Commençons par un lieu commun : disons que L’Orage et la loutre est un roman actuel qui n’a pas pris une ride.
Lucien Ganiayre, Sociétaire du théâtre national de Bordeaux, l’écrivit entre 1940 et 1946. Le livre raconte l’histoire d’un homme, Jean des Bories, qui découvre que le monde s’est figé autour de lui alors qu’il était immergé dans une source du Périgord. Il se met en tête de retrouver son ami à Paris, voyageant à travers « une France immobile » Mais Lucien Ganiayre va mourir en 1966, sans jamais avoir réussi à publier son roman. La première publication, au Seuil, aura lieu à titre posthume en 1973, avant que les éditions de l’Ogre ne nous offrent une nouvelle édition, dans la collection de poche « Sirènes ». L’occasion de (re)découvrir ce chef d’œuvre.
Ceci étant précisé, écrire sur L’Orage et la loutre en 2024 implique de le relire en maniant avec précaution le filtre perspectiviste. Le lecteur d’aujourd’hui n’est pas le lecteur d’hier… Mais usant de son droit le plus strict, il interprète de façon différente l’histoire qui lui est présentée, l’enrichissant de nouvelles significations. Car quelles étaient les intentions de Lucien Ganiayre, en pleine Seconde Guerre Mondiale, lorsqu’il décida de raconter cette histoire d’un monde figé ? On ne le sait pas vraiment, mais sans doute qu’en situant l’action en 1935, il cherchait à « ouvrir une brèche, une dérivation », comme l’analyse Andréas Lemaire dans la préface à la nouvelle édition : une façon de parler de ce qui s’effondre autour de soi sans faire allusion à la guerre.
D’autres menaces ont rejoint depuis celle d’un conflit armé et, loin d’en être diminué, ce récit d’une mélancolie lumineuse participe à étayer la réflexion sur la façon dont on peut y faire face. Il y a quelques années, un numéro de la revue Critique dirigé par Marielle Macé s’intitulait « Vivre dans un monde abîmé ». Il aurait pu intégrer dans ses chroniques le livre de Lucien Ganiayre. On va, ici, prendre le parti d’analyser ce roman sous cet angle, anachronique peut-être, intemporel sans doute. L’Orage et la loutre est une merveilleuse méditation sur la façon dont nous construisons le temps. Car le temps n’existe pas en dehors de l’humain. Il est, pour François Hartog, « temporalisé », c’est-à-dire qu’il est le produit d’un récit, il a lui-même une histoire qui nous détermine, mais dont il est par conséquent possible de s’extraire.
Le temps est aussi politique ; l’organiser est se rendre maître des lieux. La modernité l’a conçu comme une flèche pointée vers l’avant, allant du passé vers l’avenir, symbolisée par la foi dans le progrès. La domination progressive de l’être humain sur la nature se traduit par une domination du temps, qui n’existe plus que par et à travers l’Homme. « Le cours du temps se confond avec l’ascension de l’homme » écrit Bernadette Bensaude-Vincent. La conception religieuse (la foi dans un avènement, que ce soit la venue du Messie ou l’Apocalypse) se dédouble à partir de la Révolution industrielle de cette conception moderne, que caractérise bien l’expression « on n’arrête pas le progrès ». Or, cette construction porte en elle des présupposés idéologiques, elle n’est pas neutre : pour Bernadette Bensaude-Vincent, « inscrits dans le langage, ces cadres créent des habitudes, des schémas préformés, un prépensé qu’il s’agit de questionner ». C’est l’un des atouts du récit de Ganiayre que de les remettre en question. En illustrant ce qui se passe lorsque cette avancée inéluctable finit par s’arrêter brutalement, lorsque l’instant se fige, L’Orage et la loutre nous fait entrer dans un autre temps : celui de l’espace.
Du dérèglement naît la confusion chez celui qui échappe à l’immobilité, mais aussi l’intuition d’une absurdité profonde de nos manières de vivre :
Ah ! je ne suis pas savant, mais je sais au moins une chose : c’est que, de toutes les inventions humaines, le temps est la plus folle. Ai-je vécu mille ans, ai-je vécu un jour ? Quand je faisais cinq pas pour traverser ma chambre, mon cœur battait neuf fois. Mais sais-je seulement à quel rythme battait mon cœur, lorsque le cœur du monde demeurait en suspens ?
Sous un éternel ciel d’orage, sans même l’alternance du jour et de la nuit pour se repérer, le narrateur doit lui-même reconstruire son rapport au temps, devenu éminemment personnel puisqu’il dépend de ses heures de sommeil, de sa faim, du jour qu’il laisse ou non filtrer par la fenêtre… Ce temps individuel va s’inscrire dans une dimension plus vaste. Jean Des Bories ne peut demeurer longtemps au même endroit, sa présence entraîne la destruction : les personnes figées peuvent mourir au moindre contact et ce qui est métallique s’effiloche sous ses doigts… Tout ce qu’il touche, il le détruit (symbolisant ainsi la crise écologique à venir). Il décide alors de prendre le chemin de Paris pour retrouver son ami – l’attirance homosexuelle est décrite d’une façon à peine voilée – et sa marche crée le rythme qui structure l’histoire.
Il entre ainsi dans ce que Bernadette Bensaude-Vincent nomme « le temps-paysage », celui qui entremêle des lignes formées par les déplacements des corps, un « agencement de temporalités multiples » à partir duquel l’expérience de la relation au milieu s’ouvre. La marche devient déambulation, suit les cours d’eau, ne se contente pas de relier des points entre eux mais trace des pistes, des itinéraires qui ont du sens pour celui qui les emprunte. Tim Ingold, auteur d’une histoire de la ligne, voyait dans ces entrecroisements dessinés par tous les vivants une « texture » à même de restituer ce qui fait la peau du monde, de faire advenir un autre paysage. Ce temps-là n’homogénéise pas, au contraire, il rend compte d’une diversité, d’une densité, il révèle ce que la modernité tend à dissimuler pour mieux l’accaparer.
C’est parce que la flèche du temps est stoppée que le personnage perçoit, à travers ses cinq sens, une réalité qui lui échappait jusqu’alors. Cela passe d’abord par la redécouverte du corps : battements de cœur répercutés dans le silence, froid, nourriture ayant perdu toute saveur… Les sensations qui le traversent sont dépouillées de toute construction sociale, elles érigent l’enveloppe charnelle comme seule réalité intelligible. Le corps se confond avec l’être : si Jean Des Bories existe encore, c’est uniquement parce qu’il ressent – parfois douloureusement – le monde à travers ce médium, seul réceptacle du réel filtré par l’expérience individuelle.
Mes yeux ne voyaient plus le goût des choses. Mes dents écrasaient indifféremment tout ce que ma main leur offrait. Mais lorsque les aliments étaient réchauffés par mon corps, ils redevenaient vivants.
Il y a chez Ganiayre cette idée d’un « corps percevant » que l’on retrouvera plus tard dans la phénoménologie de Merleau-Ponty, pour qui il faut « saisir l’humanité d’abord comme une autre manière d’être corps », comme un être défini dans les entrelacs dessinés par sa relation à l’autre. La présence d’autres silhouettes – figées et que l’on ne peut que frôler – distingue cet ouvrage d’autres romans ayant aussi comme thème « le dernier homme sur Terre » ; par exemple chez Céline Minard qui raconte dans Le Dernier monde l’histoire d’un astronaute de retour de l’espace et qui retrouve le globe abandonné par les humains, seulement habité par les bêtes. Ici, les humains sont là, mais ils ne bougent plus. Le narrateur est le seul à être épargné par l’immobilité, tout en étant constamment sommé de prendre ses distances avec les autres : isolé, il est sans cesse renvoyé à sa singularité.
Il ne s’agit pas, pourtant, d’en faire un élu sauvé par Dieu. Seul le hasard en a décidé ainsi. Chez Ganiayre, l’homme ne vaut pas plus qu’un autre animal ; c’est d’ailleurs pour cela qu’il est avant tout un corps, un déplacement. Tous les vivants sont logés à la même enseigne. Il en découle des pages magnifiques, sans doute les plus belles du roman, lors de la rencontre avec la loutre… Mentionnée dès le titre, et dont on attend avec impatience l’arrivée, elle représente une épiphanie de la relation au vivant, fantasmée, vécue, forcément toujours imparfaite. Par sa simple apparition, la loutre replace l’être humain au milieu de la nature :
Car jusqu’alors, j’avais vécu avec une crainte vague et terrible : la crainte d’avoir été choisi, d’avoir été DÉSIGNÉ comme seul survivant dans la mort du monde. Maintenant j’avais la certitude que ma survie n’était qu’un accident tout fortuit dans cet immense cataclysme.
Ne plus être l’élu est sans doute une défaite pour l’orgueil, mais cela ouvre aussi à des possibilités multiples de se réaliser, en particulier en cultivant d’autres relations. Un « devenir sensible au monde », ainsi que l’écrit Emanuele Coccia, qui permet de découvrir que la lueur qui illumine le monde se situe à l’extérieur de nous et qu’elle a besoin, pour exister, que l’on y prête attention. Un roman, donc, qui n’a pas pris une ride…
Lucien Ganiayre, L’Orage et la loutre (1973), éditions de L’Ogre, « Sirènes » n°4, 2024.
Bibliographie complémentaire
Bernadette Bensaude-Vincent, Temps-Paysage. Pour une écologie des crises, éditions Le Pommier, « Symbiose », 2021.
Emanuele Coccia, La Vie Sensible, traduit de l’italien par Martin Rueff, Rivages poche « Petite Bibliothèque », 2013.
François Hartog, « La temporalisation du temps : une longue marche » dans André Jacques, Sylvie Dreyfus-Asséo et François Hartog (dir), Les Récits du temps, Presses Universitaires de France, 2010.
Tim Ingold, Une Brève histoire de la ligne, traduit de l’anglais par Sophie Renaut, éditions Zones Sensibles, 2013.
Céline Minard, Le Dernier monde, éditions Denoël, 2007.
Maurice Merleau-Ponty, La Nature. Cours du Collège de France, Points « Essais », 2021.