On ne badine pas avec l’a/mor : retour sur la « spirale » de Jean-Claude Fignolé, par Kathleen Gyssels

Jean-Claude Fignolé (DR)

« De quel côté qu’on regarde, la Caraïbe est explosion, de sueur et de sang (…) une imagination qui nous enchaîne et qui piège notre réalité: un collier d’îles qui s’enchaîne en plusieurs archipels. Des chaînes ? Comme si nous étions d’avance destinés à être crucifiés par la fureur tectonique. CRUCIFIE. Le seul vrai mot à propos de la Caraïbe, c’est : schizophrénie ».
Jean-Claude Fignolé Revue noire, « A Poetics of Schizophrenia »

Cyclones et cycles romanesques avec Jean-Claude Fignolé (1941-2017)

Avec la série de cyclones en septembre 2017, les paroles de Fignolé sonnent une fois de plus très juste : la série d’ouragans dévastateurs s’ajoute aux nombreux facteurs qui rendent le quotidien en Haïti difficile. Encore en 2005, je retrouve un mail où le maire des Abricots exprime sa détresse ; bien que sa commune soit restée relativement à l’abri, le cyclone Wilna de novembre 2005, atteignant une vitesse de 280 km/h, a laissé des villes et villages sinistrés. Plus récemment encore, la destruction de Puerto Rico, Dominica, St Martin / Sint Maarten, rappellent si besoin était combien l’archipel caribéen subit de nombreux dégâts matériels et combien les populations souffrent des situations à peine imaginables. On a beau regarder les images sur CNN, on parle peu de l’accompagnement psychologique des familles frappées par la mort et la maladie, les blessures et les pertes matérielles. Le romancier caribéen aujourd’hui vit intensément les conséquences du changement climatologique, mais peu d’écrivains avaient associé autant le phénomène du cyclone, «  spirale » qui s’acharne sur l’île.

Trois Haïtiens, fondateurs du mouvement du spiralisme, ont pris ce phénomène récurrent et de plus en plus dévastateur, comme principe d’écriture et thématique d’une réalité socio-économique et politique répétitive. Fignolé, Frankétienne et Philoctète concevaient une mode d’écriture en spirale: non seulement la violence caribéenne est endémique par les éléments de la Nature, de l’équilibre écologique détruit par l’exploitation des ressources et la déforestation, mais encore par une mentalité trop laxiste et une gestion présidentielle plus que douteuse. Du trio fondateur, seul Frankétienne est encore en vie, Fignolé décédant le 11 juillet dernier. Né à Jacmel, maire des Abricots, critique littéraire de grande envergure, homme exigeant, passionné des causes qu’il avait choisies, a été foudroyé par une crise cardiaque à Port-au-Prince, à l’âge de 76 ans.

Moins étudié, Fignolé est resté en marge du grand narratif haïtien post-indigéniste. C’est que Fignolé n’a de cesse que de décrire son Haïti sous un versant négatif, spiralant vers plus de « chaos » encore. L’homme de lettres doublé du politicien dit ses quatre vérités par les différents personnages qu’il s’invente dans ces récits. Il diagnostique un « monde en chute libre » (Dumas 2007), bilan que le romancier déploie dans un cycle romanesque. Pour le spiraliste, une force de gravité entraîne la société inexorablement vers l’abîme ; la démesure et une esthétique du délabrement sont au rendez-vous de ses récits révoltants. Dans son esprit, une force cyclonique et sismique empêche le pays d’aboutir : contrairement au cercle, la spirale ne revient pas à son point initial, mais semble à chaque mouvement giratoire empirer. Autrement dit, l’immobilisme auquel est enfreint l’Haïtien dans une société qui n’arrive à assumer ni les conditions initiales de son origine, ni à stopper de réactiver le passé, conduit à la « déchéance » de la Nation.

Le spiralisme, pulsion créatrice post-indigéniste

Dans son panorama des lettres haïtiennes pour Le Monde des livres (« Entre le créole et le français, entre le Je et le Nous », 17 juin 2005), Lyonel Trouillot ne mentionne pas une école qui, à côté de l’indigénisme, sembla promise à une courte existence, à savoir le spiralisme. Pourquoi l’auteur de Bicentenaire, petit livre qui nous détrompe sur les discours pompeux des commémorations en 2004, année de désastres tant climatologique que politique, ne mentionne-t-il pas ses pères symboliques ? Surtout que, la même année, Fignolé signe un portrait à la première personne du héros fondateur de la Nation, Toussaint Louverture ? Avec Frankétienne et Philoctète, Fignolé s’inspire de La Onda en Amérique latine. Fortement marquée par les dictatures, la littérature hispano-américaine se devait de trouver un moyen pour détourner à l’ambiance générale, pour échapper à la censure, tout en passant un message d’insubordination. Comme de nombreux Africains, des Caribéens francophones se sont tournés vers l’Amérique latine pour s’inspirer : Justin K. Bisanswa soulève cette matrice pour le « roman africain contemporain » (2009). Influencé par ce mouvement de la contre-culture mexicaine, de l’avant-garde latino-américaine, Fignolé s’intéresse à une narration en étage qui relie le Centre et la périphérie : Saint-Domingue et la France. Il rêve d’un récit où les grands p(l)ans de périodes historiques se superposent et se connectent.

De ce fait, les faits historiques se déroulant loin de l’épicentre qu’il s’est choisi, Haïti, ne sont pas dissociables de la politique dans la métropole. Dans Le papier brûlé, le Guatémaltèque Jaime Diaz Rozzotto, donne un exemple inspirateur à Fignolé : des virevoltes spatio-temporelles, une juxtaposition de règnes de monarques et de leurs serviteurs outre-Atlantique. De plus, le roman est peuplé d’une mêlée de personnages historiques et fictifs, et les événements se déroulant en Franche-Comté (alors sous autorité espagnole du fils de Charles Quint). En 1555, Charles Quint lègue à son fils Philippe II l’Espagne et, avec elle, de nombreuses terres, dont la Franche-Comté. S’ensuit une lignée de Comtes de Bourgogne et Rois d’Espagne qui tantôt règnent en propre sur la Franche-Comté, tantôt en confient la régence à leur famille des Flandres (les Archiducs). De l’autre côté de l’Atlantique, l’Amérique découverte un siècle avant, connaît la colonisation avec l’esclavage avec les conséquences nombreuses au plan économique, religieux, politique et linguistique. Donner à vivre cette époque de confusions nombreuses est seul possible par l’invention de « la spirale ». Le papier brûlé donne une idée de l’intersection des politiques du Centre et de ses répercussions dans la périphérie. La structure arborescente donne une idée de l’interpénétration de grandes et petites R/révolutions, tant dans le continent que dans les îles qui s’entremêlent et se succèdent. Le lecteur se trouve confronté au faisceau de scènes dialectiques de maître et esclave qui se malmènent, le tout dans une narration polyphonique, mirobolante qui complique l’interprétation : on a du mal à y desceller et déceler qui parle, de même que l’absence de ponctuation et de « chapitres » brouille l’interprétation.

C’est précisément cette confusion et ce chaos, typiques de moments révolutionnaires, de grands bouleversements et de turbulences historiques, qui sont évoquées dans ses romans qui, de surcroît, sont liés entre eux. Sans qu’on ne puisse parler de cycle romanesque, certains personnages refont leur apparition. Publié par Seuil, Fignolé esquisse une trilogie dont Les possédés de la pleine lune est le préambule. Dans Littératures caribéennes comparées (1996), Colette Maximin appuie sur la folie dans Les possédés de la pleine lune : le déséquilibre à la fois individuel et collectif haïtien, s’incarne dans Saintmilia qui s’affronte à Agénor. Ce dernier, pour se venger de la perte de son œil, confisque le soleil, et laisse le village plongé dans un demi-jour. Seule la lune règle le temps, et le ventre des femmes, notamment celui de Saintmilia. Alors, parvenant à assouvir sa haine sur la créature de légendes, ladite savale, c’est lui-même qu’Agénor détruit. Il atteint « ce qu’il cherchait depuis longtemps, sa vérité, (…) certain qu’il avait déjà absolument dépensé son être entre l’amour et la haine, sentiments confondus en lui maintenant et l’identifiant à un cadavre de lune, à une terreur de poisson, à une vindicte de femme ». Et cette femme qui, telle Pénélope, coud toutes les nuits, bascule après la naissance de son fils Salomon dans la folie. Elle va, « cheminant dans les lieux de mémoire inaccessibles », retrouvant « une histoire qui n’est pas finie ». Premier roman, la maîtresse femme du pêcheur Agénor a accès à l’invisible et ouvre un espace à la folie qui déraisonne et déparle.

Aube tranquille & The White Witch of Rosehall

Dans Aube tranquille, l’horreur frôle l’univers absolument démentiel que des rares romanciers du XIXe, voire du début du XXe, ont osé épingler. Je pense à Monk Lewis et à The White Witch of Rosehall par Herbert de Lisser, en 1929. Fignolé semble quelquefois pasticher sa protagoniste Sonja sur ce monstre de jalousie, produit d’une spirale esclavagiste. En contraste avec son titre, Aube tranquille donne le rôle principal à une Créole blanche qui va colorier l’aube de couleur rouge. Dans l’histoire des lettres haïtiennes rarement une Blanche était au cœur de la narration. subalterne et trahie, elle se venge du « collier de servitude » et devient une morbide maîtresse carnassière. Sonja Valembrun Lebrun, épouse de Wolfgang von Schpeerbach, se montre d’autant plus intrépide que, dans sa jeunesse à Brest, elle se distingua par son caractère farouche, d’une curiosité déplacée pour la gent féminine à l’époque, elle s’obstina à suivre son cœur, fût-ce loin de la « patrie ». fiancée à Wolf, elle l’interroge sur l’humanité des Noirs, prétendant n’en avoir jamais vu un. pourtant, la jeune Bretonne est la petite-fille d’un négrier illustre. pendant la moitié du XVIIe siècle, « un édit du roi interdit l’entrée du royaume », mais certains entraient clandestinement au pays et la jeune femme se trouva tourmentée d’inavouables désirs : « Quand je te racontais n’avoir jamais vu de Nègres, j’en rêvais toutes les nuits, leur hideuse face comme un cauchemar permanent, tu voudrais maintenant que je t’aide à les dorloter, je ne comprends toujours pas ta haine, Sonja, tant pis alors, Wolf (…) [grand-père] les enfermait dans la cale de son voilier, les affamait pendant trois jours, cette courte période suffisait à ruiner tout espoir d’indépendance, (…) les voilà (…) serviles, bétail infect, dépouillés de toute volonté (…) ».

Héritière du caractère indomptable de son ancêtre viking, exécuté pour avoir volé le diamant de Lord Gloucester, la maîtresse des lieux finira exécutée aux mains de ses sœurs de couleur qu’elle avait si malmenées. Evincée par des concubines de couleur, ces Françaises ou Créoles (mal) mariées se comporteront en Médées blanches. Tant chez Fignolé que Madison Smartt-Bell dans Le soulèvement des âmes (Actes Sud, 1995), la femme sur l’habitation vit un enfer, et certaines se sont comportées en « sorcières blanches » comme Annie Palmer, la surnommée « White Witch of Rosehall », de Jamaïque. Dernière descendante d’une famille de noblesse déchue, Sonja marie le Suisse naturalisé français, Wolf Schpeerbach, et s’installant à Saint-Domingue, ils vivent vite séparés, dans un monde totalement cloisonné et doublement ségrégué : hommes et femmes, noirs et blancs. Comprendre le présent à la lumière du passé, certes, trouble, tel semble l’objectif de la spirale. Aube tranquille opère de vastes sauts dans le temps à l’aide de la machine supersonique qu’est l’avion Air France. A son bord, la religieuse elle-même se dédouble : sous des couverts d’Ursuline, elle cache une sexualité queer car elle s’éprend vite de l’irrésistible beauté noire, l’hôtesse d’Air France, portant le même prénom. A travers les divagations de sa pensée chaotique, sous l’effet du champagne, le lecteur dégage le vrai mobile de sa mission religieuse, et qui n’est autre que son inconduite dans une maison de Sœurs Ursulines. En fait, c’est son renvoi du couvent où son lesbianisme n’était plus toléré qui la conduit vers cette « éponge gorgée de sang » qu’est l’île d’Haïti où son aïeule a répandu, comme elle l’apprendra de la cassette écoutée pendant ce vol qui suspend le temps, débobinant les mémoires de Wolf. Personnage imprévu et imprévisible, Sonja des temps nouveaux est aussi dérangée que celle qui s’embarqua il y a des aubes dans ce navire. Volage comme son arrière-grand-mère, sœur Thérèse alias Sonja s’embarque dans ces moyens de transport moderne que sont les Boeings pour aussitôt s’envoler vers une autre Sonja.

Les transports sont au centre de la narration spiraliste, de même que les Spirales, chez Frankétienne où l’érotisme et le sexe sont omniprésents, dessinés et décrits, défigurés et défaits du romantisme à l’eau de rose. Depuis la Sofía d’Alejo Carpentier dans Le siècle des lumières (1962), les Européennes aux colonies se rattrapent sur leur subalternité et font leur éducation sentimentale à vive allure dans les Iles fortunées. De même que Sofía véhicule une sensualité débordante au point de séduire plus âgé qu’elle (Victor Hugues, chez Carpentier), de même Sonja joue avec les sentiments qu’elle provoque délibérément dans le cœur du « métis ». Elle l’aura à ses pieds de maîtresse et Salomon, écho à un autre personnage de Carpentier, Salomon (Le royaume de ce monde), humble serviteur se comportant par « les règles de bienfaisance » en parfait castré. Dans Aube tranquille, le jeu de doubles ou la spirale marassa est d’autant plus complexe que l’hôtesse très belle parce que métisse, porte le même prénom, comme un double héritage, père sénégalais et mère suédoise, sans que ce personnage ne soit autrement important pour l’intrigue. De dédoublement en dédoublement, le lecteur voit se mettre en place comme une chaîne ou spirale d’identités partiellement identiques. Tout cela pour mieux nous convaincre que depuis cinq siècles, depuis la découverte de Colomb, rien n’a fondamentalement changé dans ce monde de vésou et de canne que sont les Caraïbes.

D’origine suisse, Schpeerbach se retrouve dans l’enfer de Saint-Domingue ; sa vie conjugale et sa vie de propriétaire d’esclave sont souvenus comme un long cauchemar. Rêvant d’un retour au pays, de se réunir avec son fils unique Klauss, Wolf laisse l’image d’un homme brisé par son métier et ruiné par sa femme. Colon atypique, Wolf nous confesse: « Je me venge de Sonja et de tout le système qui encourage son délire ». Désespéré par les actes de sa Médée, il s’interroge: « En quelle société vivons-nous qui autorise le droit à s’exercer dans la barbarie ? », et tente pourtant de défendre les principes de la Révolution française auprès de toutes les couches et classes de la société saint-dominguoise: « La liberté sera acquise à tous dans l’île ou elle ne sera point », phrase qui résonne avec le manifeste surréaliste de Breton: « la poésie sera révolutionnaire ou ne sera pas ». Dans Aube tranquille, Sonja Biemme se vengera tour à tour d’esclaves ayant couché avec son mari ou avec ses contremaîtres (telle la jeune Carmen). Pire, elle ira jusqu’à détruire l’esclave qu’elle aime d’un vrai amour. Sonja « torture pour des peccadilles ». Le narrateur nous fait assister, à travers le regard oblique du mari, à une scène de torture jamais vue dans les lettres antillaises et haïtiennes pourtant semées d’horreurs insoutenables:

Boto incise la peau à la base du cou, introduit dans l’étroit orifice une mince tige de palma-christi préalablement évidée, il souffle, la peau gonfle immédiatement, le décollement comme un chuintement d’abord, presque imperceptible, puis les veinules craquent, fixent la lancinante déchirure dans la gorge de Carmen, derrière les persiennes de mon bureau, j’assiste à la lente agonie de la chaire, je n’interviens pas (…) Sonja jubile, affiche une cruauté qui couve en lueurs troubles sous ses paupières, le soleil blessé tournoie dans les yeux de Carmen, soleil de sang, la peau crisse, boursoufle, siffle, bouge, rogne inexorablement l’aplati du ventre, avale le creux du nombril, descend, plonge, le soleil révulsé, son cri d’agonie déchire les frondaisons hallucinées des manguiers. (je souligne)

De plus, elle décide de saler la chair de Carmen, de l’offrir en pâture à ses frères de misère. La Créole ordonne tout de suite un usage on ne peut plus macabre de la peau enlevée à la jeune concubine de Wolf :
tannez la peau, je la veux séchée, traitée et vernissée
– pour quoi faire?
– une descente de lit unique au monde

Si Claudine Arnaud dans All Souls’ Rising était un monstre de cruauté, Sonja Biemme de Valembrun Lebrun la dépasse en sadisme. Leur comportement insensé et inhumain n’a pour seul motif d’avoir été des épouses flouées, bernées, trahies. Sonja essaie d’arraisonner son époux infidèle et prend pitié des pauvres hères sur leur habitation, hommes noirs quasiment nus qui peuvent en revanche aiguiser l’appétit des dames.

Sans qu’elles ne soient entendues de leurs conjoints, exclues des débats philosophiques sur l’abolition de l’esclavage ou sur l’émancipation des Noirs, rejetées des alcôves matrimoniales, les deux femmes vont être entraînées dans une spirale de violence. Il arrive pourtant que la Médée blanche attendrisse son conjoint désarmé devant tant de violence déchaînée.

Sonja prend pourtant un malin plaisir à maltraiter « le rebut de l’humanité », à punir et torturer. Lorsque Wolf l’interroge d’où lui vient cette haine des « Nègres » qu’elle appelle le « rebut de l’humanité », Wolf connaît lui-même la réponse : « Nous avons scellé notre avenir sur la sueur des esclaves, elle appuya contre ma poitrine la tiédeur de ses épaules et je cueillis la fluorescence de ses lèvres, je sais ce que tu penses, tu me crois endormie, je ne suis pas malade, je me venge de tes mensonges, le Suisse pur-sang n’est qu’un bâtard qui a sucé le sang d’une Noire, ton sang mal tourné a corrompu le mien et le fils que tu m’as donné st à sa façon un moricaud, je te punis d’avoir sacrifié mon mariage (…) tu m’en veux, je le sais, d’avoir bouleversé cette quiétude, rompu avec l’hypocrisie, la routine de tes yeux, l’indignité d’un système masquée, occultée par le paternalisme d’un Schpeerbach, Suisse alémanique qui s’applique à être différent ».

Chez l’Américain Smartt-Bell, ces scènes de torture quasiment insoutenables alternent avec des romances interraciales qui viennent alléger ce succédané que plus d’un lecteur a déprécié. Pareillement chez Fignolé, la galerie de scènes les unes plus révoltantes et choquantes que les autres a un contrepoids, mais la romance de Wolf et Cécile est damnée à être aussi passagère que Sonja s’acharne contre son mari infidèle. L’attrait pour les femmes de couleur, la vie mondaine au Cap est un intervalle agréable où nous voyons le gouverneur Blanchelande, qui confie dans Aube tranquille le soin à Wolf de réorganiser le corps des gardes nègres. Mêlant offenses et diatribes contre les fonctionnaires d’Etat, les Européens et les missionnaires: des siècles après l’abolition de l’esclavage, il prouve que les mêmes réflexes ont toujours cours dans l’Etat actuel : le même rapport de subordination s’installe d’emblée dès qu’une Blanche débarque à Port-au-Prince. Sans idée concrète de sa mission, envoyée par ses supérieures pour expier des péchés commis par d’autres en ces terres d’outre-mer, la dévote débarque dans le plus pauvre pays de l’hémisphère nord. Sonja, alias Sœur Thérèse, se découvrira possédée par son fantôme ancestral, Sonja Biemme de Valembrun Lebrun. Quant à Wolf et sa maîtresse Cécile, « novice au couvent », femme d’affaires rusée tirant son épingle du jeu par ses liaisons commerciales avec la Philadelphie en ce temps d’insurrections, ils font penser aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. En effet, Cécile Lavlanette fait penser à Cécile de Volanges par son caractère cruel, vengeur.

Décidée à tout détruire sur son passage, Sonja entraîne son époux « vers un chaos » ; la transaction maritale sous l’esclavage s’avère un engrenage destructeur, tant le quotidien sur la plantation, avec les nombreuses intrigues, réelles ou imaginées, éloignent les partenaires. Une force amère sépare le couple « planteur ». Wolf sonde cet abîme :

Que veut Sonja ? M’éprouver ? Éprouver mon amour tout neuf ? Fallait-il menacer de nous entraîner dans la destruction, provoquer entre nous une tension qui se ramasse, s’accumule dans l’absurdité des intentions et des défis, s’enlise dans cette frayeur qui me ligote et me laisse sans défense contre ses caprices (…), contre cette infinie réserve de cruauté qui la pousse à torturer inconsidérément ceux qu’elle aime

La Bretonne au sang de viking dépasse de loin Claudine Arnaud qui se rachètera, elle, grâce à la religion officieuse qui règne dans l’île et qui a même mis le feu aux poudres. Claudine changera de tout au tout, hounsi, initiée et adoptée par les fidèles du péristyle vaudou, au point de se montrer sociable et charitable. Médée blanche repentie, « peau tournée », Claudine ouvrira même une école pour les enfants de couleur, adepte du vaudou en même temps que catholique pratiquant. Irrécupérable, incorrigible, Sonja de Valembrun se révèle assassine, mutilant et émasculant celui qui s’opposa à ses avances, son amant, Salomon, tant elle a réprimé le côté lesbien qu’elle lèguera à son double au vingtième siècle, à savoir la nonne expédiée dans l’île prisonnière comme pour y expier ses fautes charnelles. L’amour et les aventures amoureuses sont destructeurs et entraînent tout le monde vers l’abîme : « de la façon la plus horrible, la plus cruelle, le castrer, le dépouiller de ses attributs d’homme, qu’est-ce qui a pu provoquer un tel retournement de sentiments, pourquoi Sonja en est-elle venue à haïr son merveilleux compagnon », comme se le demandent les sœurs Emilienne et Thérèse. Proches par leurs multiples connivences, portraits de femmes et d’hommes à la croisée d’histoires vengeresses, la trilogie et les romans fignoliens sont à compter désormais parmi Les grands romans historiques que réunissent « de tous les continents et à toutes les époques » Gérard Vindt et Nicole Giraud (1991). Dans l’un et l’autre roman, les « Lumières » ne sont point cette aube d’une nouvelle ère, d’une société meilleure parce que plus égalitaire et démocratique. Siècle de libertinage et de débauche, il a permis de porter à son comble, aux colonies, ses principes inverses et ses persiflages. Car même le « tiers état », les prêtres, s’y adonnent au péché mortel avec la femme, tels le Père Bonne Chance, et son fils, Moustique chez Bell, ou encore dans Aube tranquille, dévoilant l’hypocrisie du siècle. Produisant l’Encyclopédie à côté du Jeu de l’amour et du hasard, les tracts antisémites et racistes de Voltaire à côté des opéras galants comme Les Indes Galantes, décor des « rituels barbares » et du commerce lucratif avec la Côte des Esclaves, le grand siècle exporta la France comme exemplaire et première en tout. Couvrant la honte des trafics de « négrillonnes » en lieu de prêts, des viols de « négresses » comme Toukouma, « âgée de douze ans » « inanimée, baignant dans son sang, (…) entre ses jambes un cratère de feu », les planteurs français forment une faction antirévolutionnaire et anti-humanitaire. Seulement, on avait peu vu la polarisation entre l’espace public et privé. Il faut le caractère d’un romancier dont l’Histoire est son dada pour imaginer le clivage entre Noirs et Blancs, entre le corps et l’esprit, entre démocrates et « ancien régime », avec le langage mirobolant de l’époque. Jusque dans les échanges en paroles entre personnages l’hypocrisie et le faux-être éclatent.

Moi, Toussaint Louverture avec la plume complice de l’auteur

Dans son livre paru à l’occasion du Bicentenaire, Fignolé dresse le bilan de deux cents ans d’indépendance. Il ressort l’antienne de la société haïtienne mal partie avec la hiérarchie des couleurs l’élite de couleurs se considère de la « haute » et pétrie de fausses apparences. Impitoyable, le narrateur qui est Toussaint Louverture semble doué d’un sens visionnaire et regarde l’état actuel et le marasme au quotidien de cette belle République noire qu’il arriva à fonder, contre le pouvoir de Napoléon, boutant dehors les Français : « N’y a-t-il pas dégradation par rapport à mon époque ? La vie des nègres, certes, ne valait pas grand-chose, mais leur existence était vouée à produire des richesses. Aujourd’hui leur vie continue de ne rien valoir tandis que leur existence demeure conditionnée à générer la délinquance politique et ses dérivés sociaux, économiques, culturels  ».

 Moi, Toussaint Louverture, avec la plume complice de l’auteur offre l’envers du mythe louverturien, Fignolé prête à nouveau le flanc à des remontrances, dans son avatar du slave narrative, dans un roman paru au Québec aux éditions Plume et Encre. Sans augurer un brin d’optimisme, la voix désenchantée et féroce de Fignolé se prononce sans fard sur la responsabilité des Haïtiens, avant peut-être celle des profiteurs qui ont dépecé son pays. Dans Moi, Toussaint Louverture avec la plume complice de l’auteur, Fignolé rejoint encore étonnamment le deuxième Tome de l’Américain Smartt-Bell, Le Maître des carrefours. Non seulement on y retrouve les principaux protagonistes des affrontements entre les différentes factions, mais encore la scène d’ouverture concorde de manière frappante. De plus, le roman reprend un personnage resté aux coulisses d’Aube tranquille où Cécile rapporte à son amant Wolf :

– Je n’ai pas moisi longtemps après toi à Saint Domingue, tu avais vu juste, les affranchis se sont alliés aux Noirs, la métropole a envoyé des commissaires et des troupes pour obliger les planteurs à respecter les lois de la République, Sonthonax et Polvérel s’allièrent aux mulâtres et aux Noirs contre les Blancs (…) un certain Toussaint Louverture que tu avais naguère connu sous le nom de Fatras-Bâton obtint des agents républicains l’affranchissement général des esclaves, expulsa tous les Blancs gênants (…)
– Fatras-Bâton?, l’écuyer de
– Lui-même, les Blancs l’appellent par dérision vieux magot coiffé de linge (…) (Aube tranquille 184).

Nous retrouvons une vaste « assemblée » de personnages, de figures historiques apparaissant dans le décor romanesque, M. de Chateaubriand, Bonaparte, évidemment, M et Mme de Libertat, anciens propriétaires de celui qui, cocher, deviendrait le Napoléon noir, meneur d’une Révolution inégale, Bouckman qu’il rappelle « Book-man, homme des livres », Vilatte, écrit chez Bell, Villatte, Sonthonax, Rigaud, Maillart, Laveaux, Mackandal, le cacique Henri, ainsi que la famille de Toussaint. Mais deux différences essentielles sont à noter par rapport à l’entreprise parallèle de Bell. Premièrement, l’adhésion personnage/allocutaire, ce que la perspective de la slave narrative garantit de maximiser, la voix narrative à la première personne très vite acquiert sur nous, lecteurs, une étrange autorité. En d’autres termes, la forme testimoniale sur laquelle l’auteur greffe son portrait du libérateur noir est une originalité géniale dans la mesure où, inconnu des Antilles françaises, la slave narrative constamment ramène le Spartacus noir à ses origines humbles pour mieux asseoir la justesse de sa lutte acharnée et de ses stratégies déployées à ses multiples ennemis. La veine confessionnelle est réellement ce qui prodigue à ce cinquième roman son superbe, déphasant et démasquant étrangement celui que nous avons été habitués à agrandir et admirer : « Mes anciens esclaves (tu t’étonnes que j’en avais, non? A la bonne heure! Tu te gardes des préjugés inhérents aux moralistes de la politique qui placent le citoyen au-dessus des intérêts privés des dirigeants ».

Ou encore, constatant la stupeur dans les yeux de son interlocuteur : « Ne me regarde pas ainsi, mon ami, avec des yeux de travers, pleins de reproche, pleins de condamnation. A l’époque, il n’y avait pas encore à Saint-Domingue l’équivalent de l’abbé Pierre (…) ». Et de juger de l’état aigu de l’actuel Haïti : « Ton pays, mon cher, est la catastrophe absolue aux antipodes de ce que j’ai fait de St Domingue ».

La spirale illumine le présent à l’aune du passé tout en critiquant sans fards l’actualité haïtienne et géopolitique. Fignolé pousse très loin le sarcasme et l’esprit de rébellion contre les « chapelles » de la civilisation européenne, contre la suprématie blanche, contre les valeurs judéo-chrétiennes. Sans remords, le vengeur se confesse à son interlocuteur médusé : « Moi, par la grâce des blanches, je réussissais une transformation inverse. Je m’affirmais dieu, arpentais les sommets enneigés de l’Olympe si tant est que l’Olympe neigeait dans les couloirs étroits où j’engageais seul mes pouvoirs de mâle (…) Entre mes maîtresses blanches et moi, je me demandais qui gagnait, au bluff, cette partie de poker où ni l’un ni les autres n’auraient à perdre l’honneur ? ».

Le mortel sous la bannière des Abricots

Mortel, il rejoint Roumain et Alexis, Marie Vieux-Chauvet qui ont su chroniquer et croquer Haïti sous son trépied d’Amour, colère et folie. Comme le dit si bien Le Nouvelliste : « Jean-Claude Fignolé savait choisir la marge, la solitude, pour mieux regarder et interpréter le monde. Pendant des années, il s’est occupé de projets de développement touristique. Il a été maire des Abricots de 2006 à 2012. Ce choix l’a éloigné des publications (de l’écriture ?), des rencontres littéraires, de ces routes sur lesquelles on croise les écrivains qui ont, comme on dit si bien, « une actualité ». Mais l’actualité de Jean-Claude Fignolé était vive et vivante. Il habitait loin des centres, mais était resté « un centre ». »

Jean-Claude Fignolé (DR)

Dans sa page du Monde, Trouillot remarqua que désormais la littérature haïtienne « ne fixe plus l’écriture », qu’il n’y a plus ni mouvement ni modèle. Que ce soit la littérature en Haïti ou en diaspora, elle ne serait plus porté par un « mouvement collectif ». L’on semble avoir fait le tour des -ismes et des bannières. Que ce soit le « réel merveilleux », ou des valeurs idéologiques (le réalisme social de Roumain, de Depestre et d’Alexis), ou encore esthétiques, le terrain littéraire serait sans balises. Ce décentrement peut se lire autrement, à savoir comme faillite d’une littérature comme « lieu réflexif d’une culture », à plus forte raison, d’une « nation » et d’un champ littéraire haïtien. Car si tout est possible et permis, c’est qu’il manque un centre de préoccupations, une entente communautaire ? Rêvant d’un « roman total », Fignolé se plaignait dans nos entretiens à Pétionville de discordes internes. Sans merci pour les malversations et manipulations médiatiques, Jean-Claude Fignolé aura été un électron libre, brillant au firmament haïtien. Alarmant plutôt qu’amusant, inquiétant plutôt qu’ingénieux, il aura été l’auteur sans masque mais qu’on pourra relire à présent pour en cerner toute la vertigineuse vérité. D’où sa relative exclusion du canon haïtien : Valérie Marin La Meslée ne le mentionne pas dans Le Magazine littéraire (mai 2004) et les revues académiques comme The Journal of Haitian Literature (2004), Small Axe (2004), et RAL (2004), ont peu ou pas de numéros spéciaux sur la littérature haïtienne.

Kathleen Gyssels

Kathleen Gyssels est professeur de Littératures francophones postcoloniales à l’Université d’Anvers, Belgique.