d’importantes archives (et de même pour le travail pionnier de Bruno Muel et Jean-Pierre Sergent qui avaient filmé les FARC à leurs débuts en 1965), lui racontant post-mortem les tours et détours les plus récents de la longue histoire « méconnue de ces femmes et hommes d’origine rurale, pour l’essentiel, ayant combattu les grands propriétaires terriens qui accaparent ou volent des terres, couverts par l’armée colombienne soutenue par les États-Unis. »

Guérilla des FARC © Maurice Lemoine

Carles s’est impliqué physiquement pendant une dizaine d’années dans cette tentative, non d’imprimer la légende, ou de relayer telle ou telle propagande, mais de montrer le plus concret comme le plus secret (voire intime) de cette guérilla, à travers de beaux portraits : de vrais « souvenirs » d’un passé proche. Pour donner une idée de quel bois ils sont faits, le mieux est de prendre connaissance de la bande-annonce du film :

On le sait – ou non : « Des négociations de paix entre le gouvernement colombien et les FARC » ont abouti « au retour à la vie civile des rebelles, leur offrant la possibilité de poursuivre leur combat par la voix légale. » De plus l’ex-guérillero du M19 Gustavo Petro « est arrivé au pouvoir en 2022, porté par un puissant mouvement social. » Memoria, le film d’Apichatpong Weerasethakul tourné en Colombie, avait apporté aux ignorants de ce qui s’agite et se transforme en cette région du monde un signe déjà puissant d’ouverture. D’autres devraient suivre. En attendant, bienvenue dans les salles où est projeté Guérilla des FARC, l’avenir a une histoire.

2. 5 décembre 2024. Jour anniversaire, et depuis ce matin doublement anniversaire. Comment écrire, non seulement à ce sujet, mais sur les quelques livres de poésie retenus pour cette chronique ? Jacques Roubaud, cet immense résistant, est mort alors qu’il venait d’atteindre 92 ans, soit (31 x 3) – 1. Le jour de notre première rencontre dans les locaux de Change, rue de Seine, il en avait 43. Mais jouer avec les nombres ne console guère ce matin ; et se murer dans le silence n’apporte rien de bon. Ce qui me semble préférable, c’est d’écouter sa voix, si familière, entremêlée à celle de Marie-Louise Chapelle, son épouse et elle-même poète, lisant quelques-uns des derniers vers de Roubaud. Écrivant ceci, une brassée de souvenirs me revient. Les noter pourrait nous distraire de ce moment de deuil – mais non ; plutôt enchaîner quelques compositions – mélancoliques, et cependant jamais nostalgiques – de Morton Feldman :

Jacques Roubaud était cultivé, et plutôt fin dans ses goûts musicaux. En ce début d’après-midi gris et pluvieux, qui n’a hélas rien de londonien, je passe aux Fantaisies pour viole d’Henry Purcell. 14h34. Hervé le Tellier annonce, au nom de l’Oulipo, la mort de Jacques Roubaud. Des journalistes relaieront plus tard des choses inexactes, du genre : « Il s’est assoupi dans son petit appartement ». Mais peu importe. Je me décide à quitter Word, en conscience que ce Terrain vague (30) sera plus court que prévu.

Mais le lendemain matin (merci Jacques Rivette !), reprise : Sujets d’émerveillement de Pascale Petit chez Série discrète est un livre comprenant six cahiers de 16 pages cousus (il ne sera pas le seul dans cette constellation et ça fait plaisir) dont le titre est imprimé en dorure à chaud sur la couverture. Composé d’anagrammes, il tombe parfaitement pour donner envie de reprendre l’écriture, ne serait-ce que pour en copier quelques fragments :

« il était une fois

Il était une soif
sitôt l’eau finie. »

« Cet art captivant de jouer avec la combinaison des lettres d’un mot ou d’un énoncé plus long relève d’une passion qui remonte à l’Antiquité. » Pascale Petit conte, en postface à son recueil, la longue histoire de l’anagramme : « Ce qui pourrait passer pour un simple jeu de lettres sans conséquence a, dès son origine, des ressorts cachés autrement plus agissants », égrenant quelques noms qui me sont chers, dont celui de Michelle Grangaud qui pouvait composer des anagrammes à partir de propositions qu’on lui faisait au cours d’une promenade (j’en ai au moins une en mémoire dans le parc des Buttes-Chaumont), comme si ça ne lui demandait aucun effort. Et c’était bien plus que virtuose : profondément touchant. Pascale Petit : « Obstination grandissante, patience sauvage, quête de l’inconnu. Les lettres bougent, s’approchent, s’éloignent, reviennent. Les mots sont vivants. On peut les toucher. Ce sont des diamants noirs contenus dans le premier énoncé. »

« le bout de la langue / eut longue ballade »

Bien évidemment Unica Zürn et Hans Bellmer sont aussi conviés, en obsessionnels de l’anagramme. Ainsi que Desnos dont nous est rappelée cette remarque, à laquelle on ne peut que souscrire : « En définitive, ce n’est pas la poésie qui doit être libre. C’est le poète. »

Une page encore (les anagrammes sont disposées en colonne, mais pour ne pas prendre trop de place dans la mise en ligne, sans cahiers ni couture, je propose de les enchaîner séparés par des « / ») : « car mot pesé /    / pacte morse / espace mort / après ce mot / saper ce mot / mot escarpé / mot âpre sec / estomper ça / compare tes /corps et âme / par comètes / et comparse / sera compté / cas emporté / et comparés / tempo sacré / escomptera / car mot pesé / mot rescapé / est comparé / cas rempoté », avant de noter qu’une proposition étonnante – Rature et juliette – est déclinée sur neuf pages (première anagramme : « rejet réalité : tutu » ; dernière anagramme : « et jeté l’auteur rit ») qu’il convient de lire d’un seul souffle (quelques « blancs » çà et là permettant de le reprendre discrètement).

[En aparté : il arrive qu’après avoir écrit une page ou deux sur tel ou tel livre, on décide, sans regret, de tout effacer. C’est ce qui vient d’arriver (et peu importe de quel ouvrage il s’agit). C’est la limite de Terrain vague : se donner des contraintes parfois excessives, alors qu’on ferait mieux d’aller faire quelques pas en forêt, lieu idéal pour ruminer ce que nos lectures ont déposé en nous, dans l’attente d’une condensation. Quand on repère à relecture des traces de labeur, c’est mauvais signe.]

Quel beau titre : Pastel un reportage (j’avais tout d’abord mémorisé « en » reportage, imaginant des « bâtons reporters » tenant « à bout de bras » un micro, comme dans une bande dessinée improbable.) Il est dû au peintre et poète Pierre Mabille, en résidence l’année 2023 au Frac Picardie (coéditeur de ce livre avec les Éditions Unes). Mais comment parler d’un reportage ? On peut déjà commencer par en relever l’incipit :

« Le frac Picardie soudain est
l’instigateur il dit passez dans mon bureau
asseyez-vous voilà dans cette affaire Pastel
aujourd’hui il s’agit de tirer les choses au clair
rapporter de l’info croiser les sources
monter un dossier solide et factuel factuel
factuel
factuel pas volatil
j’ai dit ok je suis parti

en reportage »

Et maintenant ce livre, texte et photographies, qui restitue cette « résidence de recherche et de création » : un reportage en effet, s’appuyant « à la fois sur la collection de dessins du Frac et sur la tradition du pastel dans le saint-quentinois, marqué par la postérité de Maurice-Quentin de La Tour. » Mabille, lui-même excellent coloriste et auteur de beaux pastels, a convoqué une quinzaine d’artistes de toutes générations. Certain(e)s ne sont plus parmi nous, mais le plus grand nombre d’entre eux (ou elles) se porte bien (le reportage l’atteste). Il y a donc en principe l’embarras du choix pour relever dans cette matière un fragment permettant de donner une idée du projet. Mais c’est une illusion, car pas si simple de tailler dans du reportage déjà monté, rythmé, réglé. Prenons le pastelliste du XVIIIe siècle déjà nommé, « représentant de l’âge d’or », qui fit des portraits de Voltaire et de Rousseau, comme de la Marquise de Pompadour : « Maurice-Quentin de La Tour / est notre ami à tous / ici on l’appelle Maurice / parfois même Momo /    / pour ma part je le connais depuis l’enfance / j’étais élève à l’école Quentin de La tour / Mademoiselle Fiévet était ma professeure / on dessinait des coloquintes / on regardait les portraits de Maurice / je veux lui trouver une belle place / dans mon reportage mais / ça va pas être facile d’interviewer Maurice / même en visio c’est non il me dit / regarde mes pastels point final » De toute façon, c’est à n’en jamais finir. Seul le « bouclage » de son livre contraindra le reporter à stopper, peut-être provisoirement, son enquête : « jamais finir / ce reportage / dresser des listes des acteurs pastel /    / les artistes pastel / les pures et dures les tradis / les soft les anciens les nouvelles / les occasionnels les pastielles / les floutées les dry les éloignés / les flouées les linéaires /    / mêlées aux autres personnes-ressources /    / et à la fin / pages blanches / l’air / l’espace /    / waouffffff /    / oui ok on va / faire ça on fait ça / on le fait » (suit une longue liste d’« artistes du pastel »). S’il est impossible de montrer ici ce qui aura été exposé (le livre est imprimé en noir sur papier blanc – avec des nuances de gris), on aura au moins tenté de faire goûter la langue singulière de Pierre Mabille, qui sait transcrire la parole en vers soigneusement et librement découpés. Et comme le dit Michèle Antoine, une des artistes convoquées : « c’est le médium qui commande / on ne peut pas faire n’importe quoi / même en maîtrisant le geste /    / tout est inscrit en mémoire » On ne peut qu’être d’accord avec elle.

Dixième volume de la collection « Transatlantique » chez ER Publishing (dont nous rendons compte titre après titre, impressionné par la dynamique mise en œuvre) : Eva Hesse (1936-1970), sous la direction de Sébastien Gokalp, avec la collaboration de sept artistes : Katinka Bock, Claire-Jeanne Jézéquel, Rachel Labastie, Mélanie Matranga, Juliette Minchin, Valérie Mréjen, Agnès Thurnauer. Cette fois – entorse au « règlement transatlantique » – uniquement des Françaises, à l’exception de Katinka Bock, Allemande travaillant entre Berlin et Paris (il est vrai que les regards de ces sept artistes se portent sur l’œuvre d’une Américaine née à Hambourg puis arrivée à New York à l’âge de 3 ans). On le sait, la collection « Transatlantique » ne montre aucune image, ce qui implique de faire quelques petites recherches sur internet, même si on a pu voir concrètement certaines sculptures d’Eva Hesse, comme par exemple Sans Titre (Seven Poles), une superbe pièce en « résine et fibre de verre, polyéthylène, fils d’aluminium », dans les salles du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou. Si cette œuvre reste méconnue chez nous, comme le note Sébastien Gokalp, elle a été reconnue dès le milieu des années 1960 aux États-Unis. Selon lui, Hesse « a construit une œuvre volontairement instable : “La vie ne dure pas, l’art ne dure pas. Cela n’a pas d’importance” » a-t-elle dit en 1970, année de sa mort à 34 ans « d’une tumeur au cerveau probablement liée aux émanations toxiques des résines utilisées pour ses sculptures ». Cataloguée comme ayant agi en réaction au minimalisme (ce qui est plus que réducteur), Eva Hesse nous a légué un ensemble de pièces singulières qui ne se laissent pas facilement interpréter par les outils conventionnels de la critique. Juliette Minchin (née en 1992) : « Il y a dans l’œuvre d’Eva Hesse un désir de profondeur, d’exploration du sensible dans une totale liberté où tout semble faire corps. » Chez elle, le matériau est en perpétuelle transformation. « Vivant ses mille vies, la matière incarne le corps rendu abstrait, absurde mais dont l’essence même – la peau – se ressent et entre en transe. C’est comme si l’objet avait progressivement abandonné la forme initiale du corps humain mais que la matière était restée étonnamment humaine, si vulnérable qu’on la sent en soi, comme sa propre chair. »

Agnès Thurnauer écrit : « J’ai été bouleversée par [Hang Up (1966)], qui depuis toujours vient me chercher là où je me tiens comme un lasso ou un bras tendre, pour me faire entrer dans le cadre élastique entre mur et sol. Une version sculpturale d’Un bar aux Folies Bergère, qui nous met en face de notre relation à l’œuvre et du corps-à-corps qui s’effectue avec elle. » Et Claire-Jeanne Jézéquel : « Elle se tient du côté du paradoxe. Bien que dans sa vie personnelle elle n’ait eu de cesse de témoigner de son courage face aux épreuves et aux tourments de l’existence, de sa ténacité face à ses ambitions artistiques élevées, jamais son œuvre n’endosse ce caractère héroïque et absolutiste que bien des hommes ont perpétué plus ou moins complaisamment. » Beaucoup de réflexions fort bien transcrites dans ce petit volume plutôt dense, et surtout sensible, aux antipodes du savoir-dire professoral, qui pourrait, souhaitons-le, relancer quelques enquêtes sur Eva Hesse : sujet encore peu épuisé, même si son influence, depuis sa mort, n’a cessé de s’amplifier.

Pour finir, un beau livre, de ceux dont les éditions de L’Atelier contemporain ont le secret : Les Archives du désastre de Jérémy Liron. Ici encore, les cahiers de huit pages sont cousus, mais cette fois avec un fil vert, couleur dominante de cette suite de dessins de petit format à la craie noire, recouverts d’un voile de peinture verte qui leur apporte un aspect spectral. Il y en aurait aujourd’hui environ 400 rassemblés sous ce titre Les Archives du désastre. Ce livre en montre un peu plus de 60, accompagnés par une préface de Lionel Bourg et un entretien de l’artiste avec Anne Favier. Jérémy Liron : « Ce travail est une réaction à des événements successifs et aux débats, discours qu’ils ont suscités. Pour reprendre le titre d’un petit livre de Marielle Macé, nous étions sidérés et il me fallait, pour sortir de l’incompréhension, pour me dégager de ce mur, considérer comment nous en étions arrivés à ces attentats de 2015. Comment les Talibans dynamitaient les vestiges magistraux et très émouvants de civilisations passées. Comment Boko Haram décapitait, abattait de sang-froid des civils, saccageait un musée, un site archéologique. Il me fallait au moins, comme l’écrit Patrick Boucheron, prendre date, enregistrer la secousse. » « C’est peut-être », ajoute-t-il, « un récit que je me fais. Mais j’analyse ainsi ce geste qui m’a fait vouloir repartir de zéro, remonter le temps, récapituler, glaner des indices, demander aux traces, aux vestiges ce que l’humanité depuis loin portait de pulsions, d’élans, de violences. Intuitivement, naïvement aussi, je m’engageais dans une sorte de généalogie par la trace. Ou peut-être le présent m’était-il devenu invivable, étranger, pour que j’en vienne à me plonger dans les archives, dans les épaisseurs, dans la grande Histoire ? » (je reprends cette première réponse de l’entretien, car elle introduit parfaitement le projet de ces Archives : l’éclaire sans pour autant dévoiler sa part obscure ; ou plutôt indéchiffrable).

Les archives du désastre © Jérémy Liron / L’Atelier contemporain

Les Désastres de la guerre (Goya), L’écriture du désastre (Blanchot), je ne peux m’empêcher de faire resurgir ces titres qui m’ont tant marqué. Et ces mots : « reliques », « archives »… Une indication supplémentaire (gardons en mémoire l’image qui vient d’être montrée en contrepoint), prélevée dans la préface de Lionel Bourg : « Classer, ranger, énumérer une multitude d’empreintes tandis que tout flambe, sauver, cataloguer coûte que coûte des collections d’objets ou d’estampes, de tableaux, de gravures et de manuscrits à l’intérieur d’un vaste musée dont le labyrinthe emprunterait son architecture à l’imaginaire, il y aurait de quoi désarmer quiconque, un peintre par exemple, ou un poète, s’échine à maintenir l’excès de leur présence par-delà catacombes et mausolées, de quoi le désespérer sans doute, ou le contraindre à renoncer, si l’insane généalogie des crimes et des ravages perpétrés d’orient en occident réussissait à occulter le déni que la création lui oppose. Jérémy Liron en a pleinement conscience et, puisque ses archives assument un héritage transmis des millénaires durant, ses dessins à la pierre noire, pelliculés du vert-de-gris qui les estompe, se chargent à leur tour de l’âme dont j’ai parlé. Je sais, cette âme n’est qu’une chimère. Une maigre flammèche. Un souffle éteint, asphyxié. N’empêche. » Je reste muet face à ces Archives du désastre, d’où ces longues citations, bien préférables à quelques notations inévitablement humorales (mélancolie étant un des leitmotive du Terrain vague, comme sidération et mutisme) : il faudra du temps pour retrouver la parole, comme il nous en a fallu avant de commencer à griffonner quelques notes sur Val Abraham. « Je dois confesser certaines affinités avec ce terme d’inquiétude ou, pour reprendre le terme de Pessoa, d’“intranquillité”. Mais je parle aussi souvent à ce propos d’une inquiétude positive, une forme de vigilance, d’inconfort consubstantiel au monde vivant » dit-encore Jérémy Liron au cours de son entretien. Même si j’ai un léger regret d’avoir dû mettre de côté le livre prévu pour conclure ce trentième et avant-dernier épisode de Terrain vague (ce sera pour une autre fois), ces mots me paraissent être une belle manière de prendre congé (à suivre)

Manoel de Oliveira, Val Abraham, en DVD ou Blu-Ray + bonus, éditions Capricci, décembre 2024, 19 ou 22,95€
Pierre Carles, Guérilla des FARC, l’avenir a une histoire, C-P productions, en salles le 11 décembre 2024
Pascale Petit, Sujets d’émerveillement, Série discrète, octobre 2024, 96 pages, 22€
Pierre Mabille, Pastel un reportage, Frac Picardie / Éditions Unes, octobre 2024, 128 pages, 10€
Transatlantique – Eva Hesse, sous la direction de Sébastien Gokalp, ER Publishing, novembre 2024, 152 pages, 20€
Jérémy Liron, Les Archives du désastre, L’Atelier contemporain, septembre 2024, 192 pages, 30€