Habemus Bastard : au plus haut des (irrévéren)cieux

Habemus bastard T1 © Dargaud

Depuis Soda et Commando Torquemada, on sait très bien que l’habit du héros de BD ne fait pas le moine et que les apparences sont diaboliquement trompeuses. Mais à côté du faux pasteur vrai policier newyorkais de Tome, Bocquet et Gazzoti et des espions au service de sa sainteté de Nihoul et Lemmens, le héros de Jacky Schwartzmann et Sylvain Vallée en col romain et doudoune orange fait encore moins figure d’enfant de c(h)oeur.

Noir comme une soutane, gouailleur, habité par un humour référentiel et irrévérencieux, le premier épisode d’Habemus Bastard frappe fort et lorgne autant du côté de L’Année sainte de Jean Girault que de Revanche (Glénat, 2012) de Pothier et Chauzy pour le mix entre histoire de truand déguisé et comédie sociale acerbe.

Homme de main devenu homme de Dieu par hasard, celui qui se fait appeler Père Philippe, fraîchement débarqué dans la sous-préfecture du Jura, doit d’emblée faire face à un double, voire triple, choc. Accueilli par un ecclésiastique qui est loin de se douter que son remplaçant est un porte-flingue en cavale, Philippe s’empresse de signifier à son oncle aux allures de parrain et aux faux airs de Jean Gabin dans Le Clan des Siciliens qu’il est bien arrivé à destination. Taciturne, mal embouché et à mille lieues de ce qui l’attend, le faux prêtre découvre une église en travaux, des ouailles en demande et son sacerdoce.

Habemus bastard T1 © Dargaud

Au dessin et avec des couleurs magnifiques signées De Cock, Sylvain Vallée a composé une ambiance crépusculaire comme un dimanche en province qui fait la part belle au cynisme et au désespoir. Avec un style réaliste où perce par endroits et selon les personnages son goût pour les « gueules » de cinéma, le dessinateur excelle dans sa manière de jouer avec les expressions, les regards et les situations. Via ce personnage de curé novice (et pour cause) qui fait ses premiers pas dans l’église (et la religion) alors que tout lui commande de se faire oublier, les auteurs ont réalisé une comédie à l’italienne autant qu’un roman noir où le décapant le dispute au profond.

Habemus bastard T1 © Dargaud

À Saint-Claude, personne ne vous entend prier

Parce qu’il s’interroge, mine de rien, ce faux prêtre : sur sa foi possible, sur la mort, sur les âmes perdues qui peuvent être sauvées (dont la sienne), sur la morale vacillante et les leçons données par la vie ou le clergé. Le scénario de Jacky Schwartzmann rehaussé par des dialogues fins et des saillies rigolardes déroule son intrigue sans temps mort tout en digressant çà et là pour mieux retenir l’action, laisser le lecteur à ses impatiences et diffuser à l’économie les indices qui annoncent et font espérer un second volet tonitruant voire explosif.

Jacky Schwartzmann et Sylvain Vallée, Habemus Bastard, tome 1 : L’être nécessaire, Couleurs Elvire de Cock, Dargaud, mai 2024, 88 p., 19 € 99