Bastien François : Refuser l’effacement (Retrouver Estelle Moufflarge)

Bandeau du livre de Bastien François, Retrouver Estelle Moufflarge © éditions Gallimard

Quand Bastien François rencontre Estelle Moufflarge, elle est morte depuis 70 ans et il ne l’a jamais connue. Il vient de croiser son visage et son nom sur le site internet conçu par Serge Klarsfeld et Jean-Luc Pinol, permettant de localiser les lieux où des enfants juifs ont été arrêtés avant d’être déportés. Bastien François y avait entré sa propre adresse. Au 89 rue Caulaincourt, à quelques immeubles du sien, vivait Estelle. Ne demeurent qu’un nom, un visage, une date de naissance. « Je suis parti à sa recherche. Cela m’a pris des années ».

L’histoire de la jeune fille, déportée par le convoi 61 du 28 octobre 1943, l’aimante. Bastien François explique avoir pensé à son propre frère cadet, mort à 21 ans (Estelle en avait 16), à toutes ces vies interrompues alors qu’elles viennent de commencer. Il pense à Perec, Jablonka et Mendelsohn mais cette enquête est surtout une « rencontre » avec une « présence douloureuse », une jeune femme qui n’a pas eu de pierre tombale puisque qu’« une des spécificités du crime nazi » était qu’« en même temps qu’il s’accomplissait il était effacé ». Estelle est ne figure pas sur les registres d’Auschwitz, sans doute est-elle passée directement du convoi à la chambre à gaz, peut-être est-elle morte en travaillant dans l’un des kommandos du camp mais comment accepter qu’on ne sache rien, qu’elle ne soit plus qu’un nom sur la liste des déportés du convoi parti de Drancy ? Pas de cendres, pas de pierre tombale, une histoire effacée. Bastien François veut lui rendre son histoire, la retrouver vivante et non rendue anonyme par une entreprise d’extermination dont elle est l’une des victimes.

Estelle Moufflarge © éditions Gallimard (photo du livre de Bastien François, Retrouver Estelle Moufflarge)

« Avant de commencer mon enquête, je n’avais pas pris la mesure du vide laissé par la Shoah, l’éradication des souvenirs, des mémoires familiales, le silence aussi, bien souvent, des rescapés, déportés ou pas ». La Shoah est « une béance brutale dans l’histoire ». Alors Bastien François enquête, il rencontre les survivants de la famille d’Estelle, il fouille les lieux, les archives, il refuse la fiction, veut reconstituer une vie et non l’inventer, question de respect. Il raconte aussi son enquête, longue, minutieuse et complexe, les livres sur lesquels il s’appuie pour chercher des indices, les autres vies que celle d’Estelle a croisées.

Bastien François retrouve l’histoire d’Estelle Moufflarge, il la rend à l’Histoire comme à nos souvenirs désormais, on la voit lycéenne, heureuse, souriante puis inquiète de ce qu’elle pressent sans doute, on la voit écrire des lettres, sa graphie nous bouleverse, elle est vivante, elle est là. On a rarement lu cette période terrible de cette manière, à la fois factuelle et empathique, précise et bouleversante. Estelle apparaît peu à peu, dans les blancs du récit comme dans une présence absolue, figure centrale et troublante prise au piège du régime de Vichy et ses lois ignobles, massacrée par l’histoire en marche. Retrouver Estelle Moufflarge est un très grand livre, nécessaire.

Bastien François, Retrouver Estelle Moufflarge, éditions Gallimard, hors-série Connaissance, janvier 2024, 432 p., 22 € 50 — Lire un extrait