Pierre Pigot (Le Chant du Kraken) : L’appel des profondeurs

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Certains livres comptent plus que d’autres. Il est souvent difficile d’en expliquer la raison, surtout lorsqu’elle touche à une forme d’intimité devant laquelle l’objectivité reste désarmée et muette. Marcel Proust n’était pas étranger à ce sentiment, et il l’éprouvait sans doute mieux que tout autre puisqu’il en cerna l’insaisissable essence dans l’expression « famille d’esprit ». À partir de cette idée, tout trouve son sens et son équilibre. Les livres qui nous touchent le plus sont ceux avec lesquels s’établit une communion naturelle, ceux que l’on a l’impression de comprendre au-delà des mots dont ils sont composés, ceux qui semblent nous comprendre mieux que nous saurions le faire nous-mêmes. Ces livres laissent l’impression d’avoir toujours été présent au cœur de notre être, à une place laissée longtemps vacante de notre bibliothèque intérieure ; ils font résonner des cordes dont la sensibilité ne paraissait posséder d’expression que pour nous-mêmes et que nous avions renoncé à faire vibrer autrement, ils nous tendent une main amicale extraite d’une région d’autant plus inconnue de notre conscience qu’elle n’est localisée nulle part ailleurs que dans l’angle mort de nos vies. Le Chant du Kraken de Pierre Pigot fait partie de ces lectures qui allument une étincelle dans les abysses de notre identité, là même où nous ne pouvions imaginer autre chose que l’obscurité.

Le secret de cette concordance fraternelle ne se situe pas seulement dans son sujet apparent, ce fameux Kraken qui fait remonter à la surface des vieilles fascinations de l’imaginaire, ni dans la frise flamboyante des références convoquées au cours de la réflexion. Les récits mythologiques, poèmes, films hollywoodiens, romans, estampes, gravures et dessins nous « parlent », évidemment ; ils remuent une culture dont les sédiments ensemencent de toute éternité le paysage mental de l’amateur de visions fantastiques, du prospecteur d’inventions surnaturelles, au-delà de la frontière des âges et de la soi-disant hiérarchie artistique. Mais l’essentiel est ailleurs. Le Chant du Kraken entonne une mélodie orphique entièrement dédiée à la poésie et au mystère – au mystère de la poésie autant qu’à la poésie du mystère. À cet égard, le titre du livre a évidemment valeur de programme.

Apocalypse mangaLe précédent ouvrage de Pierre Pigot, Apocalypse Manga (P.U.F., 2013), se terminait sur une coda instituant le lecteur d’images dérisoires en défricheur des images du monde, luttant pour en conserver le trésor arraché aux ténèbres de l’histoire humaine, et de cette façon mieux s’y inscrire et la comprendre, trouvant là l’éternelle incarnation de « la pure aventure intellectuelle et spirituelle qui seule fonde la dignité de l’homme ». Pour en donner l’illustration, Pigot citait l’un des fondements de la « science de la culture » d’Aby Warburg, cette aptitude à regarder au-delà des catastrophes, en dépit de la déraison et des décombres, pour édifier une pensée littéralement lumineuse. « Le moteur de notre culture, selon Warburg », écrit-il, « est la dialectique éternellement poursuivie des monstra et des astra : sous le signe noir des monstra se réunissent les forces de mort et de destruction, depuis les entrailles sanglantes de l’homme mortel et les puissances chtoniennes épiphanisées par les mythes, jusqu’aux ‘‘désastres de la guerre’’ et au saccage de la nature ; dans le ciel des astra s’illumine le pôle contraire de l’aventure intellectuelle de l’homme, sa progressive élucidation de ce qui lui échappait dans le cosmos aussi bien que dans son corps et sa psyché, enfin la possibilité incessamment arrachée d’une émancipation de la fatalité anthropologique ».

KrakenLe Chant du Kraken est en grande partie forgé autour de cette bicéphalie inhérente à l’histoire, les monstra et les astra revenant hanter les pages du livre aussi régulièrement que le fantôme de la pensée warburgienne, aussi sûrement que les spectres des illustres rêveurs du passé, habités par la créature monstrueusement tentaculaire, viennent à la rencontre de nos propres spectres de la modernité. Mieux qu’un prolongement d’un livre à l’autre, Le Chant du Kraken marque l’aboutissement de la dialectique des monstra et des astra, jusqu’à leur réconciliation inattendue. Le poulpe géant y apparait moins comme une horreur destructrice, porteuse d’apocalypse, que comme le signe d’« une aventure qui est prodigieuse justement parce qu’elle est un combat permanant entre l’ascension vers les astres, et les monstruosités qui sont tombées de ces derniers ». En somme, « ce que le Kraken chante, c’est un récit extraordinairement entremêlé, où l’homme se glace d’effroi et de petitesse métaphysique face au colosse que ses propres rêves ont modelé ». Moins monstra qu’astra, le Kraken nous montre la voie à suivre pour s’élever au-dessus des cauchemars parfois trop réels que nous inspirent l’âge industriel ; il nous rappelle que, du fond de son gouffre inondé d’obscurité liquide, de sa patrie faite de mots et d’images, il reste le garant de notre rédemption par l’imagination poétique, il se fait la paradoxale incarnation du divin, il est le dernier à faire résonner dans son sommeil aveugle une mélopée inconnue qui nous dépasse irrémédiablement. Le Kraken fait peur, il inspire une angoisse écrasante – mais c’est pour mieux réenchanter notre existence, pour mieux souligner ce qu’il peut y avoir au plus profond de notre monde et que notre modernité ne cherche qu’à aplanir.

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De pages en pages, Pierre Pigot nous invite à un fabuleux voyage pareil à ceux qui permirent les premiers de cartographier le monde. Entre deux continents de l’imaginaire, il dessine sur une mappemonde baroque les extrémités de tentacules géants qui pointent à la surface de l’océan, la face purpurine et luisante des monstres qui n’y apparaissent que pour disparaître aussitôt, laissant juste présager ce qu’il y a d’inexploré en notre réalité. Le lecteur navigue ainsi sur les flots mouvants de l’histoire, au sommet des vagues et au creux des reflux, du grotesque au magnifique, de la beauté à l’horreur, de la fascination à la répulsion, de la destruction oraculaire à l’inspiration créatrice, de la voûte céleste aux fonds insondables de l’océan, l’un n’étant finalement qu’un miroir de l’autre, un reflet inversé mais toujours tendu vers la profondeur – et le sublime.

C’est finalement tout autant un essai qu’un roman d’aventures, une pensée en forme d’exploration de notre culture et de notre imaginaire, portée par les sinuosités poétiques d’une langue admirable qui recherche dans sa syntaxe la même fluidité que celle des appendices ondulants du calamar géant si souvent décrit mais jamais entraperçu, les mêmes arabesques vertigineuses qui étreignent le lecteur, les mêmes frissons qui l’emportent par-delà les pages et le monde. C’est aussi le livre dont 2015 avait le plus besoin, et bizarrement celui dont il fut le moins question cette année – ce constat étant en soi un commentaire éloquent sur notre réalité contemporaine. Dans ces conditions, comment lui rendre hommage au-delà des lignes qui précèdent et qui ne lui sont qu’un écho à peine fidèle ? On pourrait tenter de paraphraser encore, mais il y a peut-être mieux à faire. Pierre Pigot donne le nom de « messagers » aux multiples avatars du Kraken, qui trahissent au fond son absence de notre monde et qui signalent pourtant la possibilité d’un ailleurs dont nous sommes en quête, le trésor de notre esprit. Modestement, nous évoquerons quelques autres incarnations de ces messagers, certes dérisoires mais pourtant – du moins l’espérons-nous – révélatrices.

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En 1974, Jacques Tardi publie une bande dessinée intitulée Le Démon des glaces. Conçue comme un hommage détourné à l’univers de Jules Verne et plus demondesglaces01généralement aux romans feuilletons du 19è siècle, elle raconte avec un style graphique qui doit tout aux gravures des éditions Hetzel les aventures du jeune Jérôme Plumier dans les eaux froides de l’Arctique. Pendant la moitié du récit, Jérôme incarne un héros naïf, courageux et bienveillant – en bref, un « jeune crétin » comme on en croise tant dans les sphères romanesques. Mais dès lors qu’il retrouve son oncle et qu’il découvre le secret du démon des glaces, Jérôme se transforme en monstre immoral motivé uniquement par la destruction de l’humanité. Ce parcours synthétise celui de son oncle et de son complice, savants d’abord désireux d’apporter la félicité au genre humain, mais au contact duquel ils ont fini par être dégoûtés jusqu’à vouloir accomplir sa destruction. Les trois hommes font face à une Némésis haute en couleur en la personne de Simone Pouffiot, qui donne à l’oncle l’occasion de résumer ce chassé-croisé idéologique et grotesque :

« Cette vieille chose voulait détruire le monde à l’époque où Gelati et moi voulions le bonheur de l’humanité. Maintenant que nous voulons tout casser, elle œuvre pour le bien ! »

Toutes ces permutations trahissent sur le mode burlesque la dialectique de la modernité et en particulier celle des astra et des monstra warburgiens. Le progrès scientifique et moral se retourne sans cesse contre lui-même, apportant en même temps que ses bienfaits apparents les germes de la destruction. Ainsi, si la figure de Jules Verne est convoquée par Tardi, c’est essentiellement par goût du paradoxe et désir d’inscription dans la logique ironique de la bande dessinée : l’écrivain incarne une vision captivante et béate des pouvoirs de la science et de la technique, ces mêmes symptômes qui menacent justement d’assécher le monde de toute magie et de tout mystère – et de lui ôter ainsi son sublime trésor.

D’ailleurs, Tardi prend comme source d’inspiration un roman de Verne dans lequel pointe sa propre lassitude à imagesl’égard de l’enchantement du progrès : Le Sphinx des glaces. La créature éponyme, sculptée au milieu des icebergs, apparaît à la fin du roman comme pour marquer le retour salvateur de l’énigme, à laquelle le romancier a le bon goût de n’apporter aucune élucidation. In extremis, le monstre, à l’image du Kraken endormi dans les fonds sous-marins du cercle polaire, se fait le gardien de ce que la science ne pourra jamais expliquer – et, ultime retournement, ce sphinx devient chez Tardi un « démon ».

C’est ainsi que pourrait se résumer « l’oracle de Tennyson » analysé par Pierre Pigot : à l’époque victorienne, « résonnait le triomphe du Progrès doté de sa majuscule de circonstance ; et sous la barbe de Tennyson, se dessinait déjà le masque de Cthulhu. L’un avait prophétisé ce que l’autre allait incarner aux yeux du monde, le cours du temps devenu prodigieusement élastique et pris de vertiges devant son propre pouvoir, sans être en mesure d’en reconnaître les failles ». L’inexplicable retournement moral de Jérôme a lieu juste après le naufrage d’une expédition scientifique à laquelle il participait, au moment précis où l’ombre du Kraken surgit dans le récit. La dernière et sublime case de ce chapitre montre le malheureux héros entraîné au fond de l’océan par une pieuvre géante. Le récitatif prolonge avec des excès délicieux cette apparition krakenesque :

« Jérôme Plumier s’enfonce dans les profondeurs glacées de l’océan happé par un monstre marin aux tentacules hideux. Ce spectacle cauchemardesque ne serait-il pas un effet du délire dans lequel son esprit vient de tomber – dernière vision chaotique et hallucinée – avant qu’il ne s’arrête définitivement… Mais peut-être est-ce déjà la mort ? »

Cet épisode ne sera jamais expliqué dans la suite de l’album, mais son caractère spectaculaire coïncide avec la dernière apparition de Jérôme en tant que héros. Ce pourrait être un ultime avertissement, une dernière chance donnée au personnage de conserver sa dignité et ses valeurs, mais également un présage des monstra de la science auquel il va finir par céder. Ce présage, c’est celui de la mort des hommes par le progrès, les « prodomes de la destruction dont le Kraken serait oracle et sceau ». Cette image « chaotique et hallucinée » rejoint le cortège des visions poétiques égrenées par Pigot dans son livre, le vestige d’une foi en ce que le monde possède d’ignoré et d’écrasant, d’inconnu et de sublime, le flash rémanent d’une éternité qui dépasse l’histoire des hommes et que le progrès cherche à mesurer et à anéantir avec des instruments et des chiffres – apôtres d’un désastre qui n’en finit pas d’amonceler des décombres.

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Il est également question de foi dans un épisode des MonsterMen de Gary Gianni. À la fin des années 1990, dans l’ombre de Hellboy, le dessinateur a créé le personnage de Benedict, dandy détective de l’occulte dans la lignée de Carnacki et de John Silence, le visage constamment recouvert d’un heaume médiéval et habillé même dans les pires moments d’un impeccable smoking[1] – mais dont les incroyables aventures n’ont pas encore eu la chance d’être traduites en France. Dans « Autopsy in b-flat », l’histoire multiplie les combinaisons gigognes comme pour recouvrir quelque chose sous ses différentes couches : un mille-feuille narratif qui cache précisément le joyau et le tombeau du Kraken. Successivement, les différents niveaux de récit s’ouvrent en même temps que sont excavés les sépulcres et les coffres au trésor – et d’insidieux tentacules se faufilent entre les interstices de chaque enchâssement.

Tout commence dans les catacombes d’un cimetière où Benedict et son assistant Lawrence St. George traquent une goule. En proie à une grande nervosité et espérant que Benedict puisse apporter une explication rassurante, Lawrence raconte une expérience perturbante vécue quelques temps plus tôt, sur une île déserte où il devait travailler le scénario d’un film. Puis une succession de séquences entre délire prétendument causé par la fièvre tropicale et images mentales nées du scénario parcouru. Dans ce dernier, il est question d’une femme dont l’unique passion est la musique, et qui décide de l’assouvir pleinement en sacrifiant son amant : ses viscères serviront à former les cordes tendues du Stradivarius auquel elle voue un culte. Le délire de Lawrence commence un peu avant la lecture de ce script, et se poursuit encore après. Il est d’abord agressé par une femme nue dont le visage se transforme en une masse informe et monstrueuse ; après en avoir été libéré, il est contraint de prendre la fuite face à une myriade de poulpes qui ont envahi sa chambre ; plus tard dans la nuit, des pirates débarquent sur la plage pour y enterrer leur butin – et ces forbans sont d’autant plus redoutables qu’ils ont une pieuvre énorme à la place du visage. Là, Lawrence est interrompu dans son récit par le vampire que Benedict et lui pourchassaient. La créature le prend en otage et se moque de ses mésaventures tropicales ainsi que de son incrédulité.

Car, comme auprès de Tennyson, les divers et singuliers avatars du Kraken rencontrés par Lawrence avaient valeur d’oracles : ils annonçaient ce danger vampirique se nourrissant de l’absence de foi et s’épanouissant dans une modernité qui a altéré toute la puissance des mythes. Lawrence le pressentait sans doute un peu lui-même lorsqu’il se précipitait hors de sa chambre sur l’île : « Squids, I can live with, but the danger out here may be a thousand times worse than death. » On peut vivre avec le Kraken, on doit même vivre avec lui, il est le « dernier sublime » comme le nomme Pigot, l’ultime valeur refuge de notre imaginaire. Aller au-delà, se passer de lui, s’en débarrasser d’un revers de la main accompagné d’une explication raisonnable et logique, c’est aller au-devant de la mort, et c’est connaître quelque chose de pire encore : « la trahison de notre histoire spirituelle, la destruction d’un héritage culturel immense ». Ce que Lawrence cherche à tout prix à réduire au rang d’hallucination, c’est en réalité une visitation, un don des dieux, la faculté « par sa voix, par ses vers, par ses obsessions décuplées, [de] faire entendre parmi les hommes une présence qui soit autre chose que le simple dépassement d’une symbolique », l’inspiration poétique qui donne aux visions tout leur pouvoir surnaturel.

C’est pourquoi les pirates aux faciès tentaculaires viennent sur l’île y enterrer un coffre – et par la même occasion y ensevelir à proximité le corps de Lawrence jusqu’au cou : c’est le trésor du Kraken qu’ils apportent comme une offrande, qui est peut-être en chacun d’entre nous, un trésor dont le véritable prix ne se mesure qu’en la monnaie invisible et néanmoins sonnante et trébuchante des notes de musique. Car tout se ramène à un seul et unique niveau de réalité dès lors que Lawrence exhume le coffre et que remontent à la surface les vestiges de ses cauchemars : il y découvre un violon, descendant de la lyre orphique qui fait résonner entre ses cordes les échos du chant du Kraken, la lointaine vibration onirique amenée en contrebande d’un monde hors du monde, d’une sphère où astra et monstra se pourchassent l’un l’autre pour l’éternité et où l’homme accueille ses rêves comme un murmure portée par le vent déifié des légendes chtoniennes.

Lawrence ne saisit pas ce que Baudelaire était parvenu à formuler un siècle et demi plus tôt : « c’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ». Cette révélation traverse le personnage sans qu’il en prenne conscience ; les pirates aux barbes purpurines lui ont indiqué sur l’île le vivant trésor de notre immortalité, ils lui ont offerts ce que charrie la mer depuis toujours, une inspiration venue du large, drainée du plus profond de l’océan, la vision d’un ailleurs hors de portée et qui nous transcende. Autopsie en si bémol mineur : c’est l’âme qui est ainsi disséquée et sondée, comme on accorde un instrument à l’harmonie souhaitée, en testant la résonance de notre souffle et de nos tripes, en trouvant la partition de notre petite musique intérieure où vibrent des notes d’horreurs et d’extases. Marc-Antoine Charpentier en tirerait des analyses de légiste ordinaire et y diagnostiquerait un son obscur et inquiétant. Mais la musique n’est pas quantifiable, à l’image de l’expérience de Lawrence qui recherche malgré tout l’expertise de Benedict. Ce dernier l’avait prévenu : « There may be no explanation and you will undoubstedly feel all the worse of it. » Il n’y a pas d’explication car le langage des dieux ne souffre aucune traduction, il ne peut qu’être éprouvé dans toute son exaltation mystique et effroyable, dans toute sa beauté évidente et cruelle.

Ce que Lawrence croit être de la fièvre, c’est ce qui permit à Tennyson d’écrire son poème. Ce qu’il prend pour un symptôme physiologique était en réalité la porte ouverte de son être sur les images incohérentes et magnifiques du monde et de l’au-delà. La dissection se voulait spirituelle, poétique et sublime – une vraie coupe intérieure qui laisse s’échapper l’inconnu du fond de nous-mêmes – mais le bistouri finit par trancher dans la chair de notre modernité, pâle épiderme éclairé par les soleils artificiels de nos sociétés de la vérité standardisée. Lawrence reste en partie sourd aux messages portés par les profondeurs, l’âme détachée des cordes du violon comme des tentacules des poulpes personnifiés, car la rationalisation empêche la foi, entraîne la confusion, laisse aux véritables démons l’occasion de se libérer et de prendre possession de l’humanité. Avant de fuir, le vampire se gargarise de son triomphe sur le héros masqué :

« The colorful exploits writers have bestowed upon me the last two hundreds and fifty years have reduced me to a cliché – a figure of fun. In the littérature and cinema of popular culture, I recognize myself little… Those I prey upon do not recognize me at all. Yes, Mr Si. George, you have helped foster this culture of disbelief, and I use that to my great advantage. […] Benedictus, tour search for allies among the disbelievers continues to be the most profound form of entertainment ».

Benedict est alors vaincu non pas tant par le monstre que par la situation que celui-ci vient de décrire, celle de l’illusion de la maîtrise et du désenchantement de tout imaginaire dont St. George avait fait l’aveugle expérience. « No, it is not that men disbelieve… It’s much worse. It’s more they do not care ». Et c’est l’oraison du Kraken qui sonne derrière le casque de métal, comme un sanglot caverneux. Les MonsterMen croyaient protéger l’humanité des puissances obscures – ils n’ont fait que laisser s’épanouir des monstra bien plus menaçants. Il nous faut maintenant déterrer des profondeurs le magot des contrebandiers du Kraken et faire résonner les notes de son chant par-delà les bornes étroites du quotidien industrialisé, en commençant par ranimer nos vibrations intérieures.

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Down the River of Golden Dreams

Ce chant retrouve peut-être un autre souffle dans la voix de Will Sheff, le leader-songwriter du groupe Okkervil River, grand pourvoyeur en hymnes déchirants et incendiaires, torch songs fuligineux et éternels portés par une instrumentalisation ardente sur laquelle les mots chavirent entre cris et soupirs. Cette musique unique sonne souvent comme les vociférations hallucinées d’une vigie ivre au sommet d’un mat qui se balance au milieu de tourbillons tempétueux. Sur tout l’art-work de leur deuxième album, Down the River of Golden Dreams, le Kraken est omniprésent – tout un tas de petits Krakens sur le disque lui-même, sur la tranche du boitier, à l’intérieur du livret, et surtout sur cette pochette incroyable conçue par William Schaff.

Sur des vagues dignes d’une estampe japonaise court un homme aux pieds chaussés de barques et dont la tête est un étrange compromis entre le corps d’un poulpe et un visage humanoïde aux yeux clos et aux traits sereins d’un somnambule lancé à la poursuite de ses rêves. Les tentacules sont élancés tout autour de lui comme pour palper la surface des flots, comme les enfants qui sondent les contours d’une boîte en espérant y trouver le présage de son contenu. Sans doute descend-il la rivière des rêves dorés, les flots de l’inspiration créatrice qui s’écoulent sans entrave dans les veines du dormeur et hors de toute réalité. Ne s’agit-il pas d’un homme qui se rêve Kraken ? N’a-t-il pas compris – avec cet instinct que seuls les songes garantissent avec certitude – qu’il ne deviendra un corps astral qu’à la condition de se réconcilier avec les monstra immémoriaux de sa conscience ? Ne sait-il pas que l’eau et les rêves sont faits de la même essence – et qu’après tout la mer a aussi ses propres étoiles qui dérivent sur le fond de ses ténèbres ? Dans les chansons elles-mêmes, il n’est jamais question de Kraken, ni de pieuvres, ni de poulpes, ni de calamars. Rêveur éveillé, Will Scheff se contente du Kraken humain en étendard de son disque pour signaler la matière onirique de ses visions musicales, psalmodiées autant que chantées, hurlées jusqu’à l’ivresse des profondeurs et de la douleur. Pourtant, un titre semble plus hanté que les autres par le fantôme de la créature aux tentacules innombrables : le dernier, le si merveilleusement nommé « Seas Too Far To Reach ».

The ladies in my dream are so obliging.
They come on down to do the things I need.
Whether skies are calm or cut apart by lightning,
They’re always there to minister to me.

And at break of dawn, they’re sweetly shining.
Or at quiet of midnight, cold and dim,
They say “don’t harm him.”
And when I wake just as their eyes are crying,
I see that bed and I just want to climb back in.

But let’s gather up your friends and drive up to that country inn.
We can stay there, feeling water warmly wash across our skin,
Giving back all of our tears so that we can cry them again.

You want to tell your dad you can’t believe he’s dying,
But let’s just walk on down the hall and shut our mouths.
The AM radio is broken down and crying
As on this hour drive we’re silent to ourselves.

Let’s go back up to your house, and take our clothes off.
And just push and pull ourselves until we’re deep inside of sleep.
And with your body next to me, its sleepy sighing
Sounds like waves upon a sea too far to reach.
But I’ll gather up my men and try to sail on it again,
And we’ll walk and quietly talk all through the country of your skin,
Made up of pieces of the places that you’ve dreamed and that you’ve been.
And we will sleep outside in tents upon this unfamiliar land,
And in the morning we’ll awake, yeah, as a foreign dawning breaks,
My men and I will all awake. Let’s try again.

Quel rapport avec le Kraken ? Sans doute aucun, pas le moindre. Mais il est question de rêves, de l’obligeance des femmes qui les peuplent, pareilles aux sibylles grecques et aux vestales romaines. Il est question d’aller puiser de l’eau pour pouvoir mieux pleurer ensuite – dialectique de la création poétique recyclant la bile noire des humeurs intérieures vers l’encre qui immortalise la douleur des hommes. Il est question de s’enfoncer profondément dans le sommeil, comme pour rejoindre le dormeur solitaire des abysses. Il est question enfin de naviguer vers des mers trop lointaines pour être atteintes, de parcourir le territoire d’un corps qui n’est peut-être autre que celui du Kraken, au milieu des décombres de lieux qu’il n’a fait que rêver, de s’assoupir dans ce pays étrange et inconnu et d’essayer, chaque matin, chaque réveil, d’explorer la réalité à la recherche des visions sublimes éclaboussés dans le courant étincelant de la rivière des rêves. Reprendre le chemin de nos songes, repartir à la conquête de l’inconnu, en un fidèle et fervent amour pour ce qu’il a à offrir : n’est-ce pas la leçon du Kraken ?

Yeah, as a foreign dawning breaks, / My men and I will all awake. Let’s try again. Sur mer ou en concert, un équipage solide est composé d’amis précieux sur lesquels on peut compter. Des livres comme Le Chant du Kraken font partie de cette troupe de boucaniers propres à partir à l’assaut de l’imaginaire. Avec lui, essayons de nouveau, les amis, de rejoindre les pays plus lointains encore que des mirages dans le désert. Essayons encore, au son des cuivres de bastringue et des chœurs de pirates éméchés – il n’est jamais trop tard.

Pierre Pigot, Le Chant du Kraken, Paris, P.U.F., « Perspectives critiques », 2015, 140 p., 19 €

[1] Il ne fait aucun doute que Gianni s’est inspiré du mystérieux Monsieur Choc, ennemi intime de Tif et Tondu créé par Will et Rosy.

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