De février à novembre 2019, j’ai suivi Ellen Ripley le long des épisodes de la saga Alien pour Diacritik ; et au-delà : pour ce que cette (auto)fiction-là disait de l’héroïne que j’étais, dedans.
Je me revoyais adolescent le long des couloirs de l’appartement de Nice, dos aux murs, imaginant l’irruption du monstre, basculant le visage au ralenti, stroboscope orange et bleu sur le regard noir et la sueur au front, avant de reculer, le souffle en syncope, haletant bientôt en appelant « Maman » au secours — et combien cette scène appelle aux terreurs nocturnes, à la nécessité d’être entendu dans sa panique, de ne pas être laissé(e) seul(e) face au monstre. Le monstre, nous l’avons évoqué avec Sylvie Loignon dont le sujet de soutenance HDR (Habilitation à Diriger des Recherches) à l’Université de Grenoble « [faisait] l’âme monstrueuse » au gré des « récits contemporains du monstrueux » qu’elle y convoquait (et ce travail en faisait partie) : j’étais sur le point d’aller voir le nouveau volet de la saga, dont le titre flirtait avec la mythologie, et je lui disais mon excitation, et ma frustration aussi, d’avoir imaginé moi-même une suite (Alien : (Re) Generation) et de l’avoir liée à mon obsession du Labyrinthe et du Minotaure — et comment ne pas y penser dans les dédales des vaisseaux spatiaux qui nous sont offerts à l’écran, du Nostromo à l’Auriga, du Prometheus au Covenant ?

La première scène de Alien : Romulus donne le ton : un vaisseau flotte parmi les débris du Nostromo qu’Ellen Ripley a détruit au terme de sa fuite pour échapper à « l’étranger » et y recueille un morceau d’astéroïde qui, une fois disséqué à son bord, révèle le monstre. Quelques années plus tard, cinq jeunes adultes fuient la colonie où le travail dans les mines les condamne à une mort lente et douloureuse, trouvent refuge dans la station orbitale où des expérimentations ont été menées sur le cycle infernal du monstre, avec les conséquences attendues : mort, destruction, enfantement abominable au travers de la poitrine, dont les héros-victimes feront à leur tour l’expérience. Rain Carradine (Cailee Spaeny, Natalie Portman 2.0), après Shaw et Daniels, s’opposera seule au monstre dont elle triomphera avant de s’endormir en cryo-tube vers une destination qu’elle atteindra ou non — la suite, si elle voit le jour, le dira.

Il sera facile de critiquer un film sans grande surprise dont les atouts pourtant sont évidents : puissance de la réalisation, perfection de l’image, direction d’acteurs sans faille — mention spéciale pour Andy (David Jonsson, spectaculaire) —, sous prétexte qu’il n’apporte rien à son sujet. Au contraire, Alien : Romulus marche sur les platebandes déjà exploitées par Ridley Scott, James Cameron et Jean-Pierre Jeunet — on mettra David Fincher à part qui est le seul jusqu’à aujourd’hui, a avoir su imaginer une dynamique différente dans le troisième opus de la saga : ce n’est plus le monstre qui traque ses victimes mais les prisonniers de Fiorina 161 qui le chassent (le provoquent pour s’en débarrasser), l’acculant peu à peu dans une impasse dont il ne s’échappera pas. C’est vraisemblablement ce que le spectateur des années 2020 demande : Fede Alvarez, connu pour sa maîtrise du film d’horreur, a plongé dans les œuvres de ses prédécesseurs pour en retirer ce qui faisait leur force (l’angoisse claustrophobe chez Scott ; la multiplication des créatures et leur prolifération chez Cameron ; le rôle de l’acide chez Jeunet ; l’importance du cycle génétique de la bête et ses mutations vers les humains comme précédemment envisagés dans les deux prequels) et les réunir dans une réalisation qui flirte avec son domaine de prédilection. On n’échappera pas au synthétique, marque de fabrique de la compagnie Weyland-Yutani, mais on n’en dira rien de plus pour ne pas gâcher le plaisir du spectateur. On s’enthousiasmera même de quelques scènes fortes (le laboratoire inondé ; le champ d’astéroïdes) et des prouesses techniques qui rendent crédibles les collisions et imbrications des différentes plateformes, inévitables pour que l’action puisse se poursuivre.


C’est le personnage central de Rain Carradine qui pose problème finalement : à trop vouloir être la copie conforme d’Ellen Ripley — c’était déjà l’écueil de Daniels dans Covenant — on a le sentiment de regarder un film que l’on connaît déjà. On ne craint jamais pour sa survie : sa destinée se façonne au fil de l’agonie des autres personnages, même dans ses affrontements avec le monstre qui semble lui aussi avoir compris qu’il ne faut pas la toucher. Le monstre perd ainsi son pouvoir de fascination et de terreur : c’est le comble pour un film d’horreur. On regarde Romulus dans le confort douillet de son fauteuil, certain, à juste titre, que rien ne peut arriver — de pire que ce que l’on a déjà vu ailleurs. La force de révolte et la survie de Ripley dans Alien reste inégalée ; comme sa détermination et son instinct dans Aliens ; son sacrifice chez Fincher, sa résurrection chez Jeunet : le personnage d’Ellen Ripley, approfondi d’un film à l’autre, se construit dans la douleur et une volonté inébranlable de débarrasser la scène du monstre, dans sa capacité à faire le deuil de sa propre vie au profit de l’autre. À chercher à coller à l’image de Ripley sans jamais lui arriver à la cheville, les protagonistes des films suivants amenuisent la révolution que son personnage a apportée dans le film de science-fiction, et plus généralement le film d’action. Si Ripley n’est finalement rien d’autre que la répétition de destins antérieurs (Shaw, Daniels, et maintenant Carradine), quelle valeur son histoire a-t-elle ?

(Re) Generation reprenait l’histoire où Jeunet l’avait laissée : on est en 2399, à bord de l’Auriga déserté des années auparavant. Une mission est envoyée à bord du vaisseau après que des contaminations ont ravagé la Terre, à la recherche de la source du mal. Ripley — le numéro 8 cloné dans Resurrection — les y attend, au cœur de son Labyrinthe : on sait la boucle dans laquelle son destin s’est enferré depuis les couloirs du Nostromo. Cette nouvelle mission lui permettra-t-elle de lui échapper enfin ? C’est un axe de recherche comme un autre, autour de la création du monstre le plus terrifiant de l’histoire du cinéma et du cycle le plus complexe que l’on ait inventé, pour en démultiplier l’horreur. Et c’est aux réalisateurs de demain, à l’image de Ripley, de nous permettre enfin de dépasser cette boucle, de tuer Sisyphe, pour que Alien retrouve sa liberté, sa sauvagerie, son originalité.

Alien : Romulus. Réalisé par Fede Alvarez. Scénario Fede Alvarez, Rodo Sayagues, Dan O’Bannon. Avec Cailee Spaeny, David Jonsson, Archie Renaux. en salles le 14 août 2024. 20th Century Fox / Hulu.