L’avenir est devant nous

En juin 1948, une directive du Conseil national de sécurité des États-Unis, signée par le président Truman, pose les principes du « déni plausible ». La directive stipule que  les actions clandestines de la CIA seront « planifiées et exécutées de façon à ce que la responsabilité du gouvernement des États-Unis ne soit pas évidente aux yeux des personnes qui n’y ont pas accès, et que si ces actions clandestines étaient découvertes, le gouvernement puisse de manière plausible en nier toute responsabilité. »

Je reprenais le fil de CIA. Une histoire politique 1947-2007, un livre signé Franck Daninos, lequel, nous dit la quatrième de couverture, exerce l’intrigante profession de chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement, quand m’est venue l’idée saugrenue de consulter ma messagerie de bureau. Le care,  sorte de christianisme allégé des contraintes métaphysiques (péché originel, dogmes etc.) y  déferlait. Chacun invitait tout le monde à prendre soin. Un ruissellement de bienveillance et de solidarité. En temps normal (si je puis dire), je ne me souviens pas d’un tel déchaînement d’altruisme. Certains de mes collègues éprouvaient même l’impérieux besoin d’une PAUSE CAFÉ COLLECTIVE VIRTUELLE pour « papoter et donner des nouvelles ». Il y avait, provenant du Pôle Affaires générales,  une invitation  à « donner des nouvelles et pourquoi pas s’échanger des conseils de lecture (c’est moi qui souligne) » par le biais de WhatsApp. Le Ministère, quant à lui, nous offrait « dix conseils malins ». Entre autres, nous habiller pour travailler à distance. Et éviter toute ironie et tout humour, qui risquaient d’être mal perçus.

En proie à une quasi extase de consternation, j’ai hélé la chanceuse personne qui partage ma vie afin de l’interroger sur notre réserve de whisky. Elle était occupée à je ne sais plus quelle tâche subalterne, creuser un puits, changer un câble électrique, détourner le cours du fleuve (on est en zone inondable), nettoyer le filtre du lave-linge, fixer pléthore de chevilles dans les murs, installer l’alarme-incendie, monter une armoire, abattre une cloison, relire dix pages de La Phénoménologie de l’esprit, ou toute autre broutille. « Il est un peu tôt, tu ne crois pas, mon amour ? » a-t-elle répondu avec une gaieté diplomate où se lisait sa rétivité à prendre un whisky un lundi matin à 11h. Tout compte fait, je n’en avais pas vraiment envie non plus.

« Ah oui, effectivement » ai-je acquiescé, sans savoir si le volume de ma voix  parviendrait à couvrir celui de la perceuse ou du marteau-piqueur (je n’y connais rien).

Ma messagerie professionnelle recelait aussi un message des syndicats. Ils trouvaient tout inadmissible. Surtout le mépris et l’incurie de l’administration. Ils ont raison : tout est inadmissible. Ça ne date pas d’aujourd’hui. Il faudra, oui, que des comptes soient rendus. On ne sait ni par qui, ni à qui, ni sous quelle forme. Mais peu importe. Des comptes seront rendus. C’est ce qui compte. L’avenir est devant nous.

Dans un élan de masochisme, j’ai lu un dernier mail. La direction nous remerciait de faire notre travail. D’une part, je ne crois pas qu’on ait le choix, d’autre part le remerciement peut paraître superflu, puisqu’on est payés pour ça. Cependant, me souvenant des dangers de l’ironie, signalés par voie officielle, et de mes crédits en cours, j’ai conservé ces observations par devers moi.

La CIA m’intéressait davantage que l’humanisme carton-pâte bachoté dans les couloirs du PS moribond. J’avais besoin de me confronter à des entreprises humaines d’une certaine portée. La vision belle âme indignée de la Central Intelligence Agency (comme de toute autre chose) m’horripile. Le livre de Franck Daninos évite ce travers en retraçant de manière claire et précise la genèse, l’histoire et les modes d’action de cette organisation qui a façonné le paysage idéologique, économique et géo-politique de l’après-seconde guerre mondiale. Où, si ce n’est dans l’histoire de la CIA et de sa Direction de la science et de la technologie, peut-on rencontrer un chat aux entrailles garnies d’un micro puissant, se faisant percuter par un taxi près d’un parc à Washington, et qu’on ne pourra donc pas envoyer au Vietnam ?

L’avenir est devant nous. Rien n’est perdu. A moins que tout le soit de toute éternité. Ce que l’avenir ne nous dira peut-être pas, bien qu’il s’élance, impatient de mettre en œuvre ses capacités : siècles,  millénaires, années-lumière,  soleils en gestation,  galaxies en expansion et autres éléments que le langage ne saurait effleurer. Avenir sans nous, ni personne, peut-être,  avenir dans la plénitude de son essence d’avenir. Quant à moi, futur amas de cendres,  j’ai décidé de m’informer de l’actualité en allumant une chaîne TV dévolue à ce besoin. Les masques arrivaient de Chine. (D’habitude, du haut de notre universalisme, nous tançons discrètement ce pays pour sa gestion des droits de l’Homme. On commerce et on tance un peu, pour la forme. Là, on commerce et c’est tout.) Un chef de service réanimation laissait éclater sa colère quant à la pénurie de matériel et de personnel. Une infirmière ne pouvait retenir ses larmes. L’imbécile éternel postait ses lettres anonymes enjoignant aux « soignants » de s’éloigner de l’immeuble le temps de la pandémie. L’avenir était bien devant nous.

Je pense rarement en octosyllabes. Ce matin-là pourtant, une strophe d’Aragon m’est revenue en tête :

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger.

« Les poètes sont les souverains secrets de ce monde », a formulé mon aile littéraire. Tout de suite calmée par la voix ferme de ma fraction realpolitik qui a remis les choses au point  : « avec la CIA et les pétrodollars ».