« Durant mes études, j’ai compris que l’histoire de l’art et la peinture étaient quasi exclusivement masculines. C’est pour exposer ce sexisme que je me suis saisie de la broderie, perçue comme relevant du domestique, donc du féminin. Mais à travers le fil et l’aiguille, c’est bien de peinture qu’il est question. Je suis peintre avant tout. »
Ghada Amer
Ghada Amer est une magicienne. Dans le creuset de son art, elle a décidé de fondre ce qui paraissait inconciliable. Orient et Occident. Art et artisanat. Peinture et sculpture. Disney et Playboy. Calligraphie et jardins. Elle a même fait des œuvres « à quatre mains » avec le peintre Reza Farcondeh, brouillant la sacro-sainte notion du génie unique de l’artiste. Née dans une famille du Caire, en Égypte, elle vit en France à partir de ses dix ans, puis, adulte, part aux États-Unis, sans jamais cesser de faire des aller-retours entre ces pays ni de faire dialoguer ces trois cultures – de même qu’elle fait dialoguer broderie, peinture, sculpture, photo, calligraphie.
Ghada Amer est une force qui va. Rien ne l’arrête. Chaque obstacle est pour elle un défi à relever ; chaque difficulté, une opportunité de création à saisir. On refuse de lui enseigner la peinture ? Qu’à cela ne tienne, elle peindra avec du fil à broder. On refuse d’exposer ses toiles, jugées trop érotiques ? Qu’à cela ne tienne, elle se lance dans la sculpture. Un ami retouche ses tableaux en son absence ? Elle décide de créer avec lui.
Femme aux innombrables ressources, dont le champ d’inspiration est sans limite, depuis les manuscrits arabes médiévaux, jusqu’aux magazines de mode, Ghada Amer est l’incarnation même de la liberté artistique car elle possède une capacité d’invention infinie. Et dans le monde arabe, comme dans la sphère occidentale, ça, c’est une révolution.

Ghada Amer est née au Caire en 1963, dans une famille plutôt conservatrice de la classe moyenne. Ses parents inscrivent leurs filles à l’école française, ce qui est inhabituel en dehors de la bourgeoisie : très tôt la future artiste est donc familiarisée avec la langue et la culture françaises. Par ailleurs, dès l’enfance, elle est confrontée à différentes cultures, car son père est diplomate, et que la famille Amer voyage beaucoup. Tout cela facilite considérablement son intégration lorsqu’en 1974 ses parents décident de faire leurs doctorats en France et s’installent à Nice : sa mère, Hoda Amer, se lance dans un doctorat en chimie ; son père, Mohamad Amer, en droit international. La France plaît à la jeune Ghada qui y voit le pays de la liberté pour les femmes. Elle ne peut s’empêcher de comparer la société égyptienne et la société française, où elle passe toute son adolescence, période ô combien formatrice s’il en est.
Très jeune bien sûr, elle dessine et elle peint. Mais ses parents considèrent cette activité futile, et leur fille n’a le droit de dessiner qu’après avoir fini ses devoirs. Quand vient le temps de choisir quel cursus universitaire elle suivra, les sciences apparaissent telle une évidence. Il faut en effet faire des études sérieuses ! Seulement, dans sa fac de sciences, Ghada Amer est très malheureuse et ne se sent pas à sa place. Elle fait une dépression. L’art la sauve et, sur ces entrefaites, elle s’inscrit à la Villa Arson (à l’EPIAR – École pilote internationale d’art et de recherche) (https://villa-arson.fr/villa-arson/), ancienne école des arts décoratifs, qui dans les années 1980 s’est spécialisée pour se consacrer entièrement à l’art contemporain et expérimental.
Au bout de deux ans de cursus généraliste, vient le temps de choisir sa spécialité. Ghada Amer opte pour la peinture, qui représente alors pour elle la seule voie. Et là, c’est le choc. Les professeurs décident qui parmi les élèves sera admis.e en section peinture… Ghada Amer n’est pas retenue. Soudain, elle note un détail troublant : seuls les garçons sont acceptés, quant aux filles, on les refuse toutes. Bien entendu, elle remet en question ce verdict ahurissant et veut savoir : pour quelle raison ne peut-elle étudier la peinture ? Réponse : parce que vous êtes une femme. Les femmes ne faisant pas « carrière » dans la peinture, les former serait donc une perte de temps. Mieux vaut laisser la place aux garçons, qui s’en tireront mieux.
« Alors je me suis demandé : mais où suis-je ? En Egypte ? Non, même en Egypte, ils ne feraient pas ça. Donc je suis allée à la bibliothèque et j’ai demandé à la documentaliste un livre sur l’histoire de l’art au féminin. Elle m’a répondu : « Nous n’avons pas ça ». C’était en 1985. C’est alors que j’ai compris qu’on m’avait fait un lavage de cerveau car j’ai commencé à relire tous mes livres d’art et il n’y avait que des hommes. C’est là que j’ai compris que la peinture est le langage des hommes. Donc j’ai commencé à vouloir créer des peintures en utilisant la broderie. Je voulais que chaque fois que les gens regardaient mes tableaux ils se demandent : Mais pourquoi utilise-t-elle la broderie ? Et je voulais que ça ait l’air de peinture. »
C’est là sans doute le premier acte révolutionnaire de l’artiste Ghada Amer. Dès ce moment, elle entre en dissidence. Et peu à peu, prenant conscience des différents conditionnements qui pèsent sur la pratique artistique en général, elle va briser les codes. Déjà par le choix de la broderie. La broderie est en effet une pratique réservée aux femmes depuis des temps immémoriaux, et qui incarne bien la différence avec le masculin puisque c’est une activité d’intérieur, ni physique ni intellectuelle, et qu’on peut qualifier d’artisanat, mais rarement d’art. C’est lors d’un séjour en Égypte que lui vient cette idée. Prenant à rebours les clichés qui entourent la broderie, Ghada Amer s’en empare donc tout d’abord pour des raisons symboliques.

Sa première toile montre Cinq femmes au travail. Il s’agit de ménagères de moins de cinquante ans dont l’une fait ses courses, l’autre passe l’aspirateur, une troisième cuisine et la quatrième s’occupe de son enfant, la cinquième représentant Ghada Amer elle-même en train de broder. Montrer ces femmes vaquant aux tâches domestiques est déjà une manière de les sortir de l’invisibilité inhérente à la vie domestique. En outre, intituler cette œuvre Cinq femmes au travail, c’est « anoblir » ces tâches, considérées souvent comme « naturelles » pour les femmes et n’appartenant pas à la sphère du « travail », forcément extérieur au domicile, et forcément rémunéré : faire le ménage chez soi, faire les courses, s’occuper d’un enfant, serait-ce là « travailler » ? En outre, des activités aussi bassement élémentaires sont-elles vraiment dignes d’une représentation artistique ? Par ailleurs, il se dégage de ces toiles une impression de monotonie, presque de tristesse : on n’envie pas ces femmes. Elles incarnent des clichés, et leurs silhouettes fantômes montrent qu’en réalité, elles n’ont aucune substance : elles en ont été vidées. Elles sont devenues transparentes, presque invisibles…
Toujours en 1991, à peu près au même moment de sa carrière, Ghada Amer prend à nouveau les choses à contrepied avec la série de photos « I ♥ Paris ». Avec deux artistes iraniennes, elles vont poser en burqa noire dans des lieux parmi les plus touristiques de Paris, et s’y font prendre en photo. Là encore, ces femmes entièrement voilées apparaissent tels des fantômes, même si cette fois ce n’est pas pour illustrer le vide de leur existence, mais au contraire pour renverser le cliché de la femme orientale vue par les hommes peintres et photographes de la période coloniale qui ont tant montré les femmes nues, dans des postures lascives, cumulant tous les clichés du colonialisme et de ce qu’aujourd’hui on appelle lemale gaze, c’est-à-dire la femme orientale, objet de tous les fantasmes – et objet tout court. Ces femmes, ici anonymes, dérobées aux regards, représentent donc le contraire de la nudité, et au lieu de harems, bains turcs ou autres décors de carte postale orientaliste, elles sont agentes et indépendantes au cœur d’un décor de carte postale occidental. À travers une œuvre qui associe photo et performance, Ghada Amer présente ici ce qu’on pourrait appeler le contraire du cliché colonial de la femme orientale, le renversement postcolonial du male gaze.
Bien sûr, Ghada Amer est issue d’une société où justement la nudité et le rapport au corps en général posent problème – surtout le corps des femmes, évidemment. C’est pour ça que, très vite, elle en vient à s’attaquer à un autre cliché de la représentation féminine en Occident : l’érotisme vulgaire et factice des magazines « de charme » pour hommes qui, là encore, montrent des femmes objets. C’est pour elle aussi une manière de se libérer des carcans culturels dans lesquels elle a grandi. « Ça m’a aidée à dépasser les tabous liés à la sexualité que mon éducation m’avait inculqués. Plus j’en voyais, plus j’en dessinais, plus ça me libérait moi-même. Ces images m’ont émancipée et je les ai émancipées à mon tour. » On peut dire que le moment où Ghada Amer décide de s’emparer de ces silhouettes de femmes nues dans des positions « provocantes » constitue un autre moment clé dans son œuvre, un fil (à broder) conducteur qui va perdurer à travers toute sa création, non seulement dans le temps, mais aussi à travers les différents médiums artistiques qu’elle utilise.

Copyright: © Artist Iris and Matthew Strauss Collection, Rancho Santa Fe, California
Elle commence par découper des photos de femmes nues dans des magazines, qu’elle reproduit à la manière des personnages de sa toute première œuvre. Cette fois pourtant la technique change. À l’issue de Cinq femmes au travail, Ghada Amer en effet n’est pas totalement satisfaite du résultat. Elle songe alors à utiliser le reste du fil à broder. Au lieu de le cacher, de le couper, comme on fait habituellement, elle laisse apparaître une « coulure » dans Sans titre (La première), toujours en 1991, et cette fois elle multiplie les couleurs. Ces femmes ne sont plus des silhouettes transparentes, telles des esquisses dessinées par un fil rouge qui court sur la surface de la toile à la manière d’un trait de crayon. Ghada Amer réinvente le dripping avec le fil à broder, ce qui va devenir pour ainsi dire sa « marque » de fabrique.
Le dripping ou « coulure » est une technique artistique inventée par Janet Sobel, reprise par Jackson Pollock, tant et si bien qu’on a fini par oublier Janet Sobel. Mais comme l’a suggéré l’historienne de l’art Béatrice Joyeux-Prunel : « une juive immigrée, mère de quatre enfants, ne correspondait pas à l’image d’une révolution picturale : seul un homme pouvait incarner le mythe de l’avant-garde américaine. »
C’est là aussi que Ghada Amer expérimente pour la première fois cette idée qui constitue également l’une des caractéristiques de son style : la répétition. En répétant les coulures, en répétant les silhouettes (dans cette première œuvre, elle reproduit cinq fois l’image d’une femme qui se masturbe), elle invente un langage pictural entièrement personnel qu’elle va peaufiner pendant des décennies. Là où Sans titre (La première) est aussi en soi une vraie révolution pour Ghada Amer, c’est qu’elle montre une femme nue, et il ne faut pas oublier que « en Égypte, dès qu’une femme parle de sexualité en dehors du contexte matrimonial, elle est considérée comme une prostituée. » On imagine donc les enjeux pour la jeune Ghada Amer, qui réfléchit longtemps avant de se lancer. Et voilà ce qui la décide : « En 1991, la réalisation de Sans titre (La Première) – ma première œuvre à sujet érotique – a été le fruit d’une réflexion de plusieurs mois. J’hésitais et me demandais si j’étais prête à mener cette lutte. J’étais aussi un peu effrayée, mais je me suis soudain sentie prête à me battre. Car je suis persuadée qu’on ne peut pas être libre si l’on n’est pas, dans un premier temps, maître de son propre corps. C’est une des raisons qui m’ont poussée à broder des nus. » À dessein, elle figure toujours des femmes blanches occidentales pour mieux coller aux clichés.
À force d’être représentés sous forme de silhouettes, à force de répétition, ces corps deviennent des signes, ils perdent leur puissance érotique, sont vidés de leur substance initiale et rendus à ce qu’ils sont vraiment : des images qui ne sont pas une représentation individuelle, mais des icônes. Pour plagier René Magritte, on pourrait dire : « Ceci n’est pas une femme ». Car tout l’enjeu de Ghada Amer n’est pas tant de représenter des femmes que de souligner le male gaze, c’est-à-dire le regard masculin dominant qui a tout au long de l’histoire de l’art utilisé les femmes comme objets, et de le renverser. Renverser la dictature du male gaze.

Ainsi, Ghada Amer se réapproprie le cliché des fantasmes masculins, mais également le domaine de l’art abstrait, lui-même très masculin. Elle conquiert un territoire où peu de femmes ont réussi à percer, qui plus est en utilisant les armes les plus genrées, qu’elle détourne : le nu, et la broderie. C’est dans les années 2000 qu’elle arrive enfin à produire avec le fil à broder un effet pictural qui ressemble vraiment à celui de la peinture. Dans Revolution 2.0 (RFGA, 2011) ainsi que dans la série des nymphéas, le message initial disparaît sous la beauté des couleurs et du mouvement des lignes : comme Claude Monet, elle travaille le détail pour créer un vaste ensemble symphonique où le mélange des teintes transcende la simple juxtaposition des fils afin d’aboutir à une œuvre pleine et entière, capable de dialoguer avec celles du grand maître de l’impressionnisme.
Pendant longtemps, Ghada Amer représente des femmes anonymes. Ce sont des archétypes, produits du male gaze vidés de toute individualité qui n’existent pas dans la réalité, qu’elle tire des magazines érotiques et dont elle se sert, comme au XVIIe siècle les peintre.sses utilisaient des modèles répertoriés dans leurs précieux carnets à dessin, raccourcis permettant de représenter telle figure ou telle émotion. En 2016, elle accomplit un virage à 180° : elle commence à s’intéresser aux individus et à explorer le genre du portrait ; en 2019, elle se lance dans la série « The Women I Know » [« Les femmes que je connais »]. Son premier portrait identifiable est un autoportrait, qu’elle réalise en 2020. Elle s’y présente face aux regardeur.euses, et ce portrait est parcouru d’une citation en fond.
Dès 1992, Ghada Amer a utilisé les mots dans ses œuvres. En effet, dans la culture musulmane, dont la religion est aniconique, la calligraphie a depuis des siècles été élevée au rang d’art en soi. Issue de cette culture, il était donc normal que Ghada Amer y puise aussi son inspiration. De même que les silhouettes de femmes anonymes, les mots, les citations peuvent être détournées de leur but initial. En 2007, Ghada Amer crée des toiles où les lettres deviennent le sujet principal du tableau : ainsi présente-t-elle la définition d’un mot tel que « peur » ou « paix » en arabe, écrite sur fond blanc, sans remplissage et donc facile à lire (The Definition of the Word « Peace » in Arabic). Il ne s’agit pas de calligraphie arabe traditionnelle, car elle utilise des caractères basiques. L’art lui permet aussi de faire passer des messages féministes de manière très directe. Elle s’essaie d’abord à cette pratique avec des petits formats, comme Test #7, en 2013, avec cette citation de la militante féministe tunisienne Amina Sboui écrite en arabe : « Mon corps est à moi et il n’est l’honneur de personne » ; ou encore Test #8, cette citation de Simone de Beauvoir : « One is not born but rather becomes a woman ».
Car Ghada Amer joue aussi sur les langues. Connaître l’arabe, le français et l’anglais lui permet là encore de mêler, de traduire, bref de brouiller les frontières, comme elle sait si bien le faire. Ainsi, traduire la célèbre citation de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient » en anglais la rend accessible à un public bien plus vaste qu’en français (et l’on peut supposer que les regardeur.euses français.es identifient tout de suite la citation en question). De même qu’écrire en arabe la citation d’Amina Sboui touche sans doute un public différent mais plus concerné que si elle avait utilisé l’anglais ou le français. L’une des plus emblématiques de cette série, Sindy in Pink (RFGA), représente une citation de l’écrivaine états-unienne Tish Thawer : « We are the granddaughters of the witches that you could not burn » [« Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler »]. Ici, le message prime car il est écrit en lettres blanches sur fond de couleurs joyeuses, sur lequel se détache une silhouette de femme rose qui n’est plus qu’un élément du décor passé au second plan.

Le choix de peindre des portraits vient en quelque sorte renouveler l’utilisation des citations dans sa pratique artistique. Cette fois, elles ne sont pas lisibles d’emblée, d’autant plus qu’elles se fondent dans la couleur du portrait, dont elles ne sont que le fond, entre mosaïque et kaléidoscope. En outre, Ghada Amer n’associe pas directement la femme représentée à la citation, car celle-ci n’en est pas l’autrice, et qu’il n’y pas de lien direct entre les deux. Il s’agit là encore de faire se rencontrer une identité, celle de la femme du portrait, et une citation, qui sert davantage à illustrer, à souligner le portrait de cette femme.
Totalement à l’opposé des femmes objets sexuels résultant du male gaze montrées dans les magazines, Ghada Amer présente ici des femmes bien réelles qu’elle connaît, issues de son entourage familial, amical ou professionnel. Ainsi, dans son autoportrait, Self-portrait in Black and White utilise-t-elle en fond une citation de 1992 de Pat Robertson, un télévangéliste états-unien : « Feminism encourages women to leave their husbands, kill their children, practice witchcraft, destroy capitalism and become lesbians. » [« Le féminisme encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes »]. Il s’agit bien évidemment, longtemps avant les inepties furieuses d’un Donald Trump, de la voix de cette Amérique ultra-conservatrice opposée en tout point à ce qu’une artiste comme Ghada Amer représente. Utiliser pareille citation permet d’aussitôt la torpiller en la ridiculisant et de mettre Ghada Amer dans la position de porte-parole de toutes ces femmes qui ne peuvent s’exprimer – on pourrait presque dire que c’est une contre-définition.

Dans Portrait of Eman – RFGA (2021-2022), elle écrit cette fois en anglais et en français « My Body, my choice Mon corps, mon choix ». Eman porte le voile, ce qui pour Ghada Amer est une manière de montrer, notamment aux féministes occidentales, que les femmes musulmanes peuvent porter le voile tout en étant féministes, que les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Là encore bien sûr, elle prend le total contrepied de la représentation orientaliste des femmes musulmanes, puisque non seulement Eman porte un voile qui la dissimule aux regards, mais elle est nommée, donc pas un objet de fantasme anonyme, et elle revendique le choix de se présenter ainsi qu’elle le désire, ce qui est là la véritable liberté.
Ghada Amer a en effet cherché toutes les possibilités de sortir les femmes de l’invisibilité où le patriarcat, occidental comme oriental, les avait cantonnées, notamment en mettant en avant le tabou par excellence : la sexualité. Voilà pourquoi elle s’est autant servie du verbe que du corps, des mots que de l’image. Cette artiste ingénieuse, capable de faire feu de tout bois, ne pouvait donc se limiter à la représentation en deux dimensions. Très tôt, sa pratique s’est en effet diversifiée. Un jour, sa sœur, la professeuse et chercheuse Sahar Amer, lui fait découvrir un texte vieux de dix siècles, l’Encyclopédie du plaisir de Aboul Hassan Ali Ibn Nasr al-Katib, premier livre érotique arabe qui recense tout ce que les poète.sses, philosophes, écrivain.es et même médecins ont dit au sujet de l’amour, avec une grande partie consacrée à l’homosexualité féminine et au plaisir féminin. L’auteur explique aussi que pour se rapprocher de Dieu, il faut être une personne meilleure, et que cela passe aussi par le sexe. Le livre de nos jours est très difficile à trouver dans les pays arabes, et quand on y parvient, les parties concernant l’homosexualité féminine en ont été expurgées, ce qui en compromet la lecture (on trouve aujourd’hui plus facilement des traductions en langues européennes). Les sociétés musulmanes du Xe siècle auraient-elle été plus ouvertes d’esprit que les sociétés contemporaines ?
Aussitôt, bien sûr, le fait que ce livre soit interdit pousse Ghada Amer à vouloir le sortir de son invisibilité. Pour mettre en avant ces textes, un tableau ne suffirait pas. Ghada Amer sélectionne donc des extraits de sept chapitres sur les quarante-deux, qui tous parlent du plaisir féminin, et elle les fait broder au fil doré sur cinquante-quatre boîtes, en anglais, mais écrites en calligraphie sirma, d’habitude réservée à l’écriture du Coran. C’est sa première installation : Encyclopedia of Pleasure (2001). Comme toujours, chez Ghada Amer, le but de l’œuvre n’est pas de faire tout lire à celle ou celui qui la découvre, mais plutôt d’ouvrir une porte vers une réflexion qui bouleverse notre conception des choses. Remettre au goût du jour la première encyclopédie érotique de l’histoire vient torpiller bien des idées reçues concernant la culture arabe, du point de vue oriental comme occidental.

Après avoir transposé la broderie en trois dimensions, il ne fallait plus grand-chose pour que Ghada Amer passe complètement du côté de la sculpture. En 2010, le musée de Doha, au Qatar, la contacte, mais, même si les conservateur.ices du musée aiment le travail de Ghada Amer, il est évident que ce lieu ne peut accueillir son travail habituel qui révèle des corps de femmes nues, au risque que le scandale éclipse l’œuvre. On lui donne alors carte blanche pour créer quelque chose de nouveau. Elle y voit une opportunité fantastique. Au même moment, elle est traversée par l’envie de lutter contre les représentations très négatives que les Occidentaux.ales se font des Arabes, surtout depuis le 11 septembre. À l’époque en effet, les Arabes et les musulman.es sont diabolisé.es ; on les dépeint partout et surtout aux États-Unis comme des gens horribles, cruels, à tel point que cela vient même s’infiltrer dans la conscience des Arabes et des musulman.es. Ghada Amer décide de prendre le contrepied de cela, pour se rassurer elle-même et pour prouver au monde que tout ça n’est qu’un mensonge. C’est encore de sa sœur, Sahar Amer, que lui vient l’inspiration, lorsque celle-ci lui apprend qu’en arabe, il existe cent mots pour dire « amour ». Ghada Amer s’empare de cette idée et décide de créer une « boule de mots ». C’est la première fois qu’elle invente un objet en trois dimensions sans recourir à la broderie.
Elle commence à travailler avec de la résine. Sa galeriste lui explique alors que la résine n’est pas une matière qu’on peut vendre aux collectionneur.euses et qu’il faut créer une version en bronze. Nouvelle opportunité : Ghada Amer n’a en effet jamais travaillé le métal. Mais la galerie qui la représente prend les choses en main. Et Ghada Amer tombe amoureuse de l’art de sculpter. S’ensuivent ainsi plusieurs sculptures de mots entrelacés, comme 35 Words of Love, toujours en 2011, puis elle revient à ses thèmes de prédilection, à ses femmes stylisées, et invente des sculptures de forme ovoïde, qui représentent des silhouettes féminines. Ghada Amer tisse cette fois un fil de métal pour sculpter autour du vide, montrant notamment que la lumière en traversant ces sculptures projette l’ombre des dessins de ses sculptures. Ainsi, en 2021, Les filles aux soutien-gorge bleus, œuvre réalisée en hommage à une manifestante de la place Tahrir, au Caire, emmenée de force par la police et dont le soutien-gorge bleu était clairement visible.

Les sculptures de bronze doivent être créées à partir d’un modèle en argile. Ses tout premiers modèles sont réalisés par des artisans, qui font exister les dessins de Ghada Amer en trois dimensions, dans toute la matérialité de la sculpture. Mais, très vite, cette solution ne suffit plus à l’artiste, qui cherche à apprendre elle-aussi la technique de l’argile. Elle fait plusieurs résidences au Greenwich House of Pottery entre 2014 et 2017. Très vite, séduite par ce nouveau médium, Ghada Amer laisse libre cours à sa fantaisie et explore toutes les possibilités que lui offrent l’argile et l’émail, créant des œuvres abstraites d’une infinie liberté, très loin des canons classiques de la poterie et de la sculpture. Elle s’amuse, crée de nombreuses œuvres abstraites et colorées avec une infinie liberté. Au début, ces créations de petite taille sont censées être des esquisses d’œuvres futures de grande taille, puis elles deviennent des œuvres à part entière, comme Study in Silver Luster (7,6 cm x 7,6 cm x 14 cm).
Ses maîtres en matière de sculpture sont Auguste Rodin, Alberto Giacometti et John Chamberlain. Cette fois encore, bien sûr, elle utilise ce nouveau médium pour représenter les femmes. Dès qu’elle maîtrise ces nouvelles techniques, elle revient en effet aux silhouettes féminines qui sont sa marque de fabrique et leur offre pour ainsi dire un nouveau corps – mais, et c’est là le génie de Ghada Amer, elle ne leur donne pas la corporéité qu’aurait une sculpture de femme nue traditionnelle, bien au contraire, elle les fait accéder au rang de sculptures tout en conservant leur nature de signe puisque en réalité ces femmes sont peintes sur la céramique.
Mais comme toujours, Ghada Amer va plus loin. Afin de réaliser des maquettes de ses futures sculptures en céramique, elle décide d’utiliser des cartons glanés un peu partout, qu’elle aplatit, et sur lesquels elle dessine ses femmes à l’encre, qui dégouline, reproduisant la technique du dripping. Ensuite, elle recrée ces cartons en modelant l’argile, elle en reproduit tous les détails, depuis les déchirures jusqu’au gouttes de couleur qui ont coulé. Enfin, les modèles en argiles sont coulés dans le bronze, but ultime, en versions plus grandes, ce qui transforme une matière aussi éphémère que ses sujets en œuvres désormais durables, dans un matériau quasi-indestructible. Les femmes dispensables, « légères » à tous les niveaux, se trouvent propulsées au rang d’œuvres intangibles qu’on ne peut plus effacer, et ce dans une matière, le bronze, qui dans l’histoire de l’art n’a presque été travaillée que par des hommes, et a servi à incarner des figures académiques, d’autorité, saluées par la critique… loin des filles libérées et libertines de Ghada Amer.

Il est un autre domaine dans lequel Ghada Amer a trouvé une inspiration très originale pour exprimer sa créativité et sa pensée : les jardins. Dès 1997, elle est sollicitée par le Centre d’art du Crestet pour un projet intitulé : « L’espace à effeuiller la marguerite ». Ce sera la première d’une longue série de créations, éphémères dans leur immense majorité, et qui, en sortant du cadre habituel de l’atelier de l’artiste, vont apprivoiser d’autres lieux que ceux des musées, envahir l’espace public, comme les Ramblas à Barcelone, et diffuser de manière beaucoup plus large les messages de Ghada Amer. Car cette création reprend une fois encore la thématique des mots écrits, dont Ghada Amer se réapproprie l’apparence visuelle pour en faire des œuvres hybrides entre sculpture et land art. Ses thèmes de prédilection restent bien entendu la défense des femmes, mais témoignent aussi d’un engagement plus vaste, plus social, notamment contre la pauvreté et la guerre. Ainsi par exemple le « Love Grave Garden » (reproduit à quatre reprises dans différents lieux) évoque des tombes creusées ayant la forme des lettres LOVE, pour souligner l’absurdité et la tragédie de la guerre. Le même principe la pousse à investir un monastère italien, en 2004, un an après le déclenchement de la seconde Guerre d’Iraq, où elle reproduit les paroles d’un poème de Boris Vian, S’il pleuvait des larmes, qui évoque à l’origine la seconde Guerre Mondiale.
C’est au Mucem, en 2023, que Ghada Amer créée sa première œuvre en langue arabe : A Woman’s Voice is Revolution. Cette fois, donc, il ne s’agit plus de caractères latins mais arabes, car c’est aux féministes arabes qu’elle s’adresse. En effet, le texte de cette œuvre reprend un dicton du monde arabe, qui signifie « La voix d’une femme est source de honte », et en changeant une seule lettre, Ghada Amer le transforme en « La voix d’une femme est révolution ». Pour réaliser cette sculpture-jardin, elle a utilisé des bacs remplis de charbon, dans lesquels elle a planté des hélichryses de Corse, appelées aussi immortelles, plante méditerranéenne aux vertus cicatrisantes.

Ghada Amer aime brouiller les cartes, mélanger les influences, les supports, pour aboutir à des choses nouvelles, originales, car rien ne peut entraver sa liberté de créatrice. C’est ainsi qu’une partie de son art s’est faite à quatre mains avec l’artiste iranien Reza Farcondeh. Tous deux se sont rencontrés pendant leurs études à la Villa Arson. Mais c’est en 2000 que démarre leur collaboration, de manière tout à fait inattendue. À l’époque en effet, Reza Farcondeh traverse une période de crise. Il dit que peindre le déprime. Or, un jour où Ghada Amer est absente de son atelier, il se met à peindre par-dessus ses œuvres, qu’il juge susceptibles d’être améliorées. Lorsqu’elle rentre, il lui dit qu’elle peut bien entendu effacer ce qu’il a fait, or celle-ci aime la manière dont il a transformé ses toiles, et elle y voit un enrichissement (en outre, bizarrement, peindre sur les toiles de son amie ne le déprime pas). C’est ainsi que démarre une collaboration qui durera douze ans. L’une commence une toile, l’autre la termine, ou vice-versa, chaque artiste travaillant en l’absence de l’autre. Leur complicité est telle que parfois c’est lui qui peint les femmes, et elle, les fleurs, en partant des dessins préparatoires de l’autre. Ghada Amer, par souci de vérité et de justice, veut qu’il signe avec elle ces œuvres, mais Reza Farcondeh refuse, au prétexte que ce n’est pas de l’art, mais craignant surtout, en signant, de retomber dans la dépression. Or Ghada Amer, enchantée par cette collaboration ne veut pas y mettre fin : elle lui propose alors de signer de l’acronyme RFGA.
Avec cette création à quatre mains, Ghada Amer encore une fois brouille les pistes et cela pose des problèmes avec les galeries, pour qui une œuvre réalisée par deux artistes vaut moins que s’il n’y a qu’une seule créatrice. Partout où elle va, Ghada Amer apporte toujours quelque chose de nouveau. Elle transforme les pratiques, les fusionne, y injecte de nouvelles idées, bref, elle crée au sens le plus profond du terme. Et c’est cela qui est si passionnant dans son œuvre : A woman’s voice is revolution.

L’œuvre de Ghada Amer est d’une formidable richesse, car c’est une artiste qui a toujours su transcender les limites, qu’elles soient fixées par la société en général, ou par l’art lui-même. Fusionnant aussi bien les concepts que les techniques, elle a réussi à inventer de nouveaux chemins de création en variant les médiums, et en les mettant au service de thématiques pour lesquelles ils n’avaient jamais été utilisés. Frappée de plein fouet par les clichés qui assignent les femmes à tel ou tel type d’identité, elle n’a eu de cesse à travers toute son œuvre de faire mentir ces clichés. D’abord en devenant une peintresse reconnue sur le plan international, alors qu’on avait lamentablement refusé de l’admettre en spécialité peinture à la Villa Arson ; puis en s’attaquant aux clichés érotiques qui réduisent la femme au statut d’objet, et par la répétition, le détournement de ces clichés, en les vidant totalement de leur sens ; enfin en réinventant une forme de calligraphie nouvelle pour prendre le contrepied des messages religieux d’une culture arabe peu émancipatrice pour les femmes, qu’elle a complètement retournée. Lutter contre l’assignation de la femme au statut d’objet sexuel en Occident, à celui de mineure asservie en Orient, est sans doute le plus grand message que nous délivre Ghada Amer à travers son œuvre, qui est toujours en faveur de la liberté des personnes. Cette lutte contre tous les clichés, aussi bien de genre qu’issus du colonialisme, est sans doute la source d’inspiration fondamentale d’une artiste qui sans doute mieux que nul.le autre aujourd’hui incarne si parfaitement l’idée de liberté, de dépassement des injonctions, qu’elles viennent de l’Occident aussi bien que de l’Orient. Pendant longtemps, Ghada Amer a été peu reconnue en France, terre où sa carrière avait pourtant débuté, dont la culture et la langue l’avaient pourtant tant nourrie. Heureusement, cette injustice commence à être réparée depuis les années 2020. D’abord parce que Ghada Amer a enfin obtenu la nationalité française en 2021, ensuite parce que le MUCEM a organisé, en 2023, la première grande rétrospective de son œuvre. Ghada Amer est donc bien une peintresse française, mais elle est à la fois bien plus que cela : c’est une artiste complète, internationale, qui ne cesse d’interroger les cultures, de les faire dialoguer, en utilisant tous les médiums artistiques possibles. Et quand on lui demande en interview si à force d’explorations elle pense arrêter la broderie, voici sa réponse magnifique :
Oh non ! J’ai passé trente ans de ma vie à essayer de peindre sans la peinture, à tenter de créer un langage féminin par la broderie… J’ai fabriqué mon propre alphabet… Et c’est seulement maintenant que je commence à écrire.

Je remercie tout particulièrement Ghada Amer qui a autorisé la publication des photos de ses œuvres et a si gentiment répondu à ma demande, ainsi que les galeries Marianne Boesky et Tina Kim qui m’ont fourni ces photos. Biblio : Sur le site de Ghada Amer, vous trouverez toutes sortes d’informations sur les lieux où sont exposées les œuvres, mais aussi des photos des œuvres en question, ainsi que des articles et des vidéos pour aller plus loin, notamment cette conférence : Jane Fortune Outstanding Women Visiting Artist Lecture Ghada Amer, dont sont extraites les citations de Ghada Amer pour la plupart. Je vous engage très vivement à consulter ce site, très exhaustif, pour découvrir son œuvre immense, dont je n’ai hélas montré ici qu’une infime partie.

À l’occasion de l’exposition de 2023 au MUCEM, un livre passionnant a été publié, reprenant toutes les thématiques abordées dans cet article, et richement illustré : A Woman’s Voice Is Revolution, éditions Dilecta (ouvrage bilingue français-anglais)
Pour la citation de Béatrice Joyeux-Prunel, voir « L’art est un bastion sexiste », Marie Zawisza, Le Monde 26 septembre 2013.