Terence Blake : Pédagogie du plurivers, Jean-Clet Martin (Logique de la science-fiction)

Logique de la science-fiction, de Jean-Clet Martin, est un livre de philosophie qui peut être lu avec plaisir par n’importe quel lecteur qui s’intéresse à la science-fiction pour le sentiment d’émerveillement que ces histoires éveillent et pour leur puissance d’imagination spéculative. La lecture de ce livre n’exige pas nécessairement de connaissances spécifiques en philosophie, même s’il requiert une sensibilité métaphysique.

Le texte évite au mieux l’utilisation d’un jargon technique. Il suit la succession des concepts de la Logique de Hegel, sans s’adonner à leur exposition systématique. C’est que le parcours conceptuel est traité comme un voyage de découverte plutôt qu’une série de leçons.

Certes, les titres des chapitres sont des concepts philosophiques classiques : l’Être, la Métaphysique, la Logique, le Néant, le Devenir, l’Existence, l’Indéfini, etc. Cependant, ces derniers sont abordés comme des motifs archétypiques qui reçoivent une profondeur métaphysique et une figuration concrète de par leur rencontre avec la science-fiction comme genre spéculatif, affrontant des œuvres spécifiques et emblématiques.

Le livre tente d’une certaine manière de réaliser pour la science-fiction ce que Gilles Deleuze a fait pour le cinéma : proposer une typologie spéculative des images et des signes du genre SF. Le texte débute par un préambule général qui prend le temps de situer la discussion au niveau spéculatif, et qui fait un premier inventaire des motifs et des auteurs importants de la science-fiction. Il nous donne ensuite un aperçu de l’envergure novatrice autant que de l’étrangeté de la Logique de Hegel, de sa pertinence dans la compréhension de la science-fiction. La Logique est abordée non pas en tant que système figé, mais comme un voyage spéculatif, au-delà de nos coordonnées spatio-temporelles familières.

Après ce préambule, le voyage s’ouvre par un premier concept, celui de l’Être. Cependant, par son commencement même, il contient déjà une contradiction : c’est le concept d’un être d’avant l’homme, qui nous est « radicalement étranger », qui se tient au bord du néant. Pour produire une figure spatiale de cet « interstice de l’être », Jean-Clet Martin convoque les déserts de Dune, mais aussi les paysages inquiétants de Titan, de Stephen Baxter. On passe ainsi du concept à l’image, comme si la science-fiction ne servait d’abord que comme une illustration de la philosophie.

Mais cette exemplification est-elle si simple? Jean-Clet Martin rappelle que la science-fiction se sert souvent de la philosophie comme illustration ou « exergue », par exemple dans  les citations de livres imaginaires qu’on peut trouver en tête des chapitres de Dune ou des romans du Cycle Des Fondations d’Isaac Asimov.

Prenons l’exemple d’un moment emblématique de Titan. L’héroïne Benacerraf, seule sur la surface étrangère et inquiétante de la lune de Saturne, regarde par-dessus bord de son canot pour contempler un lac d’éthane : « Benacerraf ressentit un mélange d’effroi et d’admiration… C’était une vision déconcertante, comme si la surface était tout sauf liquide. Comme si elle était penchée au-dessus d’un trou béant, d’un puits noir sans fin ». En anglais, d’ailleurs, le texte est encore plus philosophique, conjuguant sentiment du numineux (awed) et de la déroute cérébrale (unnerving), de la négation (not…at all), du suspens (poised over), une faille ontologique (hole in the world) et infinie (infinity) : « Benacerraf felt awed…It was unnerving, as if this wasn’t a liquid at all; it was as if she was poised over a hole in the world, a pit of black space that stretched down to infinity ». Cette dernière phrase, rendue plus littéralement pourrait se traduire ainsi : « C’était comme si elle était suspendue au-dessus d’un trou béant dans le monde, d’un gouffre d’espace noir qui s’étirait à l’infini ».

Cet exemple de l’espace physique se comportant comme un interstice métaphysique ou une fêlure ontologique nous fait voir la proximité de la logique de la science-fiction de Jean-Clet Martin avec la sémiotique du cinéma élaborée par Gilles Deleuze. L’espace qui figure dans cette citation n’est pas seulement l’espace mesurable de la physique, c’est aussi un espace optique vu en dehors des liens sensori-moteurs (un « opsigne » dans la typologie deleuzienne). C’est un espace infini qui met en échec nos catégories mentales habituelles, un espace métaphysique ou noétique (un « noosigne »).

C’est une des réussites du livre de Jean-Clet Martin que de montrer que ces dimensions visionnaires et métaphysiques sont omniprésentes dans la science-fiction, même la plus « dure ». L’ouvrage opère une double transmutation : il passe librement des « images concrètes » aux « concepts abstraits » et inversement, dans un mouvement cyclique. Son écriture circule constamment entre le fini et l’infini, entre le plan physique et le plan métaphysique.

Du même coup, le livre analyse les motifs du retour, du cercle, de la boucle, de la répétition, du cycle, de l’encyclopédie et de la spirale dans la science-fiction, comme autant de figures à la fois des fondations, de leur mise en crise, et de leur échec récurrent. Au fur et à mesure de la lecture du livre, on réussit à percevoir la co-adéquation du style et du contenu. L’écriture procède par cycles, et nous embarque dans une véritable pédagogie de la lecture de la science-fiction.

Il y a donc une lecture spiralaire possible du titre Logique de la science-fiction : De Hegel à Philip K. Dick. En entendant « de » selon son sens ablatif en ses deux occurrences, on longe un mouvement qui va de la science-fiction à la logique (hégélienne) suivi par le mouvement inverse de la logique à la science-fiction (dickienne).

Pour mettre en évidence l’inspiration quasi-hégélienne qui imprègne le genre de la science-fiction, le livre contient une belle analyse des romans du Cycle du Non-A d’Alfred Elton Van Vogt. Il s’agit de récits à la fois passionnants et déconcertants, basés sur la « logique non-aristotélicienne » proposée par Alfred Korzybski. Cette logique rejette la logique binaire, la loi de non-contradiction, du tiers exclu, et le principe d’identité. Elle critique aussi certains emplois du verbe « être » (pour exprimer l’identité ou la prédication).

En suivant cette logique nouvelle, le protagoniste des romans de Van Vogt, Gilbert Gosseyn, découvre qu’il n’est pas sûr de son identité et que ses souvenirs sont trompeurs. Il se rappelle de sa propre mort, et d’une épouse tout autre que celle qu’il a toujours cru être sa femme. Jean-Clet Martin souligne que Van Vogt, avec sa mise en question des concepts d’identité et de la logique standard, a plongé la science-fiction dans la crise des fondations qui a traversé la culture à cette époque, et qui ne nous a jamais quittée depuis lors. En ceci Van Vogt a été non seulement un précurseur historique important, mais l’inspirateur explicitement revendiqué de maints auteurs de science-fiction : « le premier auteur à brancher la fiction du récit sur la Logique se nomme Van Vogt, auquel tous les autres noms comme Anderson, Clarke, Baxter, Bear, Benford, Dick, Vinge, vont emboîter le pas, en reconnaissant ouvertement leur dette au Cycle du non-A ».

La rencontre entre Hegel et la science-fiction organisée par Jean-Clet Martin est, en ce sens, fort bienvenue pour de nombreuses raisons, et rétrospectivement nous pourrions dire qu’elle était inévitable. Les auteurs de science-fiction sont souvent très cultivés et certains citent Hegel, ou en font libre usage, y compris dans leurs fictions. Outre ces influences plus ou moins directes, la pensée d’Hegel et sa dialectique ont imprégné notre culture, créant une sensibilité accrue aux paradoxes et aux contradictions, aux devenirs et aux boucles de rétroaction. Dans cette perspective, la science-fiction et la logique hégélienne partagent le même rêve, celui de voyager au-delà des limites posées par nos maîtres kantiens.

Les deux ordres d’expérience menés entre Hegel et la science-fiction partagent d’une certaine manière un même monde, tissé d’identités mobiles et multiples, de désordre croissant et de stabilité seulement provisoire, d’antagonismes irréductibles, de genèses chaotiques et de situations paradoxales. Nous sommes ainsi devenus post-kantiens, des sujets hégéliens, pour survivre dans un monde si étrange.

Il existe de nombreux projets philosophiques qui essaient d’esquisser une nouvelle logique et qui reconnaissent dans la science-fiction un champ d’application fécond. L’enjeu étant chaque fois de proposer une vision spéculative à la mesure du monde contemporain, capable de nous orienter dans la pensée.

Dans Moins que rien : Hegel et l’ombre du matérialisme dialectique (un pavé de plus de 850 pages) Slavoj Zizek poursuit son projet d’exposer la logique « non-standard » qu’il trouve à l’œuvre dans la pensée de Hegel. Depuis son premier livre Le plus sublime des hystériques : Hegel avec Lacan, Zizek explore ce projet d’une onto-logique hégélienne en y greffant une conceptualité tirée des écrits et des séminaires de Jacques Lacan. Il n’hésite pas à mettre cette logique hégélienne en rapport avec le genre et les récits de la science-fiction. Mais son lacanisme pose problème, puisque Zizek alterne entre une version du lacanisme qui reste dogmatique et étriquée, et une version plus ouverte et complexe, un lacanisme « post-Deleuzien ».

La lecture des livres de Zizek, tout comme celle de Laruelle (cité à l’intérieur du livre de Jean-Clet Martin pour son idée de « philo-fiction »), entraîne le lecteur dans une grande tension, tiraillé entre la liberté de leurs inventions conceptuelles et la contrainte de leur technicité répétitive et leur vision réductrice, souvent exclusive d’autres points de vue plus riches. Le livre de Jean-Clet Martin dissout cette tension, puisqu’il aborde la science-fiction dans un style philosophique mais non-partisan et non-académique. Le propos ne se réduit pas au survol historique ni à la systématisation rétrospective. L’auteur nous met plutôt en garde contre la « projection universitaire ». C’est un livre ambitieux, érudit, encyclopédique, qui a une portée contemporaine, actuelle. Il contient non seulement des citations mais aussi de nombreuses allusions aux travaux des philosophes récents et contemporains : Kojève, Hyppolite, Sartre, Deleuze, Derrida, Lyotard, Rancière, Meillassoux, Laruelle, Nancy, Barrau. Et ces influences, ne rendant jamais le propos pesant, servent plutôt à accélérer son mouvement.

Terence Blake

Jean-Clet Martin, Logique de la science-fiction – de Hegel à Philip K. Dick, éditions Les impressions nouvelles, 2017, 352 p., 22 € — Lire un extrait