L’Europe mystérieuse, par Mari-Mai Corbel

L’enfouissement, la sensation d’enfouissement. Ma tanière : quatre-vingt mètres carrés dans une petite rue bordée d’orangers, vue sur un coin du port de plaisance (l’antique d’Athènes), balcon côté chambres avec vue plongeante sur le quartier, deux chambre, oui-oui, livres, canapé, La Dame de Leche cadeau d’anniversaire de François Martin, tapis, bougies le soir et, suprême chic, quatre tables de travail – autant dire calme, luxe et volupté après des décennies de niches parisiennes.

Et maintenant, je ne suis plus seule à me pavaner là, j’y ai installé en novembre dernier un petit fauve tout roux aux yeux d’or, qui est assorti aux teintes brunes, café et taupes du salon. Bibou de son petit nom. Bibou, Petit Ecureuil, Koala, Petit Lion, Roussette, Poupoule, Petit Coeur, Petit Chéri, Bibi, Boubou, ne me montre pas le bon exemple, à dormir les trois-quarts du temps. Qu’est-ce que je fais de mes journées ? C’est pas possible, je suis en plein devenir chat, diabolikcity.fr va croire que je les ai laissés tomber. Et pas plus routinier qu’un chat. Je me lève, je me fais ma crêpe de sarazin ou d’avoine, je traîne sur Facebook, je sors acheter des clopes, je me fais un café et j’écris. Bougre, la grande activité. Certains jours, je sors pour le ravitaillement, le soir arrive, re-facebook et premier verre, manger, coucher plus ou moins alcoolisé et tardif, dix heures de sommeil mini, et que je rêve à gogo, c’est ciné gratis. Toutes les deux semaines à peu près, virée plus ou moins longue à Egine avec Captain. Là, je n’écris pas, trop de lumière, trop de tâches ménagères, de bricolage, et Captain qui peut surgir comme le loup, mais qu’est-ce que tu veux manger ce soir, et que je sursaute en criant, me revoilà dans le monde matériel. C’est comme ça que j’ai mis des mois à terminer un premier manuscrit, que j’écris tout de même depuis six ans.

Ma deadline c’était fin octobre. Tu parles. Novembre, décembre, janvier, février, comme le temps passe, tous les jours j’étais dessus ou dedans au moins mentalement. J’étais là à refaire et on repart du début. Peut-être, si j’avais été moins angoissée par l’idée que j’avais largement dépassé les délais normaux impartis à l’écriture d’un roman, aurais-je envoyé un texte mieux peaufiné mais plus tard. On peut rire. Une fois mon manuscrit réalistement posté, j’ai relu et là, malédiction, j’avais les yeux du premier lecteur dans le bureau des éditions Machin : les coquilles, les lourdeurs, les blabla, tout ça dansait sous les sunlights. Sans parler du sujet : Une cochonnerie post-surréaliste autofictionnelle, doublée d’un labyrinthe temporel en forme de poupées russes. Des mois dans cette randonnée solitaire, on croise les doigts ma grande et on avance. Un midi, en arrachant les mauvaises herbes au jardin d’Egine, je réalise que je devrais sérieusement m’informer sur les rites Gnawas de possession, autrement que par google qui est quand même une source cheap. Un soir, renversant du vin sur mon clavier sans avoir de sauvegarde, l’idée de tout recommencer de mémoire me vient comme la certitude que c’est seulement ainsi que naîtra un vrai livre contemporain, courage, mais l’ordinateur fut sauvé et je n’eus pas cette folie. J’oscillais entre deux extrêmes : le délire auto-promotionnel, parfois je me voyais dans une émission de télé, on était curieux d’un tel succès foudroyant, et la certitude de l’échec – cette langue faussement orale archi travaillée, puis mes histoires de possessions, de djinn, de revenants, et pour finir de métamorphose, et mâtinée de psychanalyse à ma sauce, si encore j’avais déguisé ça en un roman fantastique du moyen-âge, mais non, c’est de l’autofiction, je vais me ramasser dans les grandes largeurs, et pour ma métamorphose, on voit le résultat – ce devenir chat. « Warning cinquante berges » clignote en rouge. Le satané MA-NUS-CRIT posté à une dizaine de maisons d’édition, le programme était de reprendre les chroniques sur diabolikcity. On y croit.

J’avais une idée. Ou disons une vision. Elle m’était venue un soir fin août 2016 et je la gardais pour ce moment où je serais libérée de mon satané machin. Une soirée où Captain avait regardé à la télé un film hollywoodien d’aventures fantastiques, débile, Voyage au centre de la terre 2 : L’Île mystérieuse. Je n’avais pas vu tout de suite le rapport avec Jules Verne que je n’ai pas lu. On était à Agistri, l’île où Captain et moi nous sommes rencontrés, une petite île adorable à un quart d’heure d’Egine. J’y passe le plus clair de mes étés depuis trois ans. On était dans son appartement qui fait une pièce, je ne pouvais pas faire autre chose que de subir ce navet. C’était le soir, trente-cinq degrés, un petit verre, des clopes, l’air embaumait le jasmin, une vision m’a distraite. L’acteur qui jouait le héros du groupe des naufragés avait le crâne rasé, cette gueule du héros américain des années deux mille, gueule au petit regard mort, à mâchoire carrée et aux dents qui raclent le parquet, sans parler de la physionomie à la Rambo, j’ai vu apparaître le bon Varoufakis s’esquintant à défendre l’Europe dans son mouvement DieM25. Le petit Sergent ingénieur qui courrait derrière : Tsipras mais oui bien sûr puisqu’il est vraiment ingénieur à la base. Et c’est devenu rigolo. Les naufragés grecs échoués sur l’Europe mystérieuse. Je relaterais les aventures fantastiques de ces fous condamnés à leur île en surchauffe, l’Union Européenne, ce serait loufoque.

Début mars, le satané envoyé, je m’y suis mise. J’ai cherché sur YouTube la version débile de L’Île mystérieuse qui m’avait inspirée et du coup, je me suis mise à regarder d’autres adaptations. La plus belle, c’est celle de de Juan Antonio Bardem et de Henri Colpi avec Omar Sharif en capitaine Némo, la série date de 1973. Les plus affreuses sont un téléfilm américain de 2005 où étrangement deux nanas apparaissent et, celle de 2012. Elle m’a quand même intéressé celle-là parce que l’île mystérieuse est arrêtée dans le temps. Les deux nanas qui tombent d’un bimoteur viennent de 2012, tandis que les naufragés, dans une fidélité amusante à l’histoire originale, viennent de la guerre de Sécession et nomment le bimoteur de « locomotive volante ». Il n’y a plus non plus de chien Top ni d’orang-outan Jup, exit les bêtes apprivoisées, ne restent que les inévitables bestioles géantes et monstres des mers sans lequel le style fantastique décevrait les attentes marketing. J’ai fini par lire en diagonale le roman de Jules Vernes. Deux choses m’intéressèrent : uno, les naufragés venaient bien de la Guerre de Sécession qui aboutit à la fédération des Etats-Unis d’Amérique, comme on nous raconte que notre Union Européenne a été inventée à la Libération pour le nationalisme-plus-jamais-ça et désormais que l’idéal serait une… fédération démocratique et sociale, alleluia ; secondo, la légende de Nemo. Nemo me fascine. Némo se définit indépendantiste. Oui, oui. Avant d’être Nemo et de s’enfouir dans son Nautilus au fond des mers, il fut le prince Dakkar en Inde, richissime. Formé aux arts, aux lettres et aux sciences en Europe, dans l’admiration de cette célèbre culture européenne, il haït les Anglais qui brutalisent son pays. Autrement dit c’est dans le regard de l’Orient (ou de l’Autre) et de Némo que l’Europe est reconnue mais celle-ci pour l’Orient et Nemo n’a que mépris et cruauté. Cela m’a rappelé Le Dicôlon, de Yannis Kiourtsakis (1995) où un étudiant grec agronome quitte dans les années soixante son pays qu’il croit arriéré, il rêve de s’abreuver aux lumières techniques et culturelles de l’Europe, il atterrit en Belgique et il finit par se suicider devant la brutalité des moeurs du Nord. Son frère narrateur porte en lui ce double suicidé comme une question interminable sur la culture ; la barbarie, l’Europe, l’orient et l’occident. Le prince Dakkar, fidèle aux idées européennes et largement françaises de liberté et de nation, se décida à soulever la sienne, les Anglais se vengèrent et massacrèrent sa famille. Fou de douleur, il prit le nom de Nemo – « personne » en latin – et bâtit ce Nautilus dernier cri technologique mais décoré dans l’idée symboliste, s’enfermer avec les oeuvres d’art, voilà le projet, avec des tableaux de maîtres flamands ou florentins – un peu dans l’esprit de la demeure où Des Esseintes vit reclus dans Là-Bas de Huysmans. Dans la série avec Omar Sharif, le style seventies se mélangent incroyablement à l’ornementation typique de l’art déco, résurgence du style grotesque médiéval – grotesque vient de « grotte » où des fresques mêlaient des créatures hybrides de végétaux et d’animaux. Avant de s’enfouir sous l’île mystérieuse, Nemo a écumé les mers, trouvé des trésors dans des navires coulés par le fond depuis des siècles, si bien que, détail qui nous ramène à la Grèce, il donna des sacs d’or aux insurgés candiotes de 1866, soit à des Crétois (c’est Jules Vernes qui l’imagine). Donc, des fédérés en fuite à bord d’un ballon gonflable tombent sur l’île de Nemo. S’ensuit une robinsonade où fiers de leurs savoirs techniques, Cyrus, Gédéon, Pentcroff, Harber, Nab et Top réinventent le feu, la chasse, la cueillette, la construction de pirogue, le fer et le verre, bref ils modernisent, il ne leur manque que des femmes pour ré-engendrer le monde occidental, vive le progrès technique. A la fin, Nemo, qui n’a cessé de les aider secrètement et sans qui ils n’auraient rien pu faire en vérité, provoque une rencontre, il leur confie son histoire, puis les avertit que l’île volcanique va sauter, la lave allant pénétrer dans la grotte sous-marine. « Partez vite », leur conseille-t-il. J’aime bien la scène où ces grands enfants que sont ces Américains débarquent dans le Nautilus et découvrent le raffinement de la déco et Nemo en train de regarder un enregistrement de la Tosca projeté en hologramme mais Nemo a l’élégance de ne pas marquer son agacement.

« Sorcier chevauchant vers le sabbat », xylogravure, illustration pour Ulrich Molitor, Hexen Meysterey, 1545.

Pour l’île de mes deux héros grecs naufragés, j’ai pensé à Makronissos, île bien lugubre. Makronissos, ce fut l’un des camps de déportation et de « rééducation » des communistes grecs, communisants ou simples suspects de sympathies de gauche. De 1946, début de la guerre civile à 1958, des dizaine de milliers d’hommes subirent ce camp où l’on arrachait par la torture les repentirs. Cette île, proche de la côte, est une longue langue étroite de cailloux, privée de végétation. L’Amertume et la pierre (Editions Ypsilon, 2013) rassemble des poèmes de poètes prisonniers. On dit que tant de poèmes s’écrivaient, que les vents en accrochaient les feuillets sur les barbelés. Mikis Theodorakis qui donna tant de chansons par la suite à son pays y perdit un oeil, deux fois enterré vivant. Le grand-père de Captain l’y rencontra. Un documentaire existe, Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit, d’Olivier Zuchuat, de 2012. Des images d’archives, de propagande, montrent la réalité kafkaïenne du lavage de cerveau et de cette recette des camps dits « de rééducation », du travail abrutissant comme mode de transformation de l’homme qui pense en homme nouveau, entre le sportif et le soldat nettoyé de ses idées désordonnées. En 2013, des dizaines de milliers de Grecs affluèrent là, pour un théâtre musical retraçant la vie de Mikis Theodorakis, en présence de ce dieu vivant. Captain me fait souvent écouter la vidéo. J’aurais eu la lubie d’aller là, comme en pèlerinage, sur les traces de ce vieux cauchemar. J’aurais pris ma vieille caisse bleue un matin de bonne heure, passé le cap Sounios, et trouvé vers midi dans un petit port de pêche quelconque un pêcheur pour m’emmener. Le pêcheur aurait eu quelque chose d’un nocher, il m’aurait demandé pourquoi je souhaitais faire un tour en face. J’aurais dit : – Για να ακούσω τη κραυγή ανθρωπών εγκαταλελειμμείνων μέσα τη φώνη του αέρα soit « pour entendre le cri d’hommes abandonnés dans la voix du vent » – je sais, ça fait beaucoup de pathos et cinéma. Il aurait acquiescé. A peine embarqués, le temps deviendrait gris et un banc de milliers de méduses d’une couleur repoussante – je dirais couleur caca – environnerait soudain la barque, si bien que chavirer aurait viré au cauchemar. A mon angoisse se mêlerait une léthargie sans cause. Ce serait la nuit quand nous accosterions, une nuit incompréhensible tant à ma montre il serait toujours autour de quatorze heures. Le nocher me donnerait rendez-vous au lever du jour, sourd à mes appels au secours. En effet, non seulement le temps avait basculé je ne sais où mais, au lieu d’accoster cette île aride de malheur, je me retrouverais sur une île luxuriante, ciné-génique. Mais pourquoi faire croire à ces fantasmagories ? Autant relater ma vision, celle d’un grand sabbat eurocratique.

Je crapahute en direction d’une lueur, en vérité celle d’un grand feu. Autour, des ombres, il y a beaucoup de voix. Je reste médusée derrière un buisson sans doute infesté d’insectes venimeux et terrorisée à l’idée d’être découverte, jusqu’au moment où je réalise que les ombres sont des hologrammes inoffensifs. Ça devient fou. Je suis dans un grand cinéma en fait. Plus fou, ces hologrammes inoffensifs, ce sont ceux des personnages de l’Union Européenne mais déformés. Lagarde la Française américanisée dans son accoutrement coutumier, tailleur cuir foulard Hermès de grande prêtresse sado-maso, a la taille d’une grande girafe à tête d’autruche ; Merkel celle d’un lutin grassouillet qui, fagoté de son sempiternel tailleur changeant de couleur tous les jours a aussi quelque chose de la tête d’un caméléon et, derrière elle, Schaüble est un Frankenstein qui s’amuse à faire des pirouettes avec son fauteuil. Ils sont sur un stand appelé : « Les maitres ». Nous voilà au courant. Sous une autre pancarte « Les Larbins » sont dans un enclos avec des chèvres, je vois les Moscovici et Sapin costumés en Dupond et Dupont, qui disent avec des voix d’annonce SNCF « plus, encore plus de réformes, mes frères » ; Jeroen Dijsselbloem, tête de rat perché sur un corps d’adolescent mal dégrossi, cet hollandais ingénieur agronome travailliste réduit à 5% aux dernières élections de son pays cet hiver 2017, toujours président de l’Eurogroup, est nu sous son pardessus, il montre sa quéquette à qui veut bien tout en pérorant sur les Grecs amateurs de femmes et d’alcool (il a vraiment taxé ainsi les Grecs il y a quelques semaines). Hollande gesticule sous un petit nuage de pluie qui le suit partout. Renzi offre des cravates à tout-va : « Qui veut du Prada ? Qui veut du Gucci ? Laissez tomber les tissus anglais, choisissais la couture italienne, qui veut du Prada, qui veut etc. » Et bien sûr la star, président du conseil de l’Europe, le polonais Donald Tusk en Donald Duck qui bave des mots incompréhensibles mais tout le monde s’en fout, on sait ce qu’il veut, plus d’Allemagne moins de réfugiés. Puis vient derrière ce premier cercle des Larbins, toute une foule, un menu peuple d’eurocrates qu’une banderole désigne de « Petits joueurs », ils sont tous en tenue de joueurs de foot, même la walkyrie finlandaise au casque de cheveux platine de 2015 qui se demandait ce qu’apportait la Grèce à l’Europe, chacun portant la couleur d’un des vingt-sept pays que les délèguent. Un minuscule hologramme, sautillant autour du grand brasier fait du bruit, genre les cliquetis de chaîne. Mais oui, c’est lui, l’ingénieur Tsipras, qu’est-ce-qu’il lui arrive ? Il porte des fers, ma parole. Il purgerait ses travaux forcés, que ça ne m’étonnerait pas. C’est ça et il n’arrive pas à se repentir, il doit sans cesse alimenter le feu, il fait couper aux Grecs leurs forêts, dit le sous-titre de son hologramme qui le suit partout. Et derrière, mais c’est super Varoufakis qui court avec des dossiers dans les mains, parlant très vite mais c’est du grommelo peut-être du grec avec l’accent américain, d’où seul émerge distinctement un slogan ou refrain en anglais : « We want a new European Union more democratic, more social, yes we can. » Eux sont parqués autour du feu derrière des barbelés avec une enseigne clignotante « Bons à sacrifier ». Mon regard se porte à nouveau vers les maîtres et d’un verre de schnaps géant, j’hallucine, jaillit Juncker en maître des cérémonies au frac impeccable. Il titube le nez tout rouge, hurlant : « Mais qu’est-ce qu’ils veulent donc tous ? » Je comprends « eux, les peuples » vu que je me souviens avoir lu cette réplique de lui et « eux » c’était nous. Il s’immobilise, je sens que quelque chose se met en branle et, oui, le voilà à haranguer cette foule d’ombres holographiques de maîtres, Larbins et Petits Joueurs, tout solennel : « Que la cérémonie commence. » Et tous en choeur, s’immobilisent avant de marmonner en anglais : « Mystirious Europe, I love you, I believe in you, take away the bad eye of the folklores, of the soils, of the local traditions, let’s us standardise, let’s us mould in the mould of the european universal citizen, amen ». Draghi arrive en vampire, les canines qui dégouttent de sang, le teint cireux d’un mort, il est tout essoufflé, s’épongeant le front, des liasses de billets de mille euros dans les mains : « Veuillez excusez mon retard, les forges sont débordées, mais voici vos hosties, les voici, la cérémonie peut commencer, communions. »

Les Larbins et Petits Joueurs tendent les mains comme des affamés du Sahel, saisissant l’hostie eurocratique et se mettant dans un subit silence à mâcher et déglutir leur papier monnaie. Pas Tsipras toujours occupé à fournir le feu avec son petit Varoufakis qui lui court derrière, ils sont volontaires. Les Maîtres regardent ce petit monde bigarré affairé à ingurgiter son fric. Pourquoi ils ne communient pas, eux ? Ils sont sans doute à un grade supérieur. Merkel se lève et annonce : « Que tout commence dans les lumières des ténèbres, que nous sacrifions à notre Saint-Empire-Romain-Germanique nos deux zèbres de Grecs, que nous purifions l’empire d’Occident de l’empire d’Orient. Ouste, jetez-vous dans le feu, c’est notre loi, au feu les Grecs, au feu, au feu. » Le regard de Tsipras qui n’est déjà plus que l’ombre d’une ombre de ce qu’il fut, comme un damné de L’Enfer de Dante, est à peine traversé d’un rictus d’effroi devant cette peine éternelle à re-purger toutes les nuits dans l’autre monde, le vrai, celui de l’inconscient unio-européiste, Varoufakis doit être drogué ou psychotique, puisqu’il continue dans son grommelo à parler de taux de change et de Minautaure, yes we can, tout en se jetant en riant dans le feu – youpi et en entraînant Tsipras qui a un regard torve de supplicié qui ne sait si recommencer le supplice va le délivrer ou s’il est déjà en enfer condamné à l’éternité du bûcher quotidien. Le feu soudain s’embrase de ces deux ombres dont les formes se reforment dans la flamme en le sigle de l’euro. Tout le monde applaudit. Merkel est prise d’un fou rire sardonique, Hollande fait deux yeux en ronds de flanc, sans doute de ce regard que son arrière-grand-père tonnelier faisait quand il réalisait que le tonneau qu’il venait de faire était percé, c’est de famille de s’y prendre comme un manche ; Rienzi à quatre patte vient porter des cravates à Schäuble et ose bafouiller : « L’empire germanique est peut-être saint, mais il n’est pas romain », ce qui lui vaut un coup de cravache. On s’amuse bien, dis-donc, sur l’île mystérieuse, à côté le Wallalah de Wagner c’est de la gniogniotte. Et encore, ce n’est que le début. De drôles de grognements sinistres s’élèvent de la forêt, et un vent de panique parcourt l’assemblée euro-satanique. Le vampire Daghi passe du teint cireux au bleu. Merkel le fusille du regard. Lagarde fronce les sourcils tout en réajustant son foulard Hermès, des fois qu’on s’aperçoive qu’elle n’est que la rejeton d’un petit couple de prof de lettres du neuvième arrondissement de Paris et pas une grande bique du seizième qui sait toujours s’habiller avec élégance. La panique s’enfle, la bulle des grognements redoublent, maintenant on entend des pas de pachydermes. Le sol tremble. Merkel hurle : « Draghi, mais donnez-leur des millions, allez, aux forges, encore, ils en veulent encore. »

Venant des bois et des forêts imaginaires, grandissent sous les espèces des monstres fantastiques des versions américaines débiles, les grandes puissances sans visage du fric, de la banque, des affaires – vautours, hydres, serpent de mer, mygales géantes, bestioles inimaginables à griffes et crachant des vapeurs empoisonnées. Draghi glapit : « Maîtresse, j’ai beau fournir, fournir, les forges sont à bout. » Je comprends. Tout cette cérémonie est pour les honorer. Merkel lâche : « Puissances de l’univers, je vous promet d’autres peuples à dévorer, le tour des Français arrive, au feu, au feu, et des guerres aussi, on travaille à chatouiller Poutine, les guerres c’est bien, ça vous fait jouir tout ce sang partout, et après les peuples écrasés retravaillent comme des esclaves à re-construire, vive l’Europe de la Défense, nous avons pour vous ce soir un invité spécial, son altesse le Sultan qui vient de gagner son référendum et ses galons dans notre combat contre la démocratie. » Erdogan fait apparition dans un nuage de fumée rouge accompagné d’une garde de janissaires en costumes synthétiques censés correspondre aux modèles de l’époque ottomane – une amie turque m’ayant fait connaître une vidéo qui faisait beaucoup rire là-bas, du Sultan accueillant le président du Kazakhstan son satellite mafieux, avec ce genre de grandes pompes kitsch hilarante dont un garde en robe de chambre. Juncker lui apporte des bonbons à sucer qu’il prend avec la componction d’un pape, tout va bien. Je remarque dans un coin Trump en train de peloter deux poules de luxe, car il vient de s’écrier : « Ça va péter, ça va péter ». En effet, je vois s’élever une colonne de cendres et de vapeurs, et jaillir des étincelles d’un volcan en éruption. Ah oui l’île mystérieuse, elle explose à la fin. Et je vois se distinguer la silhouette maigrichonne d’un Macron les cheveux bien coiffés, comme ces vieux petits garçons bien élevés mais complètement tordus, qui braille : « Moi aussi, moi aussi, une hostie, on va gagner, on va gagner, on va gagner. » Juncker s’approche et lui tapote le dos : « Mon petit, attendez votre tour, c’est vous qui nous offrirez les Français et contenterez les puissances de l’univers, patience, allez en attendant jouer avec votre poupée. » Il traîne en effet une vieille poupée qui a les traits de son épouse botoxée dans la vraie vie.

Il se passa encore bien des choses à ce sabbat eurocratique, notamment une rébellion des Petits Joueurs qui réclamèrent pour la forme un grand parlement démocratique au prorata du poids de leurs populations, ils connaissaient bien leur rôle, rejoué chaque nuit dans l’inconscient des croyants en cette étrange religion, vénérant la déesse Europe, pourtant une vache sacrée d’Asie Mineure, mais toutes ces scènes psychédéliques me firent l’effet d’un LSD et je retombais dans la léthargie qui m’avait prise sur la barque du nocher. C’est le matin, l’île est redevenue Makronissos, non, il est toujours quatorze heures à ma montre, le nocher est là qui me secoue, m’embarque et me ramène à terre. Qui êtes-vous ? Demandé-je. − Personne, répond-il.

Je ne suis pas revenue indemne de ce sabbat eurocratique. Ce n’était qu’un cauchemar mais en écoutant ce sacré Jean-Luc Mélenchon exposer son plan d’autonomie énergétique basé sur les ressources de la mer, mieux : illustrer son propos d’une photo d’un navire high tech de recherche sous-marine, j’ai fait ; Tiens, tiens… Et voilà qu’à Marseille, il jura qu’élu, il portera secours aux Grecs avant de conclure son meeting toulousain par un cri du coeur : « Je suis indépendantiste. » J’ai eu comme la berlue. Nemo le retour ? Nemo revenu nous faire sortir de cette Europe mystérieuse sise sur un volcan bancaire mais aussi idéologique, de croyances idéologiques ? d’hallucinations idéologiques, l’UE aurait plus à voir avec la logique du camp de rééducation qu’avec une île nourricière ? Enfouie dans ma tanière, enfoncée, enfuie ici en Grèce, j’allume les bougies. Le vent souffle par les fenêtres ouvertes, il fait bon, c’est dimanche de Pâques, des cloches sonnent par-ci par-là, je déguste un verre de rouge en feuilletant L’Amertume et la pierre. Bibou et ses trois kilos de merveilleux ronronnent minutieusement sur son fauteuil de velours couleur taupe.

Mari-Mai Corbel

Ο ταχυδρόμος πέθανε – Σαββίνα Γιαννάτου – Πλάτωνος

Traduction :

Le facteur est mort
C’était un garçon de dix-sept ans
Qui maintenant s’est envolé
Qui t’apportera mon amour la lettre que je t’avais postée ?
Et comme l’oiseau s’est envolé
L’amertume de la vie aussi et partit le souffle frais
Qui te donnera mon amour, mon dernier baiser ?
Le facteur est mort à dix-sept ans.
Et celui-là c’était mon amour.
Son ombre fatiguée maintenant s’envole au travers des rameaux, et apporte de la fraîcheur aux rossignols.
Qui te montrera la route du rêve, mon amour,
Puisque nous sommes morts le facteur et moi ?