Eugene Marten : La part la plus obscure (En aveugle)

Eugene Marten (DR/éditions Quidam)

Après avoir publié l’an dernier Ordure, d’Eugene Marten, les éditions Quidam publient aujourd’hui En aveugle, livre aussi étrange que le précédent.

Le personnage principal n’est pas nommé, et d’ailleurs il n’a pas de papiers d’identité. Le point de vue de celui-ci est le point de vue à partir duquel s’écrit le roman – point de vue toujours subjectif, partiel, sans la rationalisation, sans les synthèses que pourrait opérer un narrateur extérieur et omniscient. Le ton est donné : l’écriture d’En aveugle est une écriture qui laisse sa place au fragmentaire, au vague, à l’obscur, et dans laquelle le lecteur avance, justement, en aveugle. Cette lecture « tâtonnante » est d’autant plus celle de la lecture du livre que Eugene Marten a l’art de ne pas dire, de soustraire les informations et explications au profit d’un maintien au niveau des simples faits mais aussi d’une construction narrative qui ne dévoile que progressivement, partiellement, et élargit lentement le point de vue du lecteur.

La durée propre de l’écriture, de la lecture, est une dimension centrale du livre : il ne s’agit pas de ménager un suspense ou des coups de théâtre mais de rendre possible l’expérience d’une obscurité, d’une traversée d’une écriture et d’un monde habités par l’obscur : lire en aveugle, éprouver sans repère une écriture dans la nuit.

Ce manque de repères, cette obligation d’avancer dans le noir correspondent à l’expérience du personnage principal. Retournant dans une ville dont nous apprenons progressivement qu’il y a déjà vécu, celui-ci expérimente surtout l’écart entre ce qu’il perçoit et sa mémoire, ne reconnaissant pas les lieux qui ont changé, constatant leur transformation, celle des rues, des bâtiments, voire leur disparition. L’ensemble apparaît inconnu, en tout cas non reconnu, surtout décrépi, parfois en ruine.

Le personnage principal, sans nom, sans papiers d’identité, se retrouve dans la situation de devoir recommencer sa vie, de commencer une nouvelle vie – vie nouvelle mais hantée, habitée par une autre vie passée que nous percevons par les bribes qui s’immiscent dans le récit comme des fantômes vagues, des ruines mal identifiées (travail ; relation amoureuse ; prison…). Le personnage habite un nouveau lieu et commence un nouveau travail auquel il ne connait rien : fabriquer des clés, réparer des serrures. Son nouveau lieu d’habitation est infesté de cafards qui grouillent dans l’ombre, présents et absents en même temps, vivant dans une obscurité vivante, répugnante, très proche, et qu’il finit par massacrer. Il se rend régulièrement au chevet d’une femme dans un hôpital, plongée dans le coma, entre la vie et la mort, dans un état que l’on ne peut rejoindre, auquel on ne peut s’identifier, vivant d’une vie elle-même obscure, et dont nous comprenons progressivement que le personnage veut la tuer.

On ne sait pourquoi il ne change pas d’appartement ni pourquoi il rend visite à cette femme vivante et morte, qu’il semble d’ailleurs connaître sans que l’on sache précisément quelle est leur relation. On ne sait pourquoi il revient dans cette ville, quelle a été sa vie passée dans celle-ci. On constate des faits autant que l’énigme qui les accompagne. Eugene Marten avance ainsi dans la narration, juxtaposant des moments, des descriptions, des actes, des faits moins comme les pièces d’un puzzle que comme les morceaux d’un ensemble inconnu, obscur, et qui ne paraissent pas s’ajuster entre eux : la synthèse, le sens, la reconnaissance sont systématiquement mis en échec.

C’est l’épreuve de cette ignorance, de l’incompréhension, du sombre, qui est patiemment construite par l’auteur : le récit ne se distingue pas de cette expérience, il en est au contraire la condition. Par elle, le lecteur est happé dans un monde qu’il ne reconnait pas, qui échappe au jeu commun des facultés de l’esprit autant qu’aux attendus stéréotypés du roman.

À l’intérieur du récit, Eugene Marten mobilise des procédés que l’on pouvait déjà constater dans Ordure : suppression maximale des causes, des liens explicatifs ; concentration sur les faits bruts, sur les objets. Il multiplie les images, les descriptions, les situations impliquant la décrépitude, la mort, la corruption des êtres, des corps, des choses, la détérioration des esprits. Tout semble s’écrouler, s’effriter. Le monde extérieur ne paraît pas s’ajuster au monde intérieur, à la pensée, au souvenir. Partout et à tous les niveaux : absence de sens, de finalité, de cohérence ; dispersion, dégradation, changement, incompréhension, étrangeté. Ces partis pris permettent à l’auteur de construire l’image d’un monde en ruine, absurde, insaisissable – monde autant externe qu’interne et livré à une force destructrice étrange et obscure qui persiste. Ils lui permettent également de développer une critique politique de ce monde, une description des effets du capitalisme, de l’appauvrissement des pauvres, de la gestion déshumanisée des espaces urbains, de l’abandon des individus à leur souffrance et à leur mort plus ou moins lente.

La découverte de son nouveau métier permet au personnage principal d’acquérir une maîtrise de sa propre existence, une maîtrise même minimale du monde dans lequel il est immergé, et qu’il s’agisse de travailler dans une serrurerie, de fabriquer des clefs peut bien sûr avoir une signification symbolique : le fait que le monde lui apparaisse inconnu, qu’il ne se repère dans rien, pourrait trouver une solution dans la maîtrise de la fabrication des clefs et le maniement des serrures – la « clef » pouvant ici être comprise dans sa signification symbolique la plus évidente, et l’apprentissage du personnage prenant la forme d’un passage de l’ignorance, de l’incompréhension, d’une absence de maîtrise, à la connaissance, à la conscience claire et au savoir-faire.

Pourtant, son travail dans la serrurerie le met d’une nouvelle façon en rapport avec la mort, avec l’étrange, avec l’obscur. Des personnages bizarres se retrouvent à l’intérieur ou à l’extérieur du magasin ; leurs rapports ou leurs activités ne sont pas toujours clairs, pas plus que leurs discours puisque le nouvel employé ne parle pas la langue de certains d’entre eux (arabe) ; un meurtre a lieu ; le déclin financier menace (adapte-toi ou crève) ainsi que le licenciement. Mais surtout, la clef, le maniement des serrures, implique aussi des manœuvres à l’aveugle, des mécanismes internes qui demeurent cachés, un lien avec ce qui n’est pas visible, qui se devine sans être vu. Et on n’oubliera pas l’enfoncement dans la cale totalement noire d’un bateau…

En aveugle ne se termine pas par une résolution, une synthèse signifiante qui remettrait tout en place, qui rétablirait enfin une lumière rassurante. Il y a des morts, des meurtres. Il y a de la souffrance, de la violence. Il y a de la destruction, une logique implacable de la destruction. Il y a surtout une obscurité omniprésente, quelque chose de profondément obscur, toujours là, présent autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, une force sombre qui agit – la force même de l’obscurité. Si le livre d’Eugene Marten est un roman social, politique, autant que psychique et existentiel, il crée surtout un monde déchiqueté, hanté par une obscurité fondamentale, monde inséparable d’une obscurité innommable (« pénétrer tant bien que mal ce noir à l’épaisseur de rêve »), quelque chose qui est la réalité, indépassable, qui échappe aux mots, à la pensée, qui est inhérente à la vie autant que la vie elle-même, autant que la mort qui est également inhérente à la vie. C’est cette « chose » qui, tel un trou noir, est le cœur de ce livre décidément très étrange.

Eugene Marten, En aveugle, éditions Quidam, janvier 2024, 304 pages, 22€. Traduit de l’anglais (USA) par Stéphane Vanderhaeghe.