Ça commence par deux intégrales de Copi éditées par Christian Bourgois : sur l’une, on le voit tenir une rambarde, à côté d’un lampadaire, sur l’autre, travesti, avec une hache, d’énormes sourcils, comme prêt à en découdre.
Je prends, je lis tout, j’alterne entre roman et théâtre, etc. J’ai vingt ans. Ensuite, je suis ses rééditions récentes avec attention. Avec la promesse de découvrir plus, parfois, grâce aux notes et postfaces de Thibaud Croisy, ou de lire des textes qui ne font pas partie des intégrales que je possède.
Le Bal des folles (1977), je le recommande, tout le temps. Je demande, aux gens autour de moi : vous connaissez Copi ? Vous avez lu ? Vous connaissez ses dessins ? L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer (1971), pareil, j’en parle, souvent.

Lamento pour un ange sort le 6 juin 2024. Première pièce de Copi, jamais publiée de son vivant, écrite en espagnol, inédite en français. L’origine. Tout est là, déjà, ou presque : les silences, les cigarettes, les pédés, le désir qui pointe tout le temps. Thibaud Croisy établit cette édition à partir des manuscrits de Copi ; je vois dans cette parution l’occasion de m’entretenir avec celui qui établit ces (ré)éditions récentes, en plus de mettre en scène certaines de ses pièces et de lui consacrer un essai biographique à paraître aux éditions Christian Bourgois.
Pourquoi Copi ? Ça remonte à quand ? À quel endroit ?
J’ai lu Copi très jeune, presque par hasard, à un âge où l’on est plutôt censé s’intéresser aux classiques. Sauf que je mettais à cette époque un point d’honneur à lire des auteurs « mineurs », à rebours de ce que l’institution scolaire nous encourageait à faire, si bien qu’il m’est arrivé de découvrir très tardivement des grands noms que tout le monde connaissait. C’était une manière de faire les choses à l’envers, à la fois par pur esprit de contradiction mais aussi pour trouver mon chemin, essayer de penser par moi-même. Aujourd’hui, avec le recul, je pourrais dire que Copi m’a permis de lire de la littérature étrangère écrite en français, puisqu’il est Argentin et francophone, et donc de fréquenter quelqu’un qui venait d’ailleurs mais qui s’exprimait dans ma langue, ce qui est finalement une bonne définition de l’étrangeté. J’ai voulu savoir ce qu’il y avait dans cet ailleurs et d’où venait ce vent de liberté qui soufflait sur son théâtre. J’ai donc entamé une recherche qui s’est vite transformée en enquête, car à chaque fois que j’étais sur le point de cerner Copi, il se dérobait, se cachait, échappait aux ressorts les plus élémentaires de la compréhension. Bien sûr, cette recherche a d’abord porté sur lui, mais au fur et à mesure que je la faisais, je m’apercevais qu’elle portait aussi sur moi, parce qu’elle me permettait d’élucider mes goûts ou d’en découvrir d’autres que je ne connaissais pas. Au fil du temps, elle est devenue un dialogue et, d’une certaine façon, un échange.
Dans vos recherches dans les archives de Copi, vous dîtes vous être penché tardivement sur son travail de jeunesse. Qu’avez-vous trouvé dans ces origines ?

Je m’étais surtout intéressé jusque-là à l’œuvre française de Copi, qui commence avec son arrivée à Paris, en 1962, et qui s’achève avec sa mort, en 1987. Or, auparavant, Copi avait vécu une première vie en Amérique du Sud, jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, ce qui correspond presque à la moitié de son existence puisqu’il est mort à quarante-huit ans. Il est resté assez discret sur cette première vie, du moins dans ses textes, alors qu’elle est en fait indissociable de la seconde et que ces deux moitiés sont en fait les revers d’une même pièce. En lisant les manuscrits de Lamento pour un ange et en accédant à d’autres archives, j’ai suivi les traces d’un Copi très différent de celui qu’on connaît : un jeune homme d’avant la libération sexuelle, plus timide, plus appliqué, plus sage. Plus noir aussi, car son rire n’a pas encore tout à fait pris le dessus. Et ce que l’on comprend bien à la lecture du Lamento, c’est que l’humour français qui s’imposera par la suite est une autre forme des larmes argentines, comme si l’expression s’était modifiée mais que la racine de l’émotion restait la même. Du reste, ce Lamento fait partie des textes suspendus de Copi, hors du temps, puisqu’il s’agit à la fois de sa première et de sa dernière pièce écrite à Buenos Aires. C’est déjà une œuvre crépusculaire, qui clôt un cycle, en appelle un autre, et dérive sans le savoir sur les eaux du Río de la Plata, en partance pour Paris.
Selon vous, pourquoi le travail de Copi obtient-il une telle résonance aujourd’hui ? On le réédite, on le rejoue. Copi : précurseur ? Copi : force du présent ?
Copi connaît un regain d’intérêt pour de nombreuses raisons. Il y a ceux qui s’intéressent à lui sous l’effet des gender studies et du queer, parce qu’ils pensent y trouver une très bonne matière sur laquelle plaquer leurs grilles de lecture toutes faites. Sauf qu’en général, ils s’intéressent beaucoup moins à Copi qu’à eux-mêmes et aux idées qu’ils tentent de vérifier les unes après les autres. D’autres s’en emparent pour le simple plaisir de jouer la « folle », sans vraiment interroger ni remotiver cette figure centrale de son œuvre. La plupart du temps, cela donne lieu à un néo-cabaret inoffensif, sans nuances, et comme par hasard, c’est toujours le théâtre qui y perd dans ce genre d’histoire. Il y a un malentendu autour de Copi, que le public prend souvent pour ce qu’il n’est pas, peut-être parce que sa poésie n’est pas donnée d’avance. Mais je préfère pour ma part les auteurs qui ne se livrent pas à la première lecture, de la même manière que je préfère les êtres qui ne disent pas qui ils sont.
Ce qui me fait venir à la question de son édition. Bien qu’il ait écrit la quasi-totalité de son œuvre en français, seulement une dizaine de ses textes (sur un total de vingt-cinq) sont actuellement disponibles, malgré le travail de réédition récent dans la collection « Titres » de Christian Bourgois — vous dîtes qu’il faut plutôt chercher vers l’Espagne ou l’Argentine pour trouver de réelles intégrales. L’établissement de ses œuvres complètes paraît complexe : comment l’expliquer ?

L’œuvre de Copi est centrifuge, éclatée, fragmentée entre les genres, les supports, les disciplines et les langues. Il a écrit en français et en espagnol – et pas qu’une seule pièce, comme j’ai pu le lire ces derniers temps. Il a même dessiné et joué en italien. Ces vies parallèles donnent parfois le sentiment d’avoir affaire à un puzzle impossible à terminer, d’autant que Copi aimait les gestes infimes, marginaux, souterrains, qui échappent à la visibilité. Après, l’essentiel de sa production textuelle est connu aujourd’hui, même s’il reste encore du travail à faire sur certains manuscrits. C’est ce qui m’occupe actuellement. Mais il serait tout à fait possible d’éditer ses œuvres complètes, cela me semble d’ailleurs inéluctable.
Comment fait-on pour écrire la biographie de Copi ? Je crois que lui-même aimait brouiller les pistes quant à la véracité de sa vie.
Sans doute ai-je eu le désir d’écrire une biographie après avoir approché Copi de différentes manières : en mettant en scène l’une de ses pièces, L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer ; en établissant des éditions critiques pour Christian Bourgois ; et enfin en le traduisant avec Laurey Braguier. C’était un voyage auquel je ne m’attendais pas. Tout à coup, nous nous sommes mis à naviguer dans la langue maternelle de Copi, mot après mot, phrase après phrase, jusque dans ses hésitations, ses balbutiements, puis nous avons tâché de la « refaire » en français. Opération à laquelle Copi n’était pas étranger, puisqu’il lui arrivait de se traduire lui-même en français ou en espagnol. J’ai pensé qu’une biographie pouvait être un autre type de traduction et une manière de synthétiser ma recherche, ou en tout cas de lui donner encore une autre forme.
Vous écrivez dans votre postface : « Chez Copi – et c’est l’une de ses plus belles leçons –, le désir ne s’explique pas : il se vit. » Pouvez-vous éclaircir un peu cette note de bas de page ? Je crois qu’elle dit quelque chose de très important.

Lamento pour un ange est habité par une question philosophique de premier plan, qui consiste à se demander si notre désir peut être compris par l’autre, a fortiori quand il s’agit d’un désir qui s’écarte de la norme, ce qui est le cas du désir homosexuel. Au fond, est-ce que ça vaut la peine de parler, de passer son temps à expliquer ce que l’on vit et à se confronter en permanence aux limites du langage et de la pensée ? Ou n’est-il pas préférable de se taire, en se disant que l’autre ne pourra jamais tout à fait comprendre ce qu’il ne peut pas ressentir par lui-même ? « C’est difficile de comprendre, dit le Professeur dans Lamento, il n’y a rien de plus difficile… » À partir de là, Copi met en scène une tragédie du langage entre des êtres qui aimeraient se comprendre, mais qui en sont strictement incapables parce qu’ils sentent que leur parole ne leur permet pas de rendre compte de ce qu’ils vivent et qu’elle les éloigne plus qu’elle ne les rapproche. C’est une parole qui tourne à vide et qui finit par s’épuiser ou s’hystériser, se retourner contre elle, s’autodétruire. Dix ans plus tard, Copi reprend la même problématique dans L’Homosexuel (1971), mais il la radicalise, car elle est portée par un personnage beaucoup plus agressif qui refuse désormais de mettre son désir en mots afin de pouvoir le vivre sans en rendre compte. La pièce célèbre le refus de s’exprimer par le verbe, ce qui est tout de même une position assez singulière pour un auteur de théâtre. En ligne de mire, il y a une utopie du silence chez Copi, un monde rêvé dans lequel il serait possible de vivre sans avoir à se parler, comme si la compréhension ne pouvait avoir lieu qu’au-delà des mots, dans ces instants de silence où il n’y a plus qu’à sentir, à écouter, à sourire.
Au risque peut-être d’une réécriture maladroite, j’ai envie d’évoquer la dimension camp, voire queer, des textes de Copi (romanesques ou dramatiques), notamment à travers le prisme de l’horreur et du monstrueux qu’il déploie. Je pense notamment à cette scène qui m’a marqué, je ne sais plus dans quel roman, où, si je me souviens bien, des enfants se font bouffer par des requins ! Sans parler des infanticides par ici, des cadavres qu’on transporte dans une valise par là… Que dit cet attrait pour le monstrueux, l’épouvante, l’angoisse, qui, loin d’être cynique, fonctionne comme des leviers humoristiques et politiques puissants ?

Copi a créé un monde dans lequel la catastrophe est la norme, raison pour laquelle son œuvre est saturée de coups de théâtre : agressions, crimes, meurtres de masse, attentats, accidents… La particularité du Lamento réside dans le fait que cette catastrophe n’a pas encore lieu dans le monde mais sur la scène intérieure des personnages, dont l’accès nous est d’ailleurs constamment refusé. Il s’agit d’une catastrophe invisible, cachée, qui occupe tout l’espace mental, ce qui paralyse le sujet et neutralise l’action. Progressivement, cette catastrophe va s’extérioriser dans l’œuvre de Copi. Elle va devenir joyeuse, absurde, comme s’il avait réussi à l’apprivoiser et à la mettre à distance, à en jouir, mais elle est toujours là, inévitable, indélébile, car il y a sans doute l’idée que la vie elle-même n’est qu’une immense catastrophe.
Copi, Lamento pour un ange, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laurey Braguier et Thibaud Croisy, notes et postface de Thibaud Croisy, éditions Christian Bourgois, 2024, 192 pages, 17€.