Ella Balaert : « J’ai confié mon sort à mon pseudonyme il y a trente ans – et je m’en trouve bien »

© Éditions Des femmes-Antoinette Fouque

Ella Balaert, originaire d’Avranches, est romancière, nouvelliste, dramaturge, poète. Elle a publié une vingtaine de livres, plusieurs fois honorés par des prix, notamment le prix Boccace 2021 pour son dernier recueil de nouvelles, Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces (Des femmes-Antoinette Fouque, 2020). Normalienne agrégée, elle a exercé différents métiers avant de se consacrer entièrement à la littérature au sein des ateliers qu’elle anime et des associations d’auteurs et autrices (administratrice de la SGDL). Elle vient de publier De plume et d’ailes aux Éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

L’écriture de ce texte, qui porte sur le pseudonyme et le masque, répondait-elle à un moment particulier dans votre vie ou votre œuvre ? De plume et d’ailes s’inscrit-il dans un cheminement de votre écriture et qu’est-ce qui le relie à vos textes précédents ? 

Il s’agit en effet d’un cheminement d’écriture : une étape thématique et esthétique. Un faisceau de thématiques relie ce texte aux précédents. J’avais déjà écrit sur le pseudonyme sous une forme (roman Pseudo) ou une autre (biographie de Sand) et la question du nom traverse souvent mes textes, car nombre de mes personnages ont un problème avec le leur… Soit qu’ils le perdent (comme dans mes nouvelles « L’anonyme », « Le cygne », « Le Bernard-l’ermite »), soit qu’ils en changent chaque jour (un des personnages du roman Canaille blues). Soit qu’au-delà de leur nom propre, c’est la nomination même qui leur échappe, et ils cèdent à la tentation taxinomique pour vaincre leurs peurs, ou leur impuissance à maîtriser quelque chose du monde en le nommant (dans les nouvelles « Le bourdon » ou « L’amibe »).

Ce thème en croise d’autres voisins et également récurrents : qu’est-ce qui fait une identité, qu’est-ce qui est réel, que sait-on vraiment des gens, même proches, comment se libère-t-on d’un destin, comment trouve-t-on sa place, son Placement libre ou d’office, dans un groupe ? Toutes ces interrogations convergent et se nouent dans De plume et d’ailes.

Mais l’heure était venue de les aborder sous une forme deux fois nouvelle pour moi : l’écriture autobiographique et l’essai.

Comment interpréter le titre, De plume et d’ailes, qui s’organise autour d’un contraste entre le singulier du premier nom (plume) et le pluriel du second (ailes) ? 

« Nom de plume » est une expression courante pour désigner le pseudonyme et l’image de l’aile file la métaphore de l’oiseau – mais il s’agit moins ici d’une référence à la penne de l’oie qu’aux ailes du Phoenix, voire aux ailes des petits anges – et je consacre à l’un comme aux autres des fragments. Car c’est une histoire d’envol, de libération, de renaissance. Mais au sol, d’un petit tapis de cendres.

Pourquoi avoir choisi la forme de l’abécédaire dans laquelle la fragmentation l’emporte sur le récit chronologique ?

Le fragment est tellement libératoire ! Il joue de l’ordre (alphabétique) et du désordre (discontinuité, voire disruption), de l’inachèvement (sauf à n’écrire qu’un fragment par entrée alphabétique, la liste pourrait ne jamais finir) et de la fermeture (du paragraphe sur lui-même, avec possibilité d’une clausule).

C’est une forme qui redouble mon propos : il pose la question de son arbitraire – le pseudonyme aussi. Il ouvre un espace de liberté – le pseudonyme aussi. Il est une écriture du manque (de la chose qui n’est pas dite, ou qui est dite en creux, dans le silence de l’entre deux paragraphes) – le pseudonyme aussi (de réel, de moi, d’unité …).

Mais c’est aussi une forme ludique : je recours à une convention formelle pour traiter d’une rupture de convention – à savoir l’inscription dans une lignée. C’est inscrire mon propos dans la succession des lettres de l’alphabet, alors que précisément, le choix d’un pseudonyme fait sortir de l’idée même de succession. De même, dans un essai en bonne et due forme, en tout cas en forme attendue par la tradition qui m’a formée, on suit un développement qui progresse vers un énoncé si nécessaire qu’il en devient presque une figure fatale. Rien de tel avec la magie du fragment, qui joue de toutes les contradictions sans viser leur résolution. Les contraires y cohabitent ? Deux facettes du pseudonyme ne semblent pas bien s’ajointer ? Tant mieux ! Tant pis ! Le pseudonyme est un objet paradoxal – tellement humain en cela. Faux nom il dit du vrai de nous ; public, il se tisse d’intimité. Ce n’est pas paresse de pensée que laisser à vif ses contraires, mais désir d’adéquation à cet insaisissable objet.

Cette forme parcellaire est donc en soi très significative. Elle fait sens ne serait-ce que d’un certain non-sens, du sens non totalisable de ce qu’est un nom, une identité, une image de soi.

Elle joue aussi avec le lecteur, car en faisant de chaque paragraphe comme un indice dans une enquête, elle le laisse libre de reconstituer ou non l’histoire. Sauf que si l’on croise bien quelques morts, réels ou symboliques, dans l’aventure pseudonymique, il n’y a pas nécessairement de coupable, ni de condamnation.

(Pour autant, les fragments n’ont pas été jetés totalement au hasard dans le livre… Il s’ouvre d’ailleurs sur la naissance, et s’achève avec la mort.)

Comment qualifier le genre de ce texte qui n’est ni une autobiographie ni une autofiction ? Peut-être un essai autobiographique ou autofictionnel, ou encore un autoportrait ? Vous dites d’ailleurs, à l’entrée « Ah, ah ! » : « une autobiographie qui jure de dire toute la vérité toute la vérité tu le jures / et qui est signée d’un pseudonyme, ça part mal ».

Je dirais « essai incarné ». Je fais simple état de mes réflexions sur le nom, la nomination, la pseudonymie, l’identité, les notions de racines ou d’exil, en les rapportant à, en les éclairant de, mon expérience – et celle de quelques autres autrices ou auteurs.

« Essai autobiographique », ou « autofictionnel » pourrait laisser attendre une vision plus complète de ma biographie. Or les échappées biographiques interviennent ici à titre d’exemples, d’illustrations : comment les choses se mettent en place dans l’enfance, comment elles deviennent un jour invivables, comment cela se passe au quotidien, dans la chair, le corps, les conversations, la tête, la famille. Et pour être tout à fait honnête, moi qui me suis vécue si longtemps dans l’effacement, c’était me faire violence que de m’aventurer sur ce terrain personnel. Mais il fallait cette prise de risque.

C’est aussi en cela que la forme fragmentaire était intéressante, car elle traverse les frontières génériques et permet de se faire tantôt essai, tantôt confession, tantôt rêverie, tantôt petit délire, tantôt courte nouvelle, tantôt aphorisme…

Lisant De plume et d’ailes, on pense aux Essais de Montaigne, une œuvre en partie autobiographique et écrite « à sauts et gambades ». Avez-vous pensé à ce texte pour De plume et d’ailes ?

J’ai pensé à Montaigne au début de mon travail. Il me légitimait – me déculpabilisait – m’autorisait à penser sans orgueil que je portais en moi « la forme entière de la (pseudonymique) condition ». Je pouvais regarder en moi pour y surprendre un échantillon de cet état, et en tenter l’observation, l’analyse, la description, l’évocation, sous des angles et dans des tons divers. Même si Montaigne se raconte lui-même dans son ouvrage, ce que je garde de ce que j’en ai lu jadis, ce sont plus des éléments de sagesse que des détails biographiques sur Michel Eyquem, seigneur et maire de Montaigne, lequel, dans ma mémoire, s’efface derrière l’Humain. Ainsi je pouvais parler de moi, les détails s’oublient et je ne suis que passeuse d’informations sur un état particulier de vie et d’écriture : la pseudonymie.

Mais si je réfléchis à cet héritage, je suis aussi redevable à Montaigne (notamment) d’une certaine vision du monde, pour le dire vite, comme Theatrum Mundi – un topos à son époque. Ses textes sur la mort, sa représentation baroque d’un monde en « branloire pérenne », d’un moi inconstant et de nous tous qui sommes « creux et vides », m’ont marquée au fer rouge alors que j’étais encore assez jeune. Et sans doute Pessoa (auteur de fragments et lui aussi, sur le vide du moi) a-t-il restauré en moi cette peinture ancienne. Tous deux ont mis des mots sur cette sensation qu’il m’arrive d’éprouver jusqu’au vertige, de vacuité, voire d’irréalité – et à laquelle un recours au pseudonyme m’a permis de résister.

À la différence de Montaigne, De plume et d’ailes procède d’un refus très net : « tu n’écriras jamais Je ». Pourquoi ce refus ? On pense ici à ce que notait Perec sur un brouillon de L’Arbre, texte inachevé et inédit : « ll faudrait dire je. Il voudrait dire je. » A contrario, Maurice Blanchot, dans L’Espace littéraire, définissait l’écrivain comme celui qui « perd le pouvoir de dire “Je” ». Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il en est de votre rapport au « Je » dans votre œuvre en général et dans De plume et d’ailes en particulier ?

Difficile question, à tous points de vue, personnel ou théorique ! Car « Je » est un mot interdit, barré depuis l’enfance. Un trou noir.

Le « Je », absent de mon texte, doit un peu à « l’innommable » de Beckett, à son narrateur presque sans corps, sans nom, tenté par le néant, traversé par des voix d’autres-que-soi (« Tiens, je vais raconter une histoire de Mahood »). Et il en est en même temps le contraire puisque le mot « Je » est omniprésent dans le récit de Beckett, qu’il ouvre : « Dire je » et qu’il est absent du mien, écrit à la deuxième personne. Dans mon texte, il s’inscrit dans le manque, l’effacement, la disparition perecquienne, l’ombre de Peter Schlemihl. « Tu » a tué « je », son autre. Mais pas totalement. Car « tu » présuppose un « je » qui l’interpelle. « Tu » montre la place d’un « je » et le donne à entendre, sinon à voir, dissimulé sous le plancher comme le vieil homme du « Cœur révélateur » de Poe, ou emmuré sous des briques comme dans « Le chat noir ». Ce dispositif, un « tu » visible, un « je » audible, en dit long sur les relations entre moi, sous mon nom de plume, et moi, sous mon nom de famille. Mais de quel moi dirais-je qu’il est « tu » ? S’agit-il de la même personne, puisque linguistiquement parlant, on parle de première et de deuxième personnes (avec toutes les questions de préséance induites) ? S’agit-il d’un dédoublement de personnalité, voire d’une duplicité fallacieuse ? Ce sont des questions que je pose dans le récit, mais qui sont d’emblée induites par le choix formel d’un dialogue tronqué.

Lequel présente en outre l’avantage d’ouvrir un espace, entre les deux « moi », propice à l’humour, à la prise de distance. J’avais déjà eu recours à ce type d’énonciation dans mon roman Placement libre. C’est un récit monologué, dans lequel une femme s’adresse à elle-même, pour savoir si elle va ou non se rendre au théâtre, sachant qu’elle n’y a pas de place numérotée, et que cette question de la place dans la salle, de fil en aiguille, réveille bien des incertitudes sur sa place dans sa famille, son couple, son travail et le théâtre du monde… Le récit est entièrement conduit à la deuxième personne, ce qui lui permet de s’admonester plutôt que de s’apitoyer sur elle-même – et s’achève sur cette injonction à elle-même : « Dis je ».

Sans doute pourrait-on y voir une tentation, inquiète, malgré l’humour, de la disparition. L’absence de « je » et le vide du moi que j’évoquais plus haut se font écho. C’est aussi un fait des temps. Le moi, le moi romanesque, la notion même de sujet n’en finissent pas de mourir. Et de vivre. C’est également présent dans mon roman Le Contrat : le personnage de Jeanne, en mal d’être, se dissout dans l’écriture des « voix du monde », pour répondre au contrat faustien que lui propose un éditeur thanatographe – spécialisé dans les textes ultimes. Elle n’écrit plus « je », elle s’efface de son texte, se laisse traverser, rapporte ce qu’elle entend, parce que cela seul mérite d’être noté – sans même faire ce montage de paroles entendues que l’on observe, après C. Reznikoff, S. Alexievitch, dans les travaux des écrivains dits de terrain ou de « non-fiction », N. Quintane, A. Bertina, J. Sorman par exemple. Dans ma pièce de théâtre L’Échafaudage aussi, les dix personnages isolés sur leur échafaudage au milieu de nulle part entendent monter vers eux, abyssales, ces voix du monde (qui sont effectivement des propos que j’ai notés, dans des cafés, des bus, etc., et transcrits tels quels…).

Mon travail malmène donc il est vrai le « je », en le vouant à la disparition. Soit au profit de l’anonymat de la foule et de ses voix capturées sur le vif. Soit au profit d’un « tu » qui dise l’éclatement, la dispersion, l’émiettement du sujet. De plume et d’ailes répond à ce dernier cas. Écrire le moi sans un « je » centralisateur. Ce dédoublement pseudonymique est-il un cas clinique ? Je pose la question à plusieurs reprises et laisse le lecteur libre de sa réponse, mais qu’il se regarde aussi dans le miroir, car l’éparpillement identitaire dans les métavers, et sous des pseudos d’internautes, n’est pas si étranger à la pseudonymie littéraire. Le recours aux pseudos, littéraires ou non, ne masque pas le « moi », mais exhibe le fait que « je » suis masques.

Certaines entrées du texte sont très attendues, comme « usurpation », et d’autres non, comme « banque », « colocation », « tour de Londres » ou « vegan ». Comment les avez-vous choisies ?

C’est le côté ludique de l’écriture fragmentaire. Chercher Molière et le trouver à « Molière », rien de plus banal. Chercher Pessoa et le découvrir dans la « Tour de Londres », c’est plus inattendu. Et c’est énigmatique.

Cela renvoie à l’énigme du pseudonyme lui-même, qui contient toujours un message crypté. Je préfère dire que le pseudonyme « crypte », plutôt qu’il « cache ». C’est moralement moins suspect – et littérairement plus surréaliste, si l’on pense avec Breton qu’il se peut que toute la réalité demande à être décryptée. Et puis le mot renvoie aux sous-sols, aux caves de Lewis, d’Ann Radcliffe, c’est gothique à souhait. Sans compter que c’est là qu’on enterre les morts – et qu’il est fortement question de mort dans mon texte. C’est aussi un caveau, une crypte.

Vous vous définissez comme « femme-fleuve » et vous affirmez que « le pseudo te voue à la robinsonnade ». Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

J’emprunte à Héraclite l’image du fleuve dont l’eau dit l’universel changement : on peut se baigner deux fois dans le même fleuve, ce ne sera jamais dans la même eau. De même l’identité. Quel farceur, ce mot ! Car l’identité n’est pas dans le fait de rester identique à soi mais bien au contraire, dans la métamorphose perpétuelle. Le changement de nom est un des avatars de ces impermanences. « Je ne peins pas l’être, je peins le passage », écrit Montaigne.

Mais en effet, vivre sous pseudonyme, c’est-à-dire prendre à la lettre acte de ces changements, l’inscrire dans la lettre, destine à une certaine solitude – et fortement marquée par les paysages de mon enfance, en baie du Mont Saint-Michel, je me représente celle-ci comme un état insulaire. Je n’ai pas totalement renoncé à la possibilité de connaissance de l’autre, du monde, du moi parce que je sens un danger possible derrière un certain usage, obscurantiste, du scepticisme. Mais seule sur mon rocher, j’avoue un doute immense.

Vous écrivez : « le sans-nom te hante ». Plus loin, vous affirmez que le pseudonyme est un « Moi-nom ». Pouvez-vous revenir sur ces formules ?

La multiplication des noms est l’autre face de la tentation du sans-nom et de l’anonymat. Cela dit la même chose, de la dissolution d’un rapport d’essentialité au nom.

Mais dans mon texte, l’expression Sans-nom prend aussi un sens plus biographique et intime, et fait référence aux enfants morts trop jeunes pour avoir eu le temps de recevoir un nom. Leurs fantômes me hantent, quelque part dans les Limbes, ce premier cercle, noyé de brumes, de l’Enfer de Dante.

La notion de Moi-nom, que je propose à la suite du Moi-peau de Didier Anzieu, me sert à interroger ce « qui découpe dans la langue et la lettre la limite entre l’individu singulier et le monde ». C’est une autre façon d’approcher cette même question d’une dissolution du Moi et du Je. Car cette frontière que trace le nom parfois se fait poreuse et « le nom-à-nom, comme on parle de peau-à-peau à la naissance, menace ». Un pseudonyme est alors ce nouveau mur auquel tenter de s’adosser pour se définir, se sentir exister.

Vous reliez souvent le pseudonyme au métier d’écrire, plutôt qu’à des éléments biographiques. Pourquoi ? 

Parce que le pseudonyme, né avec la publication, a signé mon entrée dans l’écriture comme métier – que j’aborde y compris dans ses aspects pratiques, financiers, organisationnels.

Et parce que le geste pseudonymique est un acte d’écriture : c’est un choix de mot, d’une unité visuelle, sonore et signifiante, quasiment un art poétique à soi seul. Un acte de langue, un acte de « lalangue » (Lacan), cet état second de langue qui dit l’indicible désir et l’intime rapport au monde. Et ce geste fait de l’individu un texte.

On sait que le moi dès qu’il se raconte et s’écrit, « je » est un objet textuel, fictionnel. Mais dans le cas du pseudonyme, ce moi textuel déborde de l’espace de la feuille, prend place dans un fauteuil, sort dans la rue, parle, prend le train ou se met au lit avec un bouquin. Dire que le pseudonyme fait texte de soi, impliquait de se poser ce genre de questions. Ce texte a-t-il un corps ? Une famille ? J’apporte des éléments biographiques qui m’ont paru pouvoir répondre à cette question.

Le pseudonyme vous amène à méditer sur l’identité, les racines et la famille. Mais votre texte n’adopte pas de position tranchée sur lui. Il oscille entre un regard positif soulignant sa fécondité et la libération qui l’accompagne, et un regard négatif l’associant tantôt à un renoncement, un crime, une prison, un sacrilège, un parricide, une peur. J’ai le sentiment que le pseudonyme est plus une question, posée à vous-même, aux autres et à l’écriture, qu’une réponse. Ne relève-t-il pas du « ni ni » que vous évoquez ailleurs ? Impose-t-il nécessairement d’être défini par la négative ?

Oui, vous avez raison. Le pseudonyme me pose toute une série de questions (je m’amuse d’ailleurs dans le fragment « Cyrano » à parodier la tirade du nez et lister d’autres questions possibles, venues de disciplines très différentes, chacune pouvant donner lieu à un développement très sérieux).

Cependant, même s’il comporte une part de renoncement, même s’il est de nature mélancolique, même s’il voue à une certaine solitude, je ne le définis pas par la négative car il m’a aidée, tout simplement, à renaître. À rejouer ma naissance. À m’inventer un autre rapport au monde, aux autres, et au moi. On rebat les lettres du nom. On rebat les cartes du jeu. Je n’avais pas prémédité cet effet de réinitialisation, pourrait-on dire : je pensais juste n’avoir pas envie de recevoir sous mon nom de famille un refus de plus de la part des éditeurs. Mais il faut croire que je créditais spontanément mon pseudonyme d’un fort pouvoir magique.

Je ne tais pas les difficultés, et je n’évacue pas les contradictions, en effet. C’est l’avantage de l’écriture fragmentaire de permettre l’expression de ces postulations contraires qui font être, vivre, avancer, renoncer à l’arbre généalogique, arracher une racine, mais replanter toujours le même arbre dans le jardin, chercher asile partout, dans chaque paysage, chaque rencontre, chaque plage où la vague dépose ses algues. Le petit Poucet incarne bien cela : contraint et forcé à partir, la nuit, il ne sait pour où, il sème derrière lui les petits cailloux du souvenir – à moins que ce ne soit de l’avenir.

De plume et d’ailes s’efforce aussi d’inscrire votre choix du pseudonyme dans une filiation littéraire où vous convoquez Molière, Nerval, Stendhal, Duras, Yourcenar, Pessoa, Gary… Les enjeux de la pseudonymie chez chacun d’entre eux diffèrent pourtant comme vous l’expliquez. Comment vous situez-vous par rapport à ces écrivains ? En quoi éclairent-ils votre rapport à l’écriture sous pseudonyme ? Votre livre contient d’ailleurs plusieurs pastiches, notamment de Cyrano de Rostand ou de Ionesco. Discernez-vous un lien entre le pseudonyme et l’imitation des grands textes de la littérature ?

Autant de pseudonymes, autant d’histoires. Mais partout je vois un travail de deuil et un désir de liberté. Le pseudonyme remplace. Pas toujours au sens où l’on parle d’enfant de remplacement. C’est peut-être seulement soi-même que l’on remplace, une image de soi que l’on tue, son imago – mais la mort est là, menaçante, asphyxiante – et partout je vois qu’il faut avoir la foi, pour traverser cette mort : foi dans le langage et le pouvoir du nom : J.-B. Poquelin va tout de même jusqu’à confier au mot lierre, investi des vertus médicinales de la plante elle-même, son nom, ses textes, sa postérité… et ses poumons malades. J’ai cette foi en partage. J’ai confié mon sort à mon pseudonyme il y a trente ans – et je m’en trouve bien. Avec ce livre, étape d’un cheminement à la fois d’écriture et de vie, pour revenir à votre première question, j’ai fait mes deuils.

Ella Balaert, De plume et d’ailes, aux Éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 204 p., 16 €, Mai 2024