Dans À main levée, Lénaïg Cariou, poétesse, chercheuse et traductrice, explore la narration réciproque entre la vue et le toucher à travers un récit prenant la forme d’une traversée des mains errantes. Lénaïg Cariou scrute le désir des mains qui résonnent dans le toucher et se gravent dans l’écrit. La main devient un symbole de la dialectique entre ouverture et fermeture, entre pli et repli, offrant la puissance d’une rencontre à la lisière des surfaces, un point de convergence entre différentes entités, des peaux innombrables émergeant et cohabitant dans un même réseau spatio-temporel.
La main, « baladeuse » et désireuse, devient le lieu de convergence des sensibilités, des écritures, des médiums et des formes d’accueil. Le geste de la main incarne le mouvement, la rencontre et le toucher, où ce qui est et ce qui devient se mêlent dans la construction du plaisir, de l’approche et du contact. À travers ses mouvements, la main trace des signes qui révèlent une « signature indépendante », pour reprendre une expression de Jean-Christophe Bailly, laissant l’empreinte d’une inscription matérielle et d’un savoir indiciel. Son geste agit avant tout dans le sens de la signifiance, évoquant une prise sensible du milieu où elle se performe, à la fois de manière sensorielle et sensuelle.

Dans la poétique de la main, le geste devient « mouvement », « vecteur », « préposition » de rencontres et de métamorphoses. À travers la peau, et grâce à sa perception haptique, se joue le désir des corps de s’immerger dans le milieu sensible, en faire l’expérience et se métamorphoser. La main tisse ainsi un réseau pour l’habiter, explorant la liberté affective. Dans ce processus, la production du tissu de relations signifiantes, expérientielles et affectives se réalise par l’interaction entre de multiples matérialités, que ce soit la matérialité de la langue, de la page, des surfaces ou des corps.
La main s’impose comme un médium pour mieux percevoir. La caresse, le contact, le désir de toucher et d’être touché se présentent comme autant de manifestations de notre relation à autrui. Dans cette optique, l’écriture de la poétesse, à la fois plastique et suggestive, se déploie dans le blanc des pages comme des cartographies du toucher, traçant des chemins potentiels de connaissance. Cette idée est renforcée par la matérialité du langage – les mots déconstruits, le retour à la ligne, les espaces en blanc, les jeux des mots. Elle est également accentuée par la conception des images sensibles et sonores qui évoquent le souffle, le mouvement, en somme, les émanations des désirs des mains.
Que nous dit-il « le désir de la main » ? Comme l’exprime Georges Didi-Huberman, caresser implique de se déplacer, déplaçant ainsi la pensée. C’est une connaissance à la fois expérientielle et performative. Le geste de la main témoigne du mouvement des corps, invente des fictions, rendant présente l’absence. La main habite « l’entre-deux », comme nous le rappelle la poétesse. Au cœur de ce lieu interstitiel, le geste de la main offre la possibilité de construire une expérience où émerge l’épaisseur du Je énonciateur, perçu comme une entité variable et composée par divers corps. Pour illustrer cette idée, Lénaïg Cariou explore le domaine du toucher et de la transformation. La main devient le réceptacle et le médiateur de multiples récits, des mémoires fragmentées. C’est ainsi que la poétesse exprime l’action de « manier », « manouer », « manipuler ».
Autant de peaux et de gestes que de mémoires, de témoins et d’auto-fictions. Lorsqu’on tente de « lire les lignes de la main » on est confronté au vécu des singularités qui échappent à une réalité cohérente et linéaire, la fiction étant la voie possible pour construire l’expérience. Les mains figurent un espace biographique, tel qu’il a été défini par la sociologue Leonor Arfuch dans Memoria y autobiografia. Exploración en los límites et El espacio biográfico – Dilemas de la subjetividad contemporánea où le témoin et l’autofiction s’entremêlent au profit d’une « intimité publique ». Cette intimité s’expose dans les photographies de l’artiste québécoise Neïtah Janzing, avec qui Lenaïg Cariou a entamé une collaboration transmédiale. Dans ce projet, le récit poétique a été agencé et adapté au médium photographique, s’implémentant dans un écosystème différent, sous le titre de Mains-Paysages. Ayant superposé et surimprimé des clichés des mains pris dans les rues de Berlin sur le même film argentique, Janzing parvient à multiplier les points d’énonciation du récit. La main s’y révèle comme une matérialité qui se transforme à la fois sur le plan langagier et visuel. Les interactions entre les surfaces et les résonances, manifestées à la fois dans le langage de la poétesse et de la photographe, résonnent avec le mouvement perpétuel du désir incarné par la main.

Mains-Paysages renferme « une dimension de lecture » qu’Arfuch associe à l’espace biographique, où diverses formes convergent, permettant ainsi l’identification des généalogies ou des relations. Les deux artistes créent des espaces fictifs fragmentés où les intimités exposées se réinventent à travers leur coexistence. Les mains entrent en résonance de manière sensible avec les matérialités de leur milieu, configurant subjectivement de nouvelles dimensions spatio-temporelles dans lesquelles le désir s’affirme et se construit. Dans cette perspective, tant Lénaïg Cariou que Janzing font de l’exposition de l’intimité un dialogue collectif, laissant le désir (de la main) agir et être. Son geste, toujours en devenir, crée des nouveaux lieux à habiter et tisse des liens.
Lénaïg Cariou, À main levée, éditions LansKine, en librairie le 6 juin 2024, 88 pages, 15€.