La vie après le confinement

Stalker, Andrej Tarkovski (1979)

Penser en quarantaine, pour autant que quarante jours soient suffisants pour toucher aux confins de l’isolement, cela n’interdit en rien de s’évader. Au contraire, dans ce moment de solitude, le monde retrouve une dimension qui lui redonne un certain côté. Comme le voyait Proust, il y a bien des côtés infiniment distants dans un même lieu, le côté des Guermantes n’ayant rien de commun avec le côté de Méséglise pour en revenir au marqueur d’un lieu. A Guermantes tout le monde croit se connaître avec le sentiment d’être du même monde… Ce n’est qu’une coterie tandis que Méséglise s’ouvre au contraire sur un seul bord qui peut se retourner et se contourner, s’explorer sans fin, touchant aux confins de la vie, celle d’insectes et de buissons inextricables.

On voit bien que Malcolm Lowry également ouvre un monde dans un lieu très étroit en passant d’un bord à l’autre d’un ravin qui traverse la même ville sise au-dessous d’un volcan. C’était mal comprendre Deleuze de penser qu’il fallait se délocaliser sans cesse dans une mondialisation qui n’a plus d’heure ni même de temps. Si je mets une heure pour aller à Paris en avion, ce temps n’a pas de temps. Il n’existe pas. Tout est fait pour aménager durant ce vol un sentiment que nous ne sommes qu’en un laps sécurisé, pressurisé, un lapsus dont l’aménagement des aéroports refoule l’intermittence.

Le « confinement », au contraire, nous place aux « confins », dans un monde dont l’extension tend sans cesse vers un autre monde, des mondes en un monde qui se creusent en d’innombrables lieux. Ce que le confinement pousse aux confins, c’est qu’il rend visible d’autres vitesses conjoignant des fins qui se touchent. Cette heure que l’avion mettait pour rejoindre Paris n’existait absolument pas. Se confiner, c’est autre chose. De mon domicile, que je n’ai jamais vraiment quitté, à la chapelle qui accueillait jadis des lépreux, à peine éloignée de deux kilomètres, il y a une heure de chemin qui me redonne accès à l’infinité d’un lieu, à la distance incommensurable qui me fait toucher un autre côté, très éloigné en termes de durée. C’est évidemment le sens que Deleuze donnait à la déterritorialisation.

On n’aurait rien compris en supposant que ce concept deleuzien impliquait un voyage et que le nomadisme voulait dire émigrer. Pour Deleuze, il s’agit d’un voyage sur place et le nomade n’est pas celui qui fuit le désert. Il est celui qui se demande comment rester, comment continuer à vivre dans l’inviable. La délocalisation qui nous fait entrer dans la mondialisation n’est pas du tout la déterritorialisation qui est évidemment toujours en rapport avec la Terre. Inutile de fuir ailleurs selon un temps qui se mesure aux capacités d’un avion à réaction pour faire passer le voyage. Il n’y a ici aucun voyage.

Du bord du village où je réside vers la chapelle des lépreux, c’est la course d’Achille qui reprend sans cesse pour suivre une tortue, sans la rejoindre jamais tant l’espace qui nous sépare peut toujours encore se diviser en une expérience inédite du lieu. La tortue porte avec elle le poids d’un monde et pourrait se déplacer même si la gravité devait devenir insupportable pour moi. C’est cette localité dont le confinement promet justement toutes les ouvertures. Se replier dans un lieu, à l’heure de la mondialisation, c’est renouer avec une visée qui n’a rien de rétrograde, mais au contraire, au lieu d’émigrer, le confinement me conduit à muter sans cesse, à retrouver le sens de ce que les grecs devaient apprendre sous le nom d’Ethos.

Le lieu, le milieu qui sépare dans le lieu l’infinité des étapes et des passages, creuse en effet un comportement et une éthologie dont le mot d’Ethique ne suffirait pas à épuiser le sens. Ce qui ne veut pas dire que ce lieu se vide de toute velléité technique comme ce chemin dont Heidegger voit le côté paysan qui tournerait sur lui-même en forêt noire.  Ce lieu, ce serait plutôt celui qui se déploie dans un roman, une espèce de métro où il faudrait une durée considérable pour passer d’une station à l’autre dans un temps post-apocalyptique, post-capitaliste. Chaque station y apparaît comme un monde avec son éthos propre. Ou encore selon ce régime particulier qu’on trouve dans cette fiction terrible nommée Stalker quand, dans un même lieu, on bascule soudainement vers une région dangereuse et mortelle.

Là, depuis le voyage d’un stalker intrépide, il suffit de franchir le mur du jardin, dans la même ville, pour que soudainement il faille évoluer de mètre en mètre en rencontrant des obstacles nouveaux : telle motte de terre qui nous aspire, telle pierre radioactive qu’il faut contourner au risque de sa vie. Un ensemble de signes parfois redoutables. Cela évidemment se nomme prudence, la prudence étant justement la disposition de l’éthos, le comportement, les mille et une habitudes à prendre dans un lieu qu’on ne connaîtra jamais, qu’on ne pourra totaliser ou incorporer selon une science unique.

Les confins, c’est ici, le réapprentissage des lieux qui ne sont pas des lieux seulement naturels mais pleins d’artifices au contraire, comme le montre la science-fiction quand il s’agit de s’allier à la technique pour survivre dans une forme d’hospitalité nouvelle, d’adaptation locale qui peut signifier une mutation pour le corps, le port d’un masque, d’une combinaison pour sortir d’un silo. Vivre dans un mètre carré, cela suppose des astuces sans fin à l’image d’une véritable station spatiale où, au lieu de se délocaliser, il faut sans cesse tout relocaliser, recycler. Relocaliser nos modes d’existence, ce n’est rien d’autre d’ailleurs que cette nécessité éthologique de redonner à un lieu toutes ses potentialités, l’infinité des seuils qu’il aménage entre des espaces incommensurables.

Un moustique sa vie durant ne fait guère plus d’une centaine de mètres en guise de déplacement. Et la mondialisation aura porté, depuis la chine vers d’autres lieux, des moustiques qui colportent avec eux des maladies qu’il nous faut désormais affronter dans un espace qui va évidemment se modifier ou se détruire. Il nous faut retrouver au contraire l’énergie propre à chaque territoire, y planter notre oïkos, notre coin, notre économie autant que notre écosophie. Avec des ressources numériques inédites, avec des forces éoliennes, solaires et telluriques dont nous n’avons pas idée tant s’est imposé comme modèle d’existence le profit de ce qui ne coûte aucune inventivité. Mais aussi avec un sens de l’amitié pour celui qui occupe un autre lieu, une amitié dont nous avons oublié ce que ce mot voulait dire de crucial dans toutes les philosophies de l’antiquité.

Voici donc ce que Ethos peut vouloir dire en tant qu’éthologie capable de trouver aussi son économie, d’ouvrir dans un seul côté des limites qui ne se franchissent que par une heure chargée, lointaine, ouverte à un espace-temps que le confinement à venir doit nous apprendre à explorer, avec toutes les ressources d’une technique qui ne sera pas seulement celle qui se capitalise en action boursière, en financiarisation et titrisation. Le monde a changé. Un virus nous fait comprendre que la vie est virale, que la vitalité et la viralité trouvent une commune association pour entrer dans un monde dont nous devons réapprendre à franchir chaque mètre comme un espace infini. Ce n’est pas sur Mars que cela se produira, que l’avenir se montrera meilleur, mais dans un voyage plus terrible, dans une ouverture plus vaste, celle qui advient ici et maintenant, au sein d’une lieu que je redécouvre et dont l’hospice et l’hospitalité supposeront un nouveau mode d’existence. Ce qui bien sûr ne saurait nous détourner de la vision des étoiles.