Segalen, une esthétique de la diversité

Victor Segalen (Wiki commons)

La nouvelle édition publiée chez Droz (2021), éditée et annotée par Valérie Bucheli de l’Essai sur l’Exotisme, une Esthétique du Divers de Victor Segalen est l’occasion de revisiter cette œuvre aussi singulière que son auteur. Cette nouvelle édition vient à propos renouveler la présentation et l’approche critique de cet essai qui est en réalité un journal de travail composé de notes manuscrites sur des feuillets numérotés indépendants les uns des autres. L’ensemble est conservé en format microfilm à la BnF. L’Essai n’avait pas fait l’objet de remaniement significatif depuis sa première publication en 1955 au Mercure de France même si les spécialistes du domaine ont apporté leurs commentaires dans les préfaces des trois éditions suivantes (Fata Morgana en 1978 ; Livre de poche « Biblio essais » en 1986, Robert Laffont collection Bouquins en 1995 et Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » en 2020). L’apport de cette publication de 2021, fruit d’un travail rigoureux et passionné de Valérie Bucheli, spécialiste suisse de Segalen, est de présenter l’intégralité des feuillets originaux dans un nouvel ordonnancement thématique accompagné des annotations et sources indiquées par l’auteur lui-même. Dans cet ouvrage inachevé qui l’a accompagné tout au long de sa vie d’écrivain, Segalen tente de définir sa perception de l’altérité. Altérité qu’il a recherchée et expérimentée au travers de ses expéditions et longs séjours dans des pays lointains, en particulier Tahiti et la Chine au début du XXe siècle.

De sa théorie sur l’esthétique du divers « toujours là mais sans se laisser altérer par les autres », on n’a souvent retenu que son éloge de la différence : Rester à l’écart, maintenir l’autre dans sa singularité et préserver la sienne. Et il est vrai qu’il théorise la notion de Divers sur une épistémologie fondée sur l’éloge de la différence et de la distance, une conception binaire eux/nous qui contredit la notion de diversité telle qu’on l’entend aujourd’hui. Cette posture apparaît, a priori, peu adaptée aux défis contemporains qui touchent au rapport à l’autre et à soi, au respect mutuel et à la recherche d’égalité. Pour réfléchir aux phénomènes de diversité liés à la mobilité, à l’immigration, au caractère labile et évolutif des contextes, aux identités plurielles, les études interculturelles en sciences humaines contemporaines cherchent à sortir d’un schéma binaire ressemblances/différences dont on sait qu’il conduit à des analyses réifiantes et des théories essentialistes pour penser en termes d’hétérogénéité, d’hybridité, de segmentaire. (Lavanchy et alii, 2011).  Pourtant dans «  Essai sur l’exotisme. Esthétique du divers », Segalen fait bien plus que poser l’Autre comme différent et inatteignable, il désigne l’étrangeté du monde comme une foisonnante source d’inspiration, « c’est une aptitude de ma sensibilité, l’aptitude à sentir le Divers, que j’érige en principe esthétique de ma connaissance du monde » (2021). Il redéfinit le concept d’exotisme pour l’épurer de l’eurocentrisme modelé par l’idéologie colonialiste de son époque se distanciant ainsi des biais orientalistes de ses prédécesseurs missionnaires, romantiques ou Parnassiens et même de ses contemporains comme Pierre Loti et son Orient de pacotilles ou Paul Claudel, grand poète mais penseur décevant selon lui. Enfin il propose une nouvelle typologie de l’exotisme qui donne à ce concept des élargissements susceptibles d’intéresser les études trans-inter-culturelles actuelles l’exotisme de l’espace, des genres, des arts, des langues, du temps… Dans ce sens il renouvelle le concept et l’extrait de sa posture idéalisante car il n’y a pas chez Segalen de préférence systématique de l’autre au même mais plutôt une attirance pour la nouveauté en tant que telle et un goût pour l’exploration de l’inconnu, le mystérieux : « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation, une compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception totale et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle. » (2021). Désir de voir, de pénétrer le secret, l’interdit : Le mystère doit rester plein et entier, il peut alors se donner à voir par la construction imaginative.

On perçoit dans ces premiers éléments une véritable ambition d’établir un mode relationnel avec les autres, la recherche d’une voie pour accéder à un autre univers culturel tout en découvrant et en révélant le sien propre. Et même s’il apparaît parfois comme le représentant paradigmatique d’une certaine pensée occidentale qui présente la Chine comme l’envers du monde européen et le lieu d’une altérité radicale, l’analyse critique de cet essai révèle une réflexion complexe et sensible de l’ordre d’un « humanisme du divers » qui n’est pas sans lien avec les préoccupations de nos sociétés contemporaines.

Sa position par rapport aux langues autochtones, le chinois (dialectes et écriture) par exemple, bien que teintée d’idéalisme présente une vraie modernité par rapport à ce qui se faisait à son époque.

Accéder à la Chine par la langue

Connu pour avoir étudié le chinois à une époque où poètes et écrivains-voyageurs se contentaient de s’inspirer des traductions disponibles pour recomposer une Chine mythique ou imaginaire conforme à leurs représentations, Segalen défend l’idée que seul l’apprentissage de la langue permet de pénétrer le « Dedans » d’une culture. Il l’exprime explicitement notamment dans ses lettres (2019) et il le fait dire ou penser à ses personnages : le narrateur (alias Victor Segalen) de René Leys se débat pour apprendre la langue chinoise, seule voie selon lui, pour accéder aux secrets de la Cité Interdite. Tous les spécialistes (Qing Haiying, François Cheng, Huang Bei) s’accordent à dire que Segalen acquiert rapidement une fine compréhension et perception de la poétique chinoise visible par exemple dans les épigraphes de Stèles. Ainsi, les lectures en version originale complétées par les traductions des missionnaires sinologues (Séraphin Couvreur, Léon Wieger etc.) lui permettent d’accéder à la philosophie, à l’histoire, à la poésie classique chinoises dont il s’imprègne avec sensibilité et intuition.

La force poétique des textes de Segalen selon Marie Dollé « consiste précisément à ne pas imiter, tout en empruntant : le modèle chinois reste présent pour qui sait le reconnaitre, mais n’oblitère pas le texte français » (1998 : 120). Le texte apparait alors comme une création originale indépendante de ses deux origines culturelles tout en portant les gènes de chacune d’elle.  Comme il l’écrit à son ami Claude Debussy en janvier 1911, il veut écrire à sa manière et dire : « toutes sortes de pensées miennes, vêtues de notions et d’habits archaïques chinois mais épouillées de toutes chinoiseries. » (2019).

Se confronter tout entier au réel

Certes il a rêvé de la Chine avant de s’y rendre, il a aussi rêvé de la langue chinoise pendant qu’il l’étudiait à Paris en 1908 et se documentait sur son histoire. Et il a été absolument séduit par l’étrangeté d’une écriture qui n’a jamais pensé être un reflet de la parole, qui s’est faite signe avant d’être verbe. Il a aussi été sensible à la spiritualité d’une langue conçue comme un ensemble de signes représentant les choses du monde, leur ordre intime et invisible. Certains pensent même qu’il a tant rêvé de la Chine qu’il aurait pu composer la même œuvre sans jamais en fouler le sol à la manière d’un Jules Verne écrivant Vingt mille lieues sous les mers depuis la cabine d’un bateau de croisière. Pourtant il s’est confronté à la plus dure réalité en traversant des zones reculées souvent inhospitalières à cheval, en jonques, à pieds au péril de sa vie, en cherchant des sites archéologiques inexplorés, en étudiant des textes en version originale, en choisissant des chemins non balisés par la sinologie traditionnelle, s’intéressant au taoïsme plus authentique à ses yeux quand toute l’Europe se passionnait pour le bouddhisme. Il s’est confronté tout entier au réel pour en percer les apparences, accéder aux imaginaires ancestraux sédimentés dans les monuments et les statues, inscrits dans les caractères. 

Se transformer au contact de l’autre

On peut reprocher à Segalen d’avoir confondu diversité avec différence ou du moins d’avoir réduit la diversité à la différence mais il parvient tout de même à poser les fondations d’un exotisme renouvelé par un positionnement original au regard de l’idéologie et des représentations de son époque. Tout d’abord, il se distancie du pittoresque, de l’anecdotique fréquents chez les écrivains-voyageurs par une nouvelle forme d’écriture volontairement distanciée de récit de voyage de l’explorateur savant. Puis il remet en question le regard colonialiste sur les peuples indigènes pour concevoir l’autre pour lui-même et pas seulement à l’aune des critères occidentaux « Le dépouiller de ses oripeaux : le palmier et le chameau ; casque de colonial ; peaux noires et soleil jaune et, du même coup se débarrasser de tous ceux qui les employèrent avec une faconde niaise » (Segalen, 2021). Enfin il introduit l’autre dans l’équation pour observer non plus seulement la réaction du milieu sur le voyageur, mais aussi celle du voyageur sur le milieu et prend conscience de l’influence de sa propre présence sur le milieu vivant « ces regards aperçoivent pour la première fois au monde, l’être aberrant que je suis parmi eux […] je me sens devenir objet de mystère. » (Segalen, 1995). Ainsi il instaure la réciprocité dans une relation qui, à cette époque coloniale, allait le plus souvent à sens unique, du voyageur observateur vers l’autochtone observé.

Se pose alors la question des effets que cette expérience altéritaire, diversitaire ont pu opérer sur la conception des choses, l’organisation de la pensée, la perception esthétique de cet irréductible homme de l’Occident comme il aimait à se décrire. Il semble en premier lieu, que comprendre la logique linguistique et culturelle chinoises ne l’a nullement conduit à rejeter les logiques qui gouvernaient ses modes de pensées initiaux. Il a, en revanche, vécu une expérience de dépaysement, de décentrement, il a fait au travers des apprentissages et de la proximité de pensée et de pratique, un saut imaginatif vers l’univers de l’autre et l’a intégré en partie, à son propre univers de significations. François Cheng qui a, lui aussi à sa manière, fait de son expérience d’entre-langues, d’entre-cultures un mode de pensée et d’expression littéraire, affirme dans son hommage à Segalen intitulé L’un vers l’autre. En voyage avec Victor Segalen que l’écriture du poète n’aurait pu atteindre un tel degré d’accomplissement sans impliquer un intense effort « d’ouverture, de bouleversement, d’assimilation et de transformation. » (2008).  Percevant alors autrement le réel, il a pu s’éprouver et se révéler lui-même autre, métamorphosé ou questionné : « Il a sondé des mystères dont les échos ont éveillé ceux de son propre être. » (Cheng, 2008). Autrement dit, Segalen a réalisé poétiquement la transformation que provoque toute rencontre véritable avec l’altérité.

Victor Segalen, Essai sur l’Exotisme. Une Esthétique du Divers, édition de Valérie Bucheli, Genève, Droz « Histoire des Idées et Critique littéraire », mars 2021, 168 p., 19 € 50