Pendant que les champs brûlent

Pendant ce temps, pendant que les champs brûlent, c’est Davos sous une neige immaculée, Davos commune du canton des Grisons, Suisse, 284 km2, altitude 1560 mètres, 11 000 habitants environ. C’est le Forum économique mondial.

C’est une grande table ovale, que des hommes, deux femmes, des fleurs, des orchidées et des plantes exotiques, des drapeaux américains, autant de drapeaux que de fleurs on dirait. Les femmes ne parleront pas dans cette scène.

Bonjour monsieur Trump, je suis le Président de Bayer, nous travaillons d’arrache-pied à l’acquisition de Monsanto, avec un investissement de près de 16 milliards dans le siège. Monsieur Trump opine du chef.

Hello, monsieur le Président, moi c’est Mark Tucker de chez HSBC, la plus grande banque étrangère aux États-Unis, notre bilan annuel est de 2,6 billions de dollars. Monsieur Trump opine du chez : Félicitations ! C’est un honneur de vous avoir parmi nous, dit-il. Hello !

Moi je suis le PDG de Novartis, nous sommes l’un des plus grands groupes pharmaceutiques au monde, nous avons aujourd’hui 22 000 employés aux États-Unis répartis sur 21 sites, chaque année nous investissons 14 milliards de dollars aux États-Unis. Monsieur Trump opine du chef.

Monsieur le Président, bonjour, merci de me recevoir, je suis au service de la société ABB, nous avons racheté quelques marques américaines emblématiques, dernièrement un fabriquant de voitures, elle a besoin d’un peu d’investissements sur le plan technologique… Vous l’avez eu à un bon prix, demande le Président sur un petit ton gentil ironique. Oui, oui… (rires gras) Je m’en doutais, fait le Président, je sais à qui j’ai affaire, il obtient toujours un bon prix ! Rires de la salle, #lol.

Bonjour monsieur le Président, je suis Carlos Brito, PDG d’Anheuser-Busch, nous possédons notamment Budweiser et notre plus grand marché est les États-Unis, nous employons plus de 18 000 personnes sur plus de 50 sites, les US sont donc un gros marché pour nous. Monsieur Trump opine du chef : Merci, c’est formidable, merci beaucoup, good job.

Et enfin, un monsieur aveugle, visage refait, peau tendue, il n’a pas d’âge, lunettes verres fumés, sourire glacial, très souriant : Monsieur le Président, je suis Bill McDermott, je suis le PDG de SAP, je tiens tout d’abord à vous remercier de me recevoir, mais aussi d’avoir provoqué toute cette croissance (de la main il désigne l’assemblée autour de la table), vous avez là tous mes clients… Je sais, dit le Président, plus que satisfait. Bill reprend : Je veux rendre hommage à l’élan que vous avez créé dans l’économie mondiale, alors… merci beaucoup ! SAP est le premier fournisseur de logiciels d’entreprise et je suis très fier de vous dire que lorsque vous pensez à l’armée et à la marine et aux missions qu’elles mènent pour protéger le monde, elles utilisent SAP. Monsieur Trump opine du chef : Vous avez fait un boulot remarquable, j’imagine que presque toutes les personnes autour de cette table sont vos clients… Sourire Hollywood émail diamant de Bill McDermott : Oui, monsieur le Président, en effet ! C’est pas mal, fait le Président, il faut que je vous félicite — ils se serrent la main avec beaucoup de chaleur virile, une bonne poignée de mains, de doigts, d’ongles propres, de chair, de viande sur des carpes, métacarpes et phalanges…

Pendant ce temps, vendredi après-midi peu avant 15 heures, un étudiant de 22 ans est grièvement brûlé à Lyon après s’être immolé en pleine rue devant un restaurant universitaire situé dans le 7e arrondissement, il s’est aspergé d’un liquide inflammable. Un témoin de la scène, qui travaillait sur un chantier, s’est précipité pour éteindre les flammes, avant l’arrivée des secours. Prévenue du geste de son compagnon par un SMS, c’est la petite amie de la victime, étudiante à Lyon 2, qui les avait alertés. Le jeune homme, brûlé à 90%, se trouve actuellement « entre la vie et la mort » au Centre des brûlés de l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon, selon le syndicat étudiant Solidaires. La victime a laissé un message sur son compte Facebook, il explique avoir choisi sciemment le bâtiment du Crous de Lyon : « Je vise un lieu politique, le ministère de l’Enseignement supérieur et par extension le gouvernement. » Le jeune homme évoque ensuite la précarité de sa situation et revendique « le salaire étudiant et d’une manière plus générale, le salaire à vie, pour qu’on ne perde pas notre vie à la gagner ». Il termine son message en accusant « Macron, Hollande, Sarkozy et l’UE de l’avoir tué« J’accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d’avoir créé des peurs plus que secondaires », écrit-il. Originaire de Saint-Étienne dans la Loire, le jeune homme militait au sein du syndicat Solidaires étudiant-e-s de Lyon, il triplait sa deuxième année de licence en sciences politiques et ne touchait donc plus aucune bourse. Interrogée par le quotidien, l’une de ses camarades témoigne de sa grande précarité : « Déjà l’an dernier, il avait du mal à payer ses factures avec sa seule bourse. En plus, son logement étudiant était insalubre, avec des punaises de lit, des cafards, mais il n’aimait pas s’attarder sur sa situation personnelle, il était discret. » Pendant ce temps l’Australie brûle, part en fumée, après l’Amazonie.

Pendant ce temps Marguerite Yourcenar parle du conformisme, elle dit que c’est une misérable maladie. Oui, le conformisme est une misérable maladie parce qu’elle vous empêche d’exister… Tous les gens qui sont véritablement conformistes n’ont pas vécu. Les biens rendent conformistes. Tout au long d’une vie on s’attache à des êtres mais aussi à des choses, des meubles, des photographies, que sais-je… Ce n’est pas méchant mais il faut toujours pouvoir s’en passer. Ici dans ma maison j’ai plein d’objets et de souvenirs (pieux), puisqu’ils y sont, ils sont là… mais je pourrais m’en passer. Si la maison prenait feu par exemple… Vous savez c’est la phrase de Cocteau : si votre maison brûle, qu’emporteriez-vous ? Pendant que les champs brûlent j’emporterai le feu.