Transports en commun (1) : La beauté des fins

Transports en commun © Diacritik

Qu’il s’agisse de bibliothèques publiques ou privées, de collections éditoriales, de souvenirs de lectures ou de groupements de textes en cours, les livres vivent aussi de leurs maillages et voisinages. Cette série se veut proposition de regroupements de publications récentes, par tropismes, thématiques ou détails adjacents. Et comment mieux l’ouvrir que par la fin ?
On proposera donc aujourd’hui de rassembler trois textes, appelés par le dernier en date Les Derniers Jours de Roger Federer de Geoff Dyer, qui vient de paraître aux éditions du Sous-Sol.

1. Le recueil est construit par son sous-titre « et d’autres manières d’en finir » : Geoff Dyer confronte sa propre expérience à celle d’artistes ou sportifs qui vivent leurs derniers jours ou proposent leurs dernières réalisations. Tour à tour il raconte et analyse les derniers jours de Federer, la manière dont Bob Dylan n’a cessé de se réinventer, l’effondrement de Nietzsche à Turin mais se tourne aussi vers Turner, Coltrane, T.C. Boyle, Kerouac, Beethoven, etc. À travers chacun de ces moments, singuliers mais marqués par l’expérience si commune de la fin, il se demande comment déterminer quand les choses se terminent. Méditation sur la fuite du temps, le bornage potentiel des fins, s’ouvrant sur le This is the end des Doors, le livre de Geoff Dyer ne s’intéresse évidemment pas qu’aux sportifs qui prennent leur retraite ou à la vieillesse des artistes mais à la manière dont tout début suppose la prise en compte d’une fin — « peut-être, lorsqu’on commence, n’y a-t-il que des fins » —, et trouve dans ces fins, ici rapportées sous forme de fragments, la poétique même d’un livre infini, autobiographie ouverte à l’altérité.

Extrait (page 369) : « Un jour, au cours d’une rencontre en public, j’ai demandé à John Berger comment il expliquait sa longévité créative, comment il avait fait pour écrire tant de livres, sur une si longue période de temps. C’était, a-t-il répondu (après un silence tellement interminable qu’on avait presque l’impression que la conversation était terminée), parce qu’il pensait que chacun de ses livres serait son dernier ».

2. Remontons la chronologie pour échapper à la fin, avec Écrits fantômes. Lettres de suicides (1700-1948) de Vincent Platini, paru en octobre 2023 aux éditions Verticales. Le livre est né dans divers fonds d’archives mais aussi des journaux et livres dans lesquels l’auteur a enquêté durant quatre ans pour en rapporter 220 lettres composées par 171 personnes ayant attenté à leurs jours, que ce geste se soit ou non conclu par la mort. À travers ces fins de vie d’anonymes, ces « morts minuscules », il s’agit d’interroger la manière dont des existences se recomposent et réécrivent depuis ce geste final accompagné d’une lettre qui justifie et explique l’irréparable. La lettre est aussi ce qui fait d’un individu, non-écrivain, un auteur : il choisit le moment de sa mort et maintient une présence (par ce texte), au-delà de sa disparition. Dans le livre, chaque lettre reproduite est accompagnée des circonstances de l’acte, encadrée par des réflexions passionnantes sur ces « LdS ».

Extrait (p. 304) :
Suzanne B***
16 décembre, 1947, Paris

Vers 11h45, Henri B***, 40 ans, employé de commerce, cherche à entrer chez lui au 17, rue d’Armaillé. La porte est verrouillée. Sa femme, Suzanne, 38 ans, s’est asphyxiée dans la cuisine. Le couple vivait en mésintelligence, explique Henri, et son épouse avait un chagrin intime. Elle a laissé un simple billet.

Henry, tu n’as pas tenu ta promesse, j’ai tenu la mienne.

⌈Papier découpé, 9,5 x 10,5 cm, crayon gris ; tampon et paraphe du commissaire.⌉ »

3. La Vie derrière soi d’Antoine Compagnon, inversion du titre de Romain Gary, est le fruit du séminaire donné par le professeur de littérature au Collège de France lors de dernière année de cours. Son amie Patrizia Lombardo vient de mourir, lui inspirant sans doute ce sujet terrible. Né du constat que les ultima verba et œuvres tardives des écrivains sont souvent les moins étudiées, l’essai tiré de ces dernières leçons réhabilite ces textes et les re-contextualise dans le lien essentiel de la littérature avec la mort et le deuil. La fin n’est pas dénouement mais but, elle n’est pas déclin mais refus des limites puisque le temps d’une grande œuvre est surtout sa postérité voire son immortalité, son absence de fin.

Extrait (p. 14 et 15 de l’édition grand format). Antoine Compagnon raconte avoir visité l’exposition « Manuscrits de l’extrême » à la BNF avec son ami André Guyaux, en juillet 2019, sa première sortie depuis la mort de Patrizia) :

« À vrai dire, l’exposition m’a laissé peu de souvenirs précis, car je l’ai traversée dans un état second.
Or je tombai en arrêt devant une vitrine, la seule dont je me rappelle le détail : elle contenait deux documents qui me bouleversèrent. Le premier, plus accessible, plus facile à déchiffrer, vers lequel mon regard se porta d’abord, c’était l’agenda de Nathalie Sarraute ouvert à la date de la mort de son mari. Une simple notation sur la page blanche : 5 h. Non, sans doute pas 5 h, qui est l’heure de la mort de Patrizia, mais l’heure de la mort de son mari, que je ne sais plus. 5 h et rien d’autre, tout juste 5 h. Pas de meilleure définition, suis-je tenté de dire, de la fin de la littérature. La littérature s’arrête là, à 5 h. C’est son terminus, son exécution. Rien à dire de plus. On se tait, comme Ludwig Wittgenstein le conseillait dans l’avant-propos de son Tractatus : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Phrase trop souvent citée, poncif du deuil, alors que la proposition du philosophe était plus circonstanciée : « On pourra résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » Il y a de l’indicible, de l’ineffable, et l’on doit le respecter, de même que Theodor Adorno, dans une autre sentence trop fréquemment répétée, mettait en garde : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. » Rien au-delà de 5 h. »

• Geoff Dyer, Les Derniers Jours de Roger Federer. Et autres manières d’en finir, trad. de l’anglais par Paul Matthieu, Éditions du sous-sol, mai 2024, 284 p., 24 € 90
• Vincent Platini, Écrits fantômes. Lettres de suicide (1700-1848), éditions Verticales, octobre 2023, 380 p., 20 €
• Antoine Compagnon, La Vie derrière soi. Fins de la littérature, éditions Équateurs, septembre 2021 et Folio, septembre 2023, 400 p., 9 € 90