Lire est une activité dévorante pouvant s’accomplir à peu près partout, de manière volontiers désordonnée ; c’est affaire de trous dans l’emploi du temps, et non d’organisation rationnelle des activités du jour. Écrire un journal de lecture, cherchant à retenir de petites pensées éphémères, en écho à des éclats de textes explorés avec plus ou moins d’acuité, l’est davantage encore – le moment heureux de cette activité étant celui du montage. Mais avant d’y parvenir, il faut griffonner, raturer, détruire, reprendre, se frotter à certaines limites, alors qu’en finir n’est pas au programme : on ne rend sa copie qu’en raison de ce qui a été paraphé sur le dérisoire contrat qu’on a conclu avec soi-même. Il s’agit toujours d’un exercice de la liberté dont il faut saisir les opportunités, quitte à en sortir un peu sonné – entre fatigue et perplexité.

3 octobre 2025. Encore et toujours Feldman sur la platine – l’inépuisable Morty, qui avait confié en 1967 au jeune Jean-Yves Bosseur (20 ans) : « Sincèrement, je ne pourrais pas vivre dans mon art. Dedans, j’y mourrais. Compris ? J’aime bien vivre, bien manger, j’aime vivre vite, parce que dans mon art je me sens mourir très, très LENTEMENT. » Cet entretien s’achevait par ces mots : « Il faut se tenir à l’écart des grandes villes ; trop de choses ; trop de choses stupides… » Bien entendu, Morton Feldman est mort à son domicile de Buffalo, dans l’état de New-York : cet écart n’était pas une coupure radicale.

Au printemps 2025, les éditions Les Cahiers de la Seine, dirigées par Henri Lefebvre, ont publié un étrange petit livre intitulé Et là je me mets en danseuse, signé Anne Portugal et Vincent Broqua. Un dessin de Jim Dine signé et daté y précède la formule : être rabalaïre : théorème.

Né en 1980, Cédric Le Penven vit et travaille comme enseignant à la campagne, dans le Sud-Ouest de la France. Outre un essai sur l’œuvre de Thierry Metz, poète encore trop peu connu à l’écriture pourtant saisissante de douleur mal contenue, il a publié depuis les années 2000 une douzaine d’ouvrages de poésie, livres dans lesquels on retrouve parfois quelques échos de ses conversations avec ses élèves mais également l’expression insistante de son besoin de nature. Ce ne sont pourtant là que contrepoints dans une œuvre poétique dominée par la difficulté à être avec les autres, avec soi-même, à devenir père après avoir été un enfant, un adolescent battu, jeté à terre, plus bas que terre.