L’enchanteur mélancolique (Ode au vent tardif de Claude Adelen)

© Le Castor Astral 2024

Claude Adelen n’est pas un poète prolixe, mais chacun de ses livres compte, une douzaine depuis 1968, plusieurs fois récompensés par des prix (dont l’anthologie Légendaire (Flammarion, 2010), qui permet d’en découvrir un vaste empan), comme ont compté ses chroniques de poésie dans la revue Action poétique, en partie rassemblées sous un titre éloquent : L’émotion concrète (Comp’Act, 2004). Son dernier recueil, l’ultime si on l’en croit (mais faut-il le croire ?), est sans doute le plus beau.

L’âge venu, alors que le monde s’éloigne « comme la mer », Adelen se retourne sur lui et voit sa vie, qu’il a vouée à cette sorcellerie, le commerce des mots, s’évanouir peu à peu et son œuvre inexorablement se changer en grimoire. Ce sentiment de perte du monde et de dépossession de soi est d’autant plus vif que l’effort de toute une vie fut un labeur aveugle, dont il aura « jusqu’à la fin / ignoré / le nom », et qu’un doute s’y insinue quant à la réalité de celui que ses pages ont cristallisé : le personnage qu’on endosse dans l’écriture, celui qu’on dit être soi est une illusion. « Refermez nos livres ne nous / cherchez pas nous n’étions / nulle part, ni dans nos « Intempéries » / nos « Soleils en mémoire » écrit-il, en citant deux de ses titres. Ces thèmes, qui courent tout au long du livre, sont sensibles dès le premier poème, qui en donne aussi le ton :

Enchanteurs désenchantés nous autres
nos noms dans l’illisible livre […]
À la fin qu’aurons-nous fait que changer l’or
d’aimer en plomb !

Entendons : en plomb d’imprimerie. Cette Ode au vent tardif – celui dont on dit : « Autant en emporte le vent » –, ce grand poème du regret de la jeunesse et de la vie est donc un livre profondément mélancolique. Mais s’il reprend ainsi un thème universel, ce que souligne un titre « en vieux style », Adelen le pimente par une forte pincée d’autodérision, mêlant à l’élégie une sorte d’ironie amère, ou de sarcasme, qui donne au livre son ton très personnel. Bien loin d’être languissant, cet ensemble est nerveux, animé, parfois presque allègre, fréquemment coupé d’apostrophes et d’exclamations. Ainsi par exemple, évoquant les poètes aimés, noyés dans les années profondes, mais qui nous aident toujours à vivre, ce cri : « Vieux poètes, / vieux chevaux de retour ! »

Car ce recueil est aussi, est surtout un éloge de la poésie, aimée et célébrée à l’égal d’une femme, « épouse de l’ombre et sœur de la clarté », et un hommage aux poètes qui ont accompagné l’auteur sa vie durant. Ils sont nombreux, ceux dont la flamme brûle encore en lui, « impossible à souffler ». Claude Adelen, qui a toute la poésie française en mémoire, et tous les rythmes dans l’oreille, écrit, nous dit-t-il « dans la voix des autres » – comme le font en vérité tous les poètes dignes de ce nom. Ses vers sont tissés d’allusions et de citations, explicites ou cachées. Des classiques, d’Hölderlin à Rimbaud, et des modernes, parmi lesquels, intriquées à sa vie, comme à celle de nombreux vieux lecteurs, les grandes voix du siècle dernier : Aragon, Pasolini, Neruda… Il faut lire le thrène où il dépeint, en vers sobres et douloureux, la maison de L’île noire saccagée par le régime fasciste : « les fils du téléphone arrachés, / les livres piétinés dépecés / à terre parmi les débris de verre, / les photographies le portrait de Mathilde… » Beaucoup de contemporains y apparaissent aussi, d’Yves Bonnefoy à Jude Stéfan et de Claude Estéban à Mathieu Bénézet, révélant l’amplitude de goût et la sûreté de jugement de celui qui, de sa vigie d’Action poétique, a scruté les parutions et rendu compte des principaux poètes de son époque. Il a connu nombre d’entre eux, en a parfois été proche. À ce propos, on lira avec profit le très intéressant Les poètes que j’ai connus (Tarabuste, 2022), à la fois évocation et florilège de plusieurs générations de poètes, d’Aragon à Hélène Sanguinetti.

Cohérente par son ton et son objet, cette Ode forme aussi, par sa composition, un tout organique. Les six parties s’ouvrent sur un court poème où un mot mis en valeur énonce le thème à venir, et le livre se referme sur une sextine, dont le tourbillon reprend ces six mots à la rime. Les vers, d’une grande variété, sont souvent courts, voire très courts, parfois même disposés en colonne filiformes, selon une disposition chère à l’auteur de L’homme qui marche (Flammarion, 2015), référence qui revient à plusieurs reprises. Il faut dire encore la remarquable sûreté de la langue, sa beauté, sa splendeur quelquefois. Ces vers, qui sont tout rythme et harmonie, sont évidemment écrits pour la voix. « …qui oserait / encore / aujourd’hui / chanter ? » se demande l’auteur en feignant (on l’espère) de dire adieu à la poésie. Mais ce qu’on appelle le chant lui est consubstantiel (comme à beaucoup de poètes d’aujourd’hui, selon des modes infiniment divers), un chant affranchi de toute complaisance à soi et attentif au jeu des formes.

On est dans l’embarras pour citer une page. J’aimerais pouvoir reproduire L’Étrusque (« …la terre, fleurie et juvénile / dont il avait sucé le mystère… », ou l’un des prélude (« Menue monnaie de mots / qui n’ont plus cours, à l’effigie / de nos vieilles chimères… »). J’ai choisi, pour illustrer les hommages aux poètes qui trament le recueil, les vers évoquant Cavafy, et l’auteur à travers lui, et nous lecteurs aussi bien – où l’on reconnaît l’enchanteur mélancolique dont j’ai parlé quelque part :

d’autres voient leurs jours passés comme une
triste rangée de cierges éteints. Beaucoup
préfèrent regarder devant eux : « les jours
de l’avenir, chauds et pleins de vie ».

Mais la flamme, mais l’amour ?
L’âge est là. Le sombre défilé.
Qui oserait ici
se retourner ? Faut-il
que nos vers nous soient encore
cette tremblante barque qui depuis tant
d’années nous porte sur la mer vers des contrées

qui après nous ne seront plus
que littérature.

P.S. : Une note de tête indique que « cet ouvrage clôt la collection In’Hui, dirigée d’une main de maître par Jacques Darras ». On ne peut s’empêcher de le regretter. La collection a accueilli de grands noms, Marie Étienne par exemple, outre Darras lui-même. Elle a péri dans la métamorphose du Castor Astral, qui semble préférer désormais publier de jeunes poètes, avec des réussites diverses.

Claude Adelen, Ode au vent tardif, Le Castor Astral, 2024, 112 p., 16€