Baccalauréat, « La Petite Apocalypse »

Copyright Mobra Films
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Quelques mois après l’excellent Sieranevada de Cristi Puiu, Baccalauréat confirme l’excellente forme de la nouvelle vague roumaine comme la triste situation du pays. Au moins l’interminable crise roumaine aura-t-elle permis l’éclosion d’une génération de cinéastes brillants, nous rendant compte de l’état d’un pays qui accouche dans la douleur d’une démocratie fragile. 

Trésors, Dogs, Sieranevada et donc Baccalauréat, 2016 aura donc confirmé ce que l’on sait depuis plus d’une décennie : la Roumanie est l’une des cinématographies mondiales majeures. On pourrait d’ailleurs y rattacher Toni Erdmann, non seulement parce que l’action se déroule à Bucarest, mais surtout parce que sa mise en scène est clairement influencée par ce qu’on peut appeler les maitres roumains. Au premier rang duquel figure Cristian Mungiù, Palme d’or (méritée) pour 4 Mois, 3 semaines, 2 jours en 2007, qui confirma avec l’excellent et vaguement méprisé Au-delà des collines (par ceux pour qui avoir un vrai sujet, un vrai point de vue et un vrai talent visuel sont autant de handicaps sur l’échelle Pedro-Costa du cinéma qui ne doit pas en être). Saluons donc ce Baccalauréat réussi avec mention (je ne POUVAIS PAS ne pas la faire, il faut me comprendre.)

A Cluj, ville de province, vit Eliza, fierté de son père (Roméo) qui a déjà tout prévu pour elle : une fois le bac de sa brillante fille obtenue, elle suivra ses études en Angleterre, loin d’une Roumanie sans avenir sans lui. Mais la veille de l’épreuve, Eliza est agressée… Tandis qu’elle tente de surmonter le traumatisme, Roméo emploie toute son énergie à maintenir son plan.

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Avec Baccalauréat, Cris Mungiù retrouve la mise en scène radicale de 4 Mois, Trois semaines, Deux jours. Une succession de plans séquences filmés caméra à l’épaule et qui suit presque exclusivement un personnage, ici Roméo, le père, interprété avec un mélange de bonhommie et de vice par l’étonnant Adrian Titiéni. Le cadre est étouffant, Roméo envahit l’espace ou semble perdu à l’intérieur. Les nombreux déplacements rendent compte de l’énergie dépensée par cet anti-héros au nom de son obsession : exfiltrer sa fille d’un pays qu’il juge à l’agonie, sans se rendre compte que, malgré toutes ses intentions, il est une partie du problème.

Car si la d’abord mise en scène étouffe, avant de fasciner dans un incessant ballet qui en devient hypnotique, c’est surtout par le regard acéré du cinéaste. Alors que le début du film nous fait penser à une intrigue policière (dont on se doute qu’elle servira de prétexte à une description de la société, sur le modèle du Policier, adjectif de Corneliu Porombuiu), mais le vrai sujet apparaît au fur et à mesure des allers et venues de son héros : la corruption, maladie qui ronge le pays de l’intérieur. Baccalauréat en décrit le mécanisme pervers. La corruption est généralisée : police, enseignement, santé, tout est pourri. Pour survivre, les gens ordinaires, souvent armés de bonnes intentions comme Roméo, se croient obligés de recourir à cette même corruption. Elle devient un mode de vie accepté et excusable fait de passe-droits, de pots de vins, de petits arrangements : on cultive l’art de la débrouille, nourrissant ainsi le serpent qui se mord la queue.

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Le réalisateur fait apparaître la corruption comme un scénariste hollywoodien raconterait le début d’une épidémie mortelle. D’abord hors champs, on ne comprend pas immédiatement que cette ville en perpétuel chantier est déjà gangrenée. On apprendra, au détour d’une conversation banale, que les travaux ont commencé il y a bien longtemps, mais que l’attribution du chantier a été une affaire de dessous de table, ce que tout le monde semble trouver naturel. Les signes se multiplient. Avec brio, Mungiu fait apparaître son véritable sujet petit à petit : nous sommes d’abord touchés par l’agression sexuelle dont a été victime Eliza, mais autour d’elle, une infirmière « remercie pour le service » un interlocuteur par téléphone. Roméo et sa femme, Magda, vont naturellement faire appel à un ami policier pour élucider le crime… Aucun ton de reproche, aucune leçon de morale chez Mungiù : qui ne ferait pas intervenir une relation dans un cas pareil ? Insidieusement la corruption aura envahi chaque instant du film comme elle a touché l’ensemble du pays. On s’appelle pour un service, on s’interpelle dans les couloirs, la caméra semblant attraper ces conversations secrètes au vol. Le pire, c’est bien évidemment qu’il n’y a pas de sale type. Le Pope illuminé d’Au-delà des collines, le médecin avorteur clandestin de 4 mois.., les personnages les plus négatifs n’apparaissaient déjà jamais comme d’authentiques salauds. La foi sincère de l’un, la science nécessaire de l’autre… Dans Baccalauréat, impossible de mettre un visage précis sur le monstre. Chacun tente d’en sortir sans comprendre qu’ils aggravent le problème… Sans s’en préoccuper non plus.

Au-delà de la Roumanie, c’est l’humanité entière que le film questionne : jusqu’à quel point est-on prêt à se compromettre pour garder la tête hors de l’eau ? Est-il possible de rester pur dans un monde malade. « J’ai pleuré, Je me suis débrouillée », réplique Eliza, quand on lui demande comme elle a pu finir son épreuve dans les temps malgré un bras cassé. Impossible de savoir si ses pleurs étaient sincères ou joués. Tout le cinéma de Mungiù est là : ni condamnation définitive, ni absolution. Les personnages de son cinéma fautent souvent sans s’en apercevoir, ils espèrent une rédemption qui ne vient jamais totalement. Le père, pourtant un brave homme, sacrifie son âme pour sa fille, pour qu’elle puisse fuir ce monde auquel il ne croit plus. Ce sacrifice pathétique provoquera, indirectement, la mort d’un autre homme. Quant à la jeune fille censée incarner l’avenir du pays, elle a déjà pris le pli. Comment peut-il en être autrement : de son père médecin à l’éducation nationale, l’exemple est donné, tout s’achète, tout se troque : un diplôme notamment. De jeunes lycéens posent pour une dernière photo avant d’entrer dans le monde. Image inquiétante et en même temps porteuse d’espérance.

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Image de cette incertitude constante, Roméo, que l’on suit marchant dans la nuit. Il se perd alors dans l’obscurité de cette ville de Cluj faite de bâtiments trop vieux, de routes bosselées, de chemin qui ne mènent nulle part. Décombres de la Roumanie Post-Ceaucescu ou interminables chantiers d’un pays en reconstruction, un monde chaotique et dangereux dont on ignore s’il est post ou pré apocalyptique. Pour les personnages, englués ici comme dans le premier cercle de l’enfer, cela ne change pas grand-chose. Un policier compte les jours avant sa retraite, Magda, la femme de Roméo qui se sait trompée et effrayée à l’idée d’affronter la solitude voudrait fuir avec sa fille « pour l’attendre quand elle rentrera de cours », Roméo marche et pleure dans la nuit. Le réalisateur multiplie les signes inquiétants : une pierre brisant la vitre d’un appartement, une voiture heurtant un chien, l’agression de la jeune femme que le père refuse de qualifier de viol, préférant se voiler la face pour ne pas remettre en cause son dernier rêve. Le départ de sa fille, c’est d’abord son ultime chance de ne pas se retrouver face au naufrage de ses propres illusions. Son mariage est une catastrophe, la jeune femme avec qui il trompe son épouse le trouve maintenant bedonnant, le monde dans lequel il évolue est dangereux, il échoue à protéger sa fille, à la convaincre de se chercher un autre fiancé que ce Marius, si « roumain ». Lui et Magda sont revenus en Roumanie au lendemain de la chute du tyran dans l’espoir de construire un monde nouveau, mais autour d’eux celui-ci s’effondre : « comment en sommes-nous arrivés là ? » lui demandera Magda… Une question à laquelle Roméo ne répondra pas. De tous les plans, il reste une énigme : un type bien, un médecin respecté mais aveugle, trompant sa femme, sourd à la détresse de sa fille, qu’il adore pourtant. Le héros de Mungiù est un John Doe, un homme ordinaire qui porte en lui la racine du problème sans vraiment s’en apercevoir. Roméo, c’est nous.

Si Baccalauréat est d’abord le portrait d’une Roumanie qui, plus de 25 ans après la chute de Ceaucescu se trouve face à ses illusions perdues, il est aussi un portrait plus général sur un monde en pleine décomposition. La naïveté du héros le pousse à faire de l’occident, en l’occurrence l’Angleterre, un Eldorado, on sait qu’il s’aveugle. Copinage, pot de vin, népotisme, coup de main, dossier que l’on fait passer au-dessus de la pile, arrangements entre amis, corruption : comme dans les films de zombie, le virus touche le monde entier. Plus d’Amérique ni de rédemption. Juste se débrouiller…

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Baccalauréat – Un film écrit et réalisé par Cristian Mungiu – 2h07 – Directeur de la photographie : Tudor Vladimir Panduru – Montage : Mirceau Olteanu – Avec : Adrian Titieni, Maria Dragus, Lia Bugnar, Malina Manovici, Vlad Ivanov