Avec Trash Vortex, Mathieu Larnaudie poursuit son exploration du pouvoir, en particulier d’un certain mode de celui-ci s’exerçant autrement que par la violence ou le simple fait de donner des ordres.
Ce qui est appelé « trash vortex » est un vortex de déchets, une « soupe plastique » qui, dans l’Atlantique, représente plusieurs millions de tonnes et occupe des millions de km2. Les effets catastrophiques de ce « 6e continent » sur l’écosystème sont évidemment évoqués dans le roman. Pourtant, cette réalité n’est pas le centre du roman, elle est un objet qui rend possible le développement d’une série de relations entre des personnages, des situations, des thèmes, des enjeux qui se croisent, s’appellent, se distinguent : enjeux politiques, économiques, environnementaux, psychiques, relationnels.

La référence au « trash vortex » permet à l’auteur de construire une logique narrative fonctionnant selon la dynamique de celui-ci : les personnages, leur présence, leur rôle et fonction dans le récit, les rapports qui existent entre eux, l’évolution de ces rapports sont pensés et organisés comme s’ils dépendaient d’une logique des fluides, comme s’ils étaient liés à des mouvements qui les poussent, les transportent, les assemblent ou les séparent comme cela est le cas pour les déchets qui, dans l’océan, effectuent des trajets produits par les courants. Si Trash Vortex fait référence au « continent de plastique », ce sont aussi les personnages et leur évolution, leurs relations, qui composent un tel vortex, leur monde et eux-mêmes étant peut-être des sortes de déchets, en tout cas des effets conduits par des motivations qui dépassent les volontés individuelles, ou qui déterminent celles-ci.
La phrase de Mathieu Larnaudie est volontiers liée à la même logique : souvent sinueuse, construite par des parenthèses, des subordonnées successives, elle revient sur elle-même, repart, se poursuit à partir d’un point antérieur, dessinant des boucles comme celles que les courants et ce qu’ils peuvent charrier (des déchets démembrés, des jouets en plastique en forme de canard…) réalisent à la surface de l’océan. La narration évolue selon une logique des fluides plus que selon les exigences de la linéarité.
Le trash vortex serait aussi le symbole d’un premier mode du pouvoir tel qu’il est ici représenté : pouvoir destructeur, pouvoir de destruction que l’humanité – ou qu’une certaine frange de celle-ci – a élaboré et qui s’exerce contre le vivant, contre les écosystèmes, contre l’humanité elle-même qui massacre ses propres conditions de vie. Ce pouvoir est au service d’une production devenue autonome par rapport aux besoins, devenue sa propre finalité, et dont la conséquence ou la condition est la destruction de la planète et de ce qui peut y vivre : la mort comme horizon et, peut-être, but de ce pouvoir.
Une autre modalité du pouvoir serait celui qui s’exerce entre individus, d’un individu sur l’autre, sur les autres, à l’intérieur de relations affectives, économiques, politiques, institutionnelles : des places, des fonctions, des ressources, des « capitaux » produisent des possibilités d’exercer un pouvoir, de décider à la place d’autres, d’agir sur la volonté des autres afin qu’ils se plient d’eux-mêmes à ce que le pouvoir exige d’eux, afin qu’ils se pensent, se perçoivent, se vivent d’eux-mêmes selon ce pouvoir – un pouvoir d’assujettissement, donc, à la fois de soumission « volontaire » et de construction de soi en tant que subjectivité.

Si ces deux modes du pouvoir sont distincts, ils peuvent se croiser, se superposer, s’additionner à l’intérieur d’un même personnage, à l’occasion d’une situation qui les fait s’exercer de manière conjointe, comme ils peuvent exister à l’intérieur d’un personnage qui, en même temps, subit lui-même ces pouvoirs : « Madame », la très riche héritière, détruit son propre empire, le disloque et, du fait de sa position et de sa fortune immense, exerce son ascendant sur chacun autant qu’elle a subi celui de son père ; l’ancien légionnaire devenu serviteur peut en même temps exercer une violence physique destructrice, être une potentielle arme létale ; tel oligarque russe, homme politique, mafieux, richissime, subit le pouvoir politique en même temps qu’il exerce son pouvoir sur les autres comme sur la nature qu’il réarrange ou détruit ; etc. Les modalités du pouvoir sont elles-mêmes fluides, elles ne sont pas définitoires d’une identité exclusive mais varient en fonction des situations et des rapports, se croisant, se juxtaposant, s’actualisant selon les circonstances. Le style de Mathieu Larnaudie, les sinuosités de la phrase, visent également à étaler cette complexité, à la déplier, à articuler les différentes dimensions et possibilités du pouvoir telles qu’elles se croisent, s’imbriquent, s’articulent, se distinguent à l’intérieur d’un même personnage ou dans l’interaction entre plusieurs subjectivités.
Il existe dans Trash Vortex un troisième mode du pouvoir qui, peut-être, englobe ou conditionne les deux autres. De fait, dans le roman, ce troisième type de pouvoir est omniprésent puisqu’il définit le rapport de l’Homme au monde – ou un certain type de rapport au monde, dominant – et les rapports des individus entre eux. On pourrait parler du pouvoir de l’imaginaire mais il s’agit plus généralement du pouvoir de l’esprit, de la pensée humaine : l’Homme s’efforce de rendre le monde conforme à sa pensée, de produire sa pensée dans le monde, de la réaliser dans la matière en transformant, en affectant celle-ci. Le monde devient l’image de l’Homme, il en est comme le miroir, transformé en une sorte d’artefact, presque de décor ou de maquette, soumis à la pensée humaine. L’Homme s’ex-prime dans le monde et le monde devient le monde de l’Homme.
Ce schéma pourrait rejoindre les analyses du travail chez Hegel, et plus généralement celles que permet chez celui-ci le concept d’activité pratique : l’action transformatrice de l’Homme présuppose la pensée, et c’est cette pensée que l’Homme réalise ou objective dans le monde par l’action. C’est un schéma semblable que l’on rencontre dans Trash Vortex, pensé en termes de pouvoir plus que d’essence humaine : l’Homme agit dans et sur le monde et, par cette action, c’est sa pensée qui devient le monde, c’est par elle et son action qu’il exerce un pouvoir sur le monde comme sur les autres. Un peu comme pour les personnages marquants des films d’Herzog, le monde devient la réalisation, plus ou moins réussie, de la puissance mentale humaine (« pourvu que ce qu’on lui mette sous les yeux fût conforme à ce qu’il avait imaginé et désirait »).
Ce pouvoir se comprend comme possibilité pour l’esprit de soumettre le monde à ses propres capacités, à ses propres schémas : l’esprit se déverse hors de la tête, se matérialise dans le monde qu’il se met ainsi à posséder. C’est cela qui constitue le troisième mode du pouvoir dans le roman de Mathieu Larnaudie, pouvoir qui est aussi d’asservissement, réduisant le monde et les autres à une matière façonnable selon sa propre pensée (« la mer considérée dès lors comme une pure surface domestiquée, utilitaire »). C’est l’esprit humain que l’on voit dans le monde, cet esprit qui dans le roman conçoit des possibilités transformatrices, créatrices, autant que destructrices, jusqu’à l’absurde : création de déchets (comme la forme inversée, détruite, de l’objet produit), de conditions de l’existence qui détruisent les conditions de la vie, transformation du monde en un moyen d’enrichissement et de production industrielle qui oublie ou nie le monde comme réalité matérielle fragile, épuisable, soutenant des vies elles-mêmes fragiles, soutenant une vie qui peut elle-même s’épuiser – l’épuisement de la vie, la destruction de ses conditions pouvant être considérés autant comme l’achèvement de la puissance de l’esprit que comme son échec, celui-ci rencontrant dans le monde une limite qui neutralise sa puissance. Ce que l’on constate dans le monde, c’est l’oubli ou la négation du monde et sa destruction progressive qui en est la conséquence à la fois négative et comme résistance. Trash Vortex est le roman – description, présentation, diagnostic – de cette destruction, de la vie qui s’épuise et, à termes, mourra – y compris pour les riches et puissants, illusoirement à l’abri dans leurs bunkers de luxe.

Se pose la question du langage et celle du roman : la question du rapport entre le langage et le monde à l’intérieur de la logique de ce mode du pouvoir ; la question du roman comme œuvre de l’esprit. Dans Trash Vortex, le langage est le moyen d’exercer un pouvoir sur autrui et sur le monde : par exemple, donner des ordres, énoncer ce qui doit être pensé et fait ; par exemple, dire ce que doit être le monde et ce qu’effectivement il devient (tel projet immobilier, avant d’être réalisé, étant d’abord un discours ; telle opération de sauvetage de l’océan étant elle-même, d’abord, un discours). Le langage est le lieu où s’élabore la pensée, le moyen par lequel cette pensée est exprimée, diffusée, le moyen par lequel elle devient une pratique, par lequel sont façonnées des subjectivités, etc. Le langage est ce qui dit ce que le monde doit être et le moyen par lequel ce qu’il doit être est d’abord élaboré. Le monde est ainsi peuplé par le langage, envahi et soumis, colonisé par le langage, le monde humain étant un monde par et pour le langage – ce qui implique l’oubli ou la négation du monde comme échappant au langage ; ce qui implique de même l’existence dans le monde de résistances au langage sous la forme de faits qui sont comme des contre-discours muets : effondrement des écosystèmes, réchauffement climatique, prolifération de phénomènes aberrants, etc. – ou bien, plus radicalement, la mort, sa mort, ici et maintenant.
Le roman lui-même participe-t-il à ce pouvoir du langage et de la pensée ? Le roman, en tant qu’œuvre mentale et langagière, n’est-il pas un moyen de ce pouvoir ? Trash Vortex se montre de la manière la plus claire comme une reprise, par la fiction, de la réalité : réalité du trash vortex, réalité du dérèglement climatique, réalité de la spirale mortifère dans laquelle est pris le vivant, réalité de telle ou telle personne qui, dans le roman, « inspire » tel personnage : Liliane Bettencourt, Elon Musk, Macron, Benalla, Poutine, etc. Il s’agit certainement moins, pour Mathieu Larnaudie, d’écrire un roman à clef que de mettre en œuvre une logique du rapport entre langage et réalité. Lorsque certains personnages sont de manière évidente la reprise de telle personne « réelle », ils le sont par un déplacement dans la fiction, c’est-à-dire dans un certain type de langage qui peut reconfigurer, redéfinir, re-signifier, produire de nouveaux points de vue, de nouvelles perspectives, d’autres formes. La personne de Liliane Bettencourt, par exemple, en devenant le personnage de Madame, n’est plus seulement la riche héritière dépouillée par des politiques ou des espèces de gigolos, elle devient une puissance de mort, une puissance destructrice, intégrée dans une logique mortifère plus générale (celle du capitalisme, du néolibéralisme, celle d’une humanité colonisatrice du monde et aveugle au monde, etc.) : elle devient, par la fiction, le signe d’autre chose qu’elle-même, ou le signe de ce qui est impliqué par elle sans que cela ne soit perçu. Ce qui signifie également que chacun peut-être plusieurs récits et d’autres récits, comme le monde peut être d’autres récits, d’autres mondes.
Il est significatif que les personnes « réelles » reprises dans le roman le soient aussi en tant qu’êtres créés par le langage (celui des communiqués officiels, celui de la presse, celui des réseaux sociaux, des procès, etc.) : le « réel » est aussi déjà du langage – Bettencourt, Macron, Musk, étant aussi des récits. Mathieu Larnaudie reprend volontiers les récits constitutifs de ces personnes, qui en sont indissociables, le passage sur les cheveux postiches d’un homme de pouvoir que l’on identifie comme Emmanuel Macron étant de ce point de vue significatif : vérité ou pure rumeur ?, on ne sait pas (de même, un « faux » tableau peut devenir un « vrai » s’il est déclaré tel). Le langage façonne un « réel » dont la « réalité » est indécidable puisqu’il est indissociable d’une création par le langage.
Le roman, ainsi, répète la logique du pouvoir qui anime le langage et le rapport entre celui-ci et le réel, créant une œuvre qui est le monde mais aussi un monde autre. En exhibant cette logique, en l’utilisant pour produire d’autres significations, le roman se situe également en dehors de cette logique, ou contre elle, en tout cas en dehors des finalités qui sont les siennes aujourd’hui, au profit d’une sorte de contre-discours qui signifie dans un même geste l’absence du monde comme sa présence réelle, les causes de sa destruction comme des remédiations possibles. Il s’agirait, en quelque sorte, d’utiliser le pouvoir contre lui-même, de le faire dérailler pour mettre en évidence ce qu’il nie, ce qu’il masque, ce qu’il détruit : le monde et la vie du monde.
C’est cette alliance – qui ici est en même temps un antagonisme – entre le pouvoir par le langage et le langage de la fiction comme résistance qui tisse le style de Mathieu Larnaudie, qui appelle les rythmes et constructions de ses phrases, les articulations de la narration, les évolutions et vortex du roman – l’ensemble constituant une mise en pratique des rapports complexes et fins qui dans le roman sont présents entre langage, vérité, réalité.
Mathieu Larnaudie, Trash Vortex, Actes Sud, « Babel », mars 2026, 512 p., 11 € 40