Grégoire Sourice : Poésie du code (Le cours de l’eau)

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Le cours de l’eau est un objet étrange, fascinant, qui ne cesse de sortir de son propre cadre, de déborder de lui-même. Si le livre se réfère à un objet – le Code civil –, il trace surtout les lignes de fuite par lesquelles cet objet devient autre chose, en même temps ceci et cela.

Le livre de Grégoire Sourice est une réflexion sur le droit, sur le rapport entre le langage du droit et la réalité, entre la norme et le fait, comme il est un livre de poésie ou un acte critique et politique. Dans le même geste : poésie et essai et action. Ainsi que l’eau qui court, se déplace, déborde des contenants étroits, surgit au sein de terrains dont elle bouleverse la géographie et les rapports, le texte de Grégoire Sourice surgit dans le langage du code pour défaire ce code, le nomadiser, coule à travers les frontières des genres, des domaines, les noyant, les déplaçant, les rompant. Le code, les codes, fuient, coulent, deviennent liquides, l’objet qu’ils constituaient, auquel ils se rapportaient, perd son unité, son identité : un liquide se dérobant à la main qui veut le saisir.

Le cours de l’eau se rapporte au Code civil et reprend certains des articles du Code relatifs à l’eau. Dans chacun de ces articles, le Code s’efforce d’imposer son code, de soumettre l’eau en la constituant en un objet nommable, identifiable, manipulable ou utilisable. Ici, le langage est un code qui s’efforce de fixer, de distinguer, de réduire le pluriel à l’unité. Même les éléments naturels doivent entrer dans ce Code, être pliés à son langage, demeurer à l’intérieur de ses cadres – le but étant que ces éléments, comme tout ce qui existe, puissent correspondre aux conditions de l’appropriation, de la propriété, de l’usage marchand et économique (« L’eau a été mise au travail, le vent a été mis au travail. Les fluides tournent des pales, des roues à aubes »).

Le Code civil est le livre d’un ordre bourgeois du monde, le texte d’un asservissement du monde, sa réduction à une série d’usages essentiellement économiques. Le problème de cet ordre est ce qui ne peut être asservi car sa nature rend impossible cet asservissement, cette réduction, ce qui en soi échappe au code, à sa fixité, à son identité, même partiellement : ainsi, des nuages, ainsi de l’eau (« Les nuages sont trop mouvants pour faire l’objet d’un droit spécifique »). Le Code/code est ici abordé par sa limite, par ce qui tend à se situer en dehors ou dans la marge, par ce dont la puissance est une force de contestation des pouvoirs du code, du codage, de l’ordre social et politique qu’il soutient.

Grégoire Sourice repère dans le Code civil ce qui, en rapport avec l’eau, rend problématique son pouvoir de codage. L’eau est un problème puisque sa définition est problématique, l’eau impliquant une forme de pluralité : l’eau qui tombe du ciel est-elle la même que celle qui sort du sous-sol ? l’eau qui trace une limite sur tel terrain est-elle la « même » que la « même » eau qui sort de la limite qu’elle a tracée (inondation) ? La mobilité de l’eau, sa pluralité, contraignent le Code civil à multiplier les cas, à faire proliférer les distinctions – elles contraignent à prendre en compte la pluralité et la fluidité du réel qui, s’imposant au Code, persistant malgré le codage à lui échapper, forcent celui-ci à se heurter à ses propres limites, à intégrer ces limites, à sortir de lui-même : « L’eau coule plus vite que les catégories du droit […]. C’est ce qu’il y a de plus révoltant chez l’eau, ses façons de remodeler les fonds de terre, de s’y creuser des passages : à terme, les choses ne ressemblent plus à leur inscription. Les titres de propriété en deviennent illisibles. Fluide, elle déliquescie ce que le code rêve de fixer pour toujours […]. L’eau indique le désordre : le langage du droit n’est pas assez vif, pas assez fluide pour la suivre dans ses circonvolutions […]. L’eau forme des poches à l’intérieur de ce qui s’est écrit comme un système plein et clos ».

L’eau est ce qui perturbe le code, ce qui le trouble et le conteste, le fluide contestant le fixe, le pluriel contestant l’identité. Par l’eau, c’est le réel qui résiste à ce que le langage en dit et en exprime – non le réel comme matérialité ou extériorité radicale au langage, mais le réel en tant que mobile difficilement saisissable par ce qui tend à fixer, à définir une fois pour toutes, à intégrer dans un système de relations figées ou tendant à l’être. Alors que le codage par le Code civil tend à constituer le réel en un objet, à définir en construisant des énoncés universels et des distinctions exclusives, l’eau impose sa nature fluide, relative, sa capacité à être tantôt ceci et tantôt cela, autre chose, sa pluralité interne. Ainsi, le codage est constamment troublé, mis en échec, en même temps qu’il se révèle comme une opération du langage fondée sur le sans-fond d’une prolifération infinie.

Effectivement, la plasticité de l’eau et le rapport que le Code civil doit établir avec cette plasticité montrent ce qu’est également le Code civil, ou plutôt ce qu’il peut : sa propre fluidité, sa prolifération illimitée, sa puissance d’invention puisqu’il crée les objets dont il parle, qu’il est capable de créer des objets étranges, inédits, des catégories parfois aberrantes, de purs objets de langage (ce qu’il tend à faire par définition), comme ces pigeons qui sont aussi des immeubles : « Considérer un animal comme un immeuble est une opération de droit bien particulière : une fictio legis » ; « le code […] soutient contre toute espèce d’évidence qu’un volatile est un immeuble ». Le code nomme et constitue en nommant, en énonçant : cet être de langage qu’est le pigeon-immeuble se met à exister réellement puisque c’est dans le réel que le pigeon devient un immeuble, est traité en tant que tel, est saisissable et manipulable.

Si le code crée le réel, il est également débordé par celui-ci, il est sans cesse relancé dans son pouvoir de nommer et de constituer, jusqu’à devoir adopter des postures bizarres, à se tordre selon des lignes aberrantes par lesquelles un pigeon peut aussi être un immeuble : la fiction, le pouvoir « fictionnalisant » du langage-code envahit le réel, se heurte à celui-ci tout en le modelant, en l’informant. Le livre de Grégoire Sourice met au jour cette sorte de dialectique asynthétique entre le langage et le réel auquel il se rapporte (étant entendu que le langage est aussi du réel), la façon dont le langage en tant que code affecte le réel mais aussi la façon dont le réel se refuse comme fondement de ce langage, le relançant comme on relance des dés, le forçant à proliférer toujours, à étendre son champ, à créer encore, à échouer encore.

Dans Le cours de l’eau, le Code civil n’est pas simplement un ensemble d’énoncés supposés dire ce qui est ou ce qui doit être, il devient ce qui crée ce qui est, il est un système actif, créateur, comme il devient les points par où ce système fuit, s’affole : le système et son échec toujours recommencés. On pourrait considérer que le livre de Guillaume Sourice expose, par-delà le cas du Code civil, une réflexion sur le rapport entre le langage et ce à quoi il se rapporte, le langage comme code, comme système codifiant créateur d’objets et de rapports, autant qu’entre ce système et ce qui le perturbe, entre ce système et ses propres limites qui en font autre chose qu’un système car l’entropie l’habite de l’intérieur :  le code et l’échec de ce code, le codage et son écroulement – écroulement qui inclut d’autres relations, d’autres possibles. N’est-ce pas cette dialectique bizarre, ce mouvement pluriel qui traversent l’effort de l’écrivain, le travail de la poésie – travail avec et sur le langage, avec et sur le code, avec et sur le réel ?

En ce sens, Le cours de l’eau expose ce qu’il est en tant qu’objet littéraire, poétique : écriture avec et sur un objet qui ne cesse d’échapper à lui-même et dont la puissance d’échappement recrée sans cesse les conditions du discours, de la constitution de l’objet dont la fin semble par définition différée. Le Code civil est ici un processus discursif par définition en évolution et Le cours de l’eau – qui est aussi discours de l’eau, discours fluide proféré par l’eau ou à partir de l’eau – est ce qui exprime ce processus, le fait être pour lui-même. Dit autrement : le Code civil devient un objet mobile, pluriel, comme le livre de Grégoire Sourice est un objet mobile et pluriel, un objet poétique étrange par lequel le langage comme le réel ne cessent de proliférer, déplaçant sans cesse le livre lui-même, le décentrant ou le disséminant, un objet = X.

Le cours de l’eau est une poésie qui, sans doute, ouvre des perspectives à l’usage poétique du document a priori non poétique. Ici, le Code civil devient un objet poétique, un texte poétique, texte où le langage est central, qui crée ses propres êtres de langage, et où le langage est caractérisé par des mouvements qui le rendent possible en même temps qu’ils le contredisent – un langage proliférant, un objet mobile, habité d’un nomadisme interne. C’est ce qu’effectue le livre de Grégoire Sourice, une puissance poétique liée au code non pas en tant que tel mais en tant qu’il implique une prolifération folle du langage ainsi que la reconstitution toujours différée du réel qui est cette différance. Ce serait ce que nous apprend ce livre, ce que nous apprennent l’eau, ou le nuage ou le pigeon – le « cours » étant aussi à comprendre comme la « leçon » –, à savoir que le langage comme le réel sont définis en tant que nomadisme et différance, pluralité et dissémination, c’est-à-dire échappent au système de la définition, infiniment.

Grégoire Sourice, Le cours de l’eau, éditions Corti, avril 2024, 128 p., 17 € — Lire ici son entretien avec Emmanuèle Jawad