Les mains dans les poches : Laure Gauthier, mélusine reloaded (entretien)

Entretien avec Laure Gauthier au sujet de son dernier livre, mélusine reoladed, où il est question, entre autres, de politique, d’écologie, de contes et de dystopies, d’imaginaire, de poésie, ou encore de Jean-Luc Nancy. Quand l’imaginaire littéraire devient un des points de vue à partir duquel penser notre monde et peut-être l’habiter.

Dans ton livre, on peut voir des échos d’un autre de tes livres, la cité dolente, réédité chez LansKine en 2023. Ce dernier se présente comme de la poésie, alors que mélusine reloaded serait un roman, un récit. Et celui-ci, en ce qui concerne la question du genre littéraire, est complexe, réunissant ou traversant le récit dystopique, le conte, la fable. Dans mélusine reloaded, on trouve une synthèse dystopique de notre monde d’aujourd’hui, du monde occidental en tout cas, de certains aspects de ce monde. Cette présentation sous la forme d’une dystopie permet une critique mais aussi l’évocation d’une réalité qui serait préférable, ce qui était aussi le cas, à sa façon, pour la cité dolente. Et on retrouve d’un livre à l’autre certains des éléments de cette critique. Si on considère celle-ci, ses objets, je me dis que cette critique pourrait aussi être développée sous la forme d’un essai – pourquoi pas ? Mes questions, qui présupposent certaines distinctions discutables et que tes livres tendent aussi à perturber, seraient les suivantes : Pourquoi avoir choisi cette fois le roman plutôt que la poésie, qu’est-ce que le roman permet pour toi par rapport à la poésie ? Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que l’essai ? Qu’est-ce que, pour ton compte, permettrait l’écriture romanesque par rapport à l’essai ? 

Mélusine reloaded s’inscrit par certains aspects dans la continuité de mes livres précédents, particulièrement de la cité dolente pour le miroir critique qu’elle offre de la société de surconsommation occidentale. Pour mélusine, l’écriture s’est progressivement imposée comme une écriture en prose, comme une nécessité absolue au moment où j’ai écrit le premier chapitre. Ensuite, il y a eu une longue pause pendant laquelle j’ai élaboré des esquisses du livre, mais tout cela a beaucoup évolué avec le temps, l’univers dystopique s’est construit pas à pas dans le temps. Ce qui était essentiel pour moi, c’est de revenir au conte : écrire un conte contemporain, ça, c’était vraiment l’horizon.

Tous mes livres dialoguent avec des lieux « communs » que ce soient des lieux réels (Rodez, un hypermarché ou les cavernes préhistoriques dans les corps caverneux), des hétérotopies (un lycée la nuit, un EHPAD, les nuages, etc.) ou encore des légendes et des œuvres que nous avons en commun et qui traversent l’histoire comme La Divine Comédie de Dante (la cité dolente) ou l’histoire de Kaspar Hauser (kaspar de pierre, La lettre volée, 2017). Les contes sont également et autrement un « lieu commun » puisqu’ils reposent sur des mythèmes qui ont traversé les siècles et les cultures. Depuis plus d’un siècle en Europe, les contes sont souvent analysés en sciences humaines, en psychanalyse, et cités dans la littérature (comme André Breton qui fait allusion à la fée dans Nadja et dans Arcane 17). J’ai souhaité écrire une variante complète de la légende de Mélusine (la fée du Poitou aux pouvoirs magiques, mi-femme, mi-serpent), en réarticulant certains motifs. Il y a dans le conte ou dans les mythes une poussée dystopique et des germes utopiques. C’est ce que je souhaitais : une tension entre un miroir critique de la société occidentale et la capacité de rêver à un monde meilleur. Je suis partie des récits médiévaux et aussi d’un univers de science-fiction (l’allusion à la série des Matrix). Mais il s’agit d’une mélusine « rechargée », « reloaded », qui a traversé les siècles et initie une histoire tout à fait nouvelle.

C’est également un roman en ce sens qu’il est un récit intégralement fictif racontant les « aventures » de mélusine. Un roman dystopique et poétique… Je me situe toujours « entre », dans des tensions génériques et non pas à l’intérieur d’un genre. L’écart est une position de vigilance. Pour aborder les ravages sociétaux, politiques, environnementaux, j’ai souhaité créer un univers complet qui réclamait ce réalisme magique du récit en prose. Il importait pour moi de donner à traverser une vision du monde incarnée. Cet univers se situe dans un dialogue avec des récits dystopiques de différentes périodes, des romans médiévaux, des contes ou nouvelles romantiques, surréalistes, et des romans de poètes contemporains ainsi que des essais.

Pour critiquer les tendances préfascistes et dévastatrices de notre société, il m’a été nécessaire d’incarner certains éléments, jusque dans des détails précis (les vitrines, les sons, l’apparence des gens), et aussi de construire des espaces-temps continus, à la différence de la cité dolente, où passages en prose, vers libres et petits poèmes alternent. La narration, discontinue, y tient à un fil. Cette fois, pour mélusine, j’ai eu besoin d’aller plus à fond dans les détails réalistes de ce monde que je posais, de « romancer » l’histoire. Pour décrire la violence d’un monde de consommation, où les paysages sont dévastés par le tourisme, où l’on ne rit plus faute de dents, où la langue est appauvrie jusqu’à l’os et où les acronymes fleurissent, signe de la fascisation de la société. J’ai voulu entrer dans des architectures, dans des paysages avec leur botanique. Et aussi davantage incarner mélusine et raymondin, le jardinier, même s’ils ne sont pas à proprement parler des personnages, le récit reste un conte, ce sont des êtres qui flottent dans cet univers. Ce réalisme demeure un réalisme magique qui donne à voir les rouages d’une société tournant à vide (une société avide) et met en lumière l’absurdité et la folie d’un monde appauvri. Si mon roman est poétique, c’est pour moi par ce travail de langue qui s’y fait, où ce que je dénonce advient dans la langue.

Je me sens en affinité avec les projets surréalistes mais aussi les dystopies, de Kafka à Damasio, ou encore avec de nombreux romans de poètes comme celui de Lucie Taïeb, Les échappées, ou les textes de Margaret Cavendish, cette autrice du 17e siècle, également publiée par Corti. Il n’était pas question d’écrire un essai car, justement, c’est l’incarnation sensible qui m’importait. Ce que je souhaitais, ce n’était pas construire un discours analytique mais incarner tous ces dangers, donner à ressentir, à vivre dans le monde tel qu’il risque de devenir, post-démocratique et multipollué. Le libéralisme nous prive de faire l’expérience des choses. On éloigne les personnes âgées, on n’assiste plus à la mort des proches, hospitalisés, on ne va plus au cimetière, on consomme, on souhaite rajeunir, et on est nourri d’images toute la journée, de « stories » qui ne sont pas des histoires et de « réels » déréalisés. Tout est fait pour nous éloigner de l’expérience de la vie et de la mort en nous occupant à la surface des choses. Il était important que ma conception de la société soit intelligible sensiblement. C’est la force magique du roman et du conte pour moi que de permettre de déployer plusieurs niveaux de sensations et de réflexions dans une histoire apparemment simple. Je pense que c’est après la lecture qu’apparaît la dimension réflexive de mélusine. Que le livre continue à travailler en nous. Tout au moins je l’espère.

J’ai posé ma première question aussi parce qu’on peut lire dans mélusine reloaded une forme de réflexion au sujet du langage et de la littérature. Dans le monde dystopique que tu inventes, les livres ne sont que des objets pittoresques pour faire des photographies, qui ne sont pas là pour être lus, plus personne ne lisant de livres. Le langage des gens est pauvre, quasi inexistant, et le langage officiel se réduit à quelques sigles et acronymes. Ce langage simplifie à l’extrême, rend abstrait, divise et classe de manière très tranchée, et il impose une façon de désigner comme de penser, un récit supposément commun. Ce langage, de plus, signifie et est efficace en s’appuyant sur des mesures politiques, juridiques, pas du tout démocratiques. Une des caractéristiques de cette dystopie est l’omniprésence des images, surtout d’un type d’image supposé synthétiser un certain régime de l’image aujourd’hui dans son usage commun : selfie, image-cliché, etc. À ce type d’image, il me semble que tu opposes l’écriture littéraire, et que la différence entre les deux concerne le rapport à soi et au monde. Qu’est-ce qui, selon toi, caractérise ce type d’image que tu critiques et en quoi serait-il problématique ? En quoi l’écriture littéraire peut-elle être pensée comme porteuse de possibilités meilleures ?

Oui, j’écris toujours avec l’impulsion de remettre en mouvement, donc en vie, des images qui se sont sédimentées, images d’Épinal. J’ai cherché à « recharger » l’histoire de Mélusine pour que les mouvements de cette fable (l’interdit, l’être-fée, la transgression…) ne soient pas cristallisés mais vivants donc en transformation.

Nous croulons aujourd’hui sous l’accumulation d’images extérieures. À force de vouloir iconiser des personnes ou de s’iconiser soi-même dans un selfie permanent, on dévalue tout. C’est le régime néo-libéral appliqué à l’image. Dans le livre, j’évoque les mètres cube d’auto-archives que l’on génère. Le livre interroge cela, cette perte d’expérience qui consiste à vouloir attester de nos vies en photographiant tout, en faisant musée de tout. Ce phénomène nous accapare à la surface des choses, nous fait consommer de l’image, et nous ôte le temps nécessaire pour en fabriquer, nous retire des temps de veille, de méditation, de contemplation, de lecture ou de sommeil où d’autres images émergent. Le livre montre, je crois, combien l’« imaginaire » est mis à mal dans ce  scroll géant et permanent. Or c’est bien ça, le mot qui désigne la capacité à inventer, évoque la capacité à fabriquer des images. Et si notre imaginaire s’étiole, c’est aussi parce que la langue se raréfie et se désingularise. Celle qui permet en nous de lier les images.

La littérature, et la poésie en particulier, peut aller à l’encontre de cette entreprise mortifère qui consiste à rétrécir l’imaginaire individuel et collectif en imposant des images préfabriquées, du faux « underground » consommable, une sorte de galerie de photos imposées, nous ravalant au rang de consommateurs. Il n’y a pas un seul « uniforme » mais des images uniformes nous sont vendues comme de la singularité ou de l’indépendance. Toute image, même des images poétiques, dès lors qu’elles sont préfabriquées, déconnectées d’une expérience forte, perdent toute vigueur. En proposant des moments de silence et de plongée en la langue, la littérature peut proposer un contrefeu et nourrir d’autres temporalités, d’autres images.

Ce que la littérature peut, c’est rendre vigilant, rendre sensible à la précarité de la société, de la vie et à celle de la langue. Un des exemples que j’ai choisis, c’est de pousser le principe des acronymes jusqu’à l’absurde. Nous ne sommes pas menacés que par la désincarnation des sociétés anonymes, il y a une langue anonyme, des personnes fonctionnalisées dans des métiers où la langue majoritaire est criblée d’expressions figées et d’acronymes comme si c’était une valeur ajoutée, alors que c’est une valeur retirée. Dans le texte, les « minuscules », les noms communs et singuliers de mélusine, s’opposent aux majuscules et aux acronymes des pouvoirs totalitaires.

En caricaturant dans les premiers chapitres la réduction de l’imaginaire dans un monde où les livres ont disparu et où les librairies sont devenues un fond de selfie pour « Touristes Traversants », je remets en circulation la langue. J’espère sensibiliser des lecteur.ice.s à ça, donner envie de chercher leur langue, d’alerter sur l’importance d’une langue singulière pour un projet commun. La société de consommation qui prétend incarner la norme et pathologiser d’autres modes de vie, est en fait très déréalisée et mortifère. Je lui oppose un réalisme magique dont je pense qu’il possède une puissance transgressive.

Une question qui complète ou prolonge la précédente. Dans le livre, les deux personnages qui écrivent, à savoir mélusine et le jardinier, sont des êtres hybrides, dont l’identité est incertaine, en tout cas plurielle. Aucun des deux ne peut être enfermé dans une catégorie exclusive, ce qu’ils sont échappant au langage simplificateur de l’espèce de dictature au pouvoir. Ces deux personnages écrivent, le jardinier écrivant « un livre sur toutes les lisières possibles ». On comprend qu’en tant qu’ils sont hybrides, l’écrivain, l’écrivaine, seraient moins un « je » qu’une pluralité, un « je » pluriel. Quels rapports établis-tu entre l’écriture et l’hybridité, entre l’écriture et la notion de « lisière », sachant que ce qui est hybride paraît transgresser les limites établies, les frontières ?

L’hybridité est au centre même de l’écriture de mélusine. À notre époque qui est tentée d’oublier les acquis critiques du XXe siècle pour revenir à des narrations rassurantes, tentée de resservir les plats d’une grandeur qui nous aurait quittés, je choisis ostensiblement un retour au conte qui est un genre passe-muraille, un genre hybride, entre prose et poésie sans origine assignable. Le conte, ce sont des mythèmes pour tou.te.s ! C’est particulièrement manifeste dans les histoires de serpents où les mythes orientaux et nordiques se croisent, se fécondent réciproquement. Le conte traverse les cultures et le temps. Il était important pour moi de prendre ce sujet « commun », l’histoire mythique de cette femme à moitié serpent dont les sources sont orientales et nordiques, mêlées à des légendes régionales de la France de l’Ouest, notamment du Poitou, et de le transformer.

Je suis partie d’éléments connus (la forêt, la rencontre avec raymondin près d’une source, le mariage, l’interdit et le sabbat, la découverte de l’animalité, la transgression de l’interdit) et les ai réinventés. Il s’est agi pour moi de tenter d’écrire une variante intégrale de l’histoire et non pas seulement de prendre la fée comme simple prétexte. Réécrire cette fable me permettait de revenir à des questions sur la tension entre animalité et humanité au travers de l’être hybride mi-animal, mi-humain, ce qu’on a appelé un être-fée. Ces êtres ont toujours été présents dans l’humanité, des êtres qui transgressent les limitations ordinaires de la société. On sait que les êtres hybrides font partie de la culture dès ses premières expressions artistiques : l’art rupestre représente des figures mi animales-mi humaines, tandis que l’hybridité entre le genre féminin et masculin est aussi au centre de la culture dès l’Antiquité, sans doute avant. Si mélusine transgresse la frontière entre humanité et animalité, le jardinier qui ne dit pas son prénom a transgressé celle du genre, on devine dans le livre qu’il a dû être femme, et est donc lui-aussi un être-fée, nécessairement queer. Le sens voyage et transite en traversant les frontières, en ne s’arrêtant pas au sens commun.

L’écriture est forcément hybride : écrire littérairement, c’est refuser la norme linguistique, renoncer à la langue de communication, déplacer la syntaxe, inventer des personnes, relancer les dés. En écrivant, on touche à tout ce qui est « dysphorique » (je pense à Dysphoria Mundi de Paul B. Preciado, un essai essentiel) et on invite les lecteur.ice.s à traverser des espaces interstitiels qui interrogent les fondements de la société. Toucher à la langue, c’est toucher à la matrice des normes. Réécrire la vie, c’est la faire dévier et faire entendre les lisières, et montrer que les frontières sont souvent artificielles.

Dans mélusine reloaded, mélusine quitte la route tracée du mythe au moment où elle devait enfanter (les récits médiévaux la rendent mère de dix enfants): elle part avorter dans un Cotentin appauvri et aux mains d’un parti fasciste. Le récit quitte aussi les rails de la fable médiévale, au moment de la transgression de l’interdit, quand raymondin observe sa femme le jour du sabbat alors qu’il avait donné sa parole de ne pas le faire. Le sabbat, dans la légende, c’est le jour où Mélusine découvre, à l’abri des regards, son corps mi-animal, mi-serpent. À ce moment-là, j’ai choisi d’associer l’animalité débordante et la sensualité à la solitude et à l’écriture. Ce qui se trame lors des sabbats de mélusine, c’est qu’elle repense le monde et le réécrit en secret. Elle biffe le récit tout comme, ensuite, le jardinier anonyme qu’elle rencontre. Il est un clin d’œil aux personnages des idylles. Les deux réécrivent l’histoire, tentent de modifier le cours des choses tout en acceptant la finitude.

Ce conte n’est pas un conte romantique, cette mélusine n’est pas celle d’Arnim von Arnim. Je ne reviens pas au Moyen Âge pour y trouver « ce qui manque » et l’annonce d’un âge d’or à venir. Je dialogue avec les récits médiévaux pour redonner vie à des bribes de récits laissées hors champ ou en déshérence, pour y trouver des germes d’à-venir, mais celui-ci est rude, désespéré et tout sauf idéalisé. S’il ne s’agit pas d’un Moyen Âge romantisé, je crois que tout.e un chacun.e peut écrire, biffer son histoire et contribuer à réorienter le chemin commun. En ce sens « mélusine » est un nom commun. Son absence de majuscule, c’est comme le je ouvert, fendu, des poèmes, c’est un nom à trou, à remplir, écrire, ré-investir. Comme kaspar ou villon dans mes livres précédents, devenus noms communs. Mélusine vient faire pour nous, et nous avec elle, la « démonstration » magique du pouvoir de la langue et de l’imaginaire qui transforme le chemin tracé. Mélusine est un miroir, et elle est un « nous ». L’être-fée du conte, c’est notre imaginaire. C’est nous, pris à partie, devenus témoins de l’aggravation du monde.

Quand la fée se retire en âge, dans le chapitre « une idylle partielle », nous sommes confrontés brutalement à notre présent. Il ne reste, à marée basse, que des questions âpres et irrésolues. Que faire maintenant une fois sortis de l’espace-temps magique du conte ? Le dernier chapitre offre un renversement, un retour vers le temps de l’Histoire. À ce moment, se pose la question politique de façon plus aigüe encore. Cette humanité acceptée, cette finitude acceptée, sa vieillesse et celle du monde, n’empêche pas la catastrophe d’advenir. Mélusine ne fuit pas par la fenêtre comme dans la légende, elle s’étiole pas à pas, laisse des écrits, mais nous laisse face à une nature menacée et à notre solitude. La question qui nous revient, lancinante, sachant que ce réalisme est un réalisme magique, c’est : serons-nous capables de nous autogérer ? D’affronter ces dangers sans fée ? De continuer ce qu’elle a inventé ? Nous reste un vide à habiter, une parole à faire ressurgir présentement.

Ton livre oppose deux façons d’être au monde, avec et dans le monde, deux images antagonistes du monde. Et le livre appelle à un nouveau type de rapport au monde. Tu utilises de manière récurrente la notion de « peau » pour exprimer ce nouveau rapport au monde, comme tu affirmes à plusieurs reprises l’idée d’une nécessaire attention au « présent », ce terme se rattachant au temps mais aussi au « présent » dans le sens de « ce qui est offert », un « cadeau ». On peut arriver à l’idée : être attentif au présent, plus qu’au passé ou au futur, serait un moyen pour que le monde nous soit donné. Dans mélusine reloaded, cette première idée est liée à au moins une autre qui est l’acceptation : accepter que ce qui est perdu le soit, accepter la disparition, accepter l’impossible ou, comme tu l’écris : « Accepter l’irréversibilité », c’est-à-dire un autre rapport au temps. Tu écris aussi : « admirer les oliviers tant qu’il y en avait sans pleurer les arbres manquants ». Qu’est-ce qui définirait ce nouveau rapport au monde ? En quoi cette forme d’acceptation serait-elle distincte d’une simple résignation, ne pourrait pas être confondue avec une façon d’être qui pourrait paraître incompatible avec l’action politique, avec le souci des populations qui subissent de façon marquée la destruction de la planète ?

Il était important pour moi de dévier de la matrice du conte au moment où l’interdit est brisé et de ne pas faire s’échapper mélusine par la fenêtre comme dans la légende : pas d’escapisme donc. L’interdit brisé, le secret dévoilé ne fait pas de la fée un spectre invisible mais un être qui accepte de faire face à la vieillesse et de s’inscrire dans l’histoire humaine. Le dernier chapitre « une idylle partielle » transforme le livre dystopique en un moment utopique, qui est paradoxalement le moment le plus triste. À ce moment-là, l’écriture se fait plus sensible, mélusine devenue femme âgée qui renonce à ses responsabilités politiques, cultive son jardin, écrit et accepte de mourir face à l’océan orange. Il s’agit bien d’une acceptation et non d’un passéisme, car jusqu’à ce qu’elle sente ses forces la quitter, elle lutte, vit en société, écrit et transmet. Disons qu’à la toute fin, sachant sa fin proche, elle se retire de façon naturelle, comme les chats quand ils sentent qu’ils vont mourir. Il y a là un moment de réflexion sur la vieillesse et la mort qui prolonge les pages des corps caverneux évoquant l’EHPAD (« ehpad-mélodie ») ou celles de la cité dolente qui se passent dans un hospice.

La fin du texte, le fait que mélusine trouve malgré tout une certaine beauté à la marée polluée, ne veut pas dire qu’elle se résigne ou est sourde aux dévastations aux quatre coins du globe. C’est davantage un « continuer quand même » qui est suggéré, une façon d’accepter de vivre malgré la finitude annoncée. J’ai beaucoup d’affinités avec l’œuvre de Jean-Luc Nancy sur la finitude et une attention particulière à son œuvre et à l’inflexion de sa philosophie à partir du moment où il a fait l’expérience de la maladie. Ma propre traversée d’épreuves lourdes m’a sans doute sensibilisée à cette pensée et de la finitude et de la nécessité de vivre présentement en acceptant de faire face. Or, au moment où j’écrivais le deuxième chapitre du livre, est paru l’essai La peau fragile du monde (Galilée, 2019). J’ai décidé de nommer ce chapitre « à même la peau du monde » en raison à la fois de l’évocation d’une peau de cerf magique dans le livre de Jean d’Arras et de l’essai de Nancy. Ce chapitre, comme mon livre, interroge notre déroute, la fugacité de notre existence, la fragilité du monde, sans tomber dans un catastrophisme. C’est ainsi que mélusine dit que ces épreuves, qui constituent peut-être la fin annoncée de notre société, ne sont pas une apocalypse mais un « présent encore », un présent dont il faut prendre soin et faire l’expérience plutôt que de tomber dans une déploration « moderne » : il s’agit d’éviter le double écueil d’une frayeur paralysante et d’un escapisme ré-enchanteur et béat.

Dans une première version du texte, plus longue, un chapitre se situait au Mexique et un autre entre la Syrie et Gaza. Cette version faisait écho plus directement aux malheurs climatiques, politiques et sociétaux actuels. J’ai décidé ensuite de réduire le propos dans un espace-temps magique. Mais il ne s’agit là pas d’une acceptation benoite et passive de la fin ni d’un oubli du reste du monde ! Surtout pas ! Bien au contraire, ce livre montre le naufrage possible du monde occidental, que l’Occident, s’il reste persuadé d’incarner la démocratie sans se rendre compte que le monde brûle, va droit dans le mur et la mort. D’un point de vue climatique et politique. La fin du roman est défective, il n’y a pas d’âge d’or, il ne s’agit pas de trouver belle la fin du monde ni sa propre fin, mais de vivre au mieux le chemin qui reste, en tentant comme l’a fait mélusine, une image de nous-mêmes, de transformer le plus possible la société afin de tenter d’échapper à la catastrophe ou de la retarder le plus possible. C’est une attitude que l’on trouve dans des pays en guerre qui doivent nécessairement vivre au présent pour trouver la force de traverser les épreuves.

Si mélusine accepte de mourir et trouve une beauté à la marée orangée, c’est un geste humain, comme on peut aimer ou trouver beau en temps de guerre un soleil couchant dans un village bombardé. Ça ne nie à aucun moment les ravages. Je ne sais pas combien de temps l’humanité vivra au rythme où elle consomme, détruit et pollue. À la fin du livre, on n’a pas envie de se laisser mourir dans une marée polluée, mais on prend conscience de la catastrophe possible et j’espère que les lecteur.ice.s se demanderont : que faire ? Que pouvons-nous transformer présentement ? Ce sens du présent comme cadeau, c’est une invitation à faire l’expérience du chemin possible entre notre présent et celui de mélusine « après le texte », de faire au mieux possible, d’inventer un « mieux ».

Ton livre mobilise la notion de fragilité. Le monde dystopique que tu évoques se caractérise par la destruction des liens sociaux que nous avons l’impression de connaître encore mais aussi des formes de vie, des écosystèmes, de la valeur de l’être humain, du vivant en général. Ce monde dystopique exprime la fragilité de ce qui existe, sa destruction possible, peut-être ou sans doute déjà en marche. Il y a aussi la fragilité du corps, le vieillissement, la mort, ce qui était aussi un des thèmes de la cité dolente. Si, dans mélusine reloaded, la destruction de tout est dénoncée, la prise en compte de la fragilité, l’attention à la fragilité paraissent au contraire valorisées. On le voit, bien sûr, par exemple, par la façon dont se termine le livre. Est-ce que tu penses que l’on pourrait faire de la fragilité le principe d’une éthique, voire d’une politique ? Je me pose aussi la question : que serait une écriture, que serait un livre « fragiles » ?

Oui, la fragilité est en question dans mélusine reloaded. Certes, j’ai choisi d’emboiter le pas aux récits mélusiniens et de conserver des caractéristiques « fortes » de l’être magique qu’est la femme-serpent : la générosité, la pugnacité, l’inventivité, la prodigalité et la passion architecturale. Elle réforme à elle seule la société, les cités, les campagnes, la politique, transforme les lois, les gouvernements et les paysages. C’est la dimension surnaturelle du conte. J’ai choisi ce conte aussi car il attribue à une femme des pouvoirs qui lui ont rarement été octroyés dans l’histoire. Mais il est toujours à nouveau souligné que mélusine est épuisée, qu’elle est entre deux eaux, entre deux âges, qu’elle n’a « pas de pouvoir surnaturel » et elle a perdu sa majuscule. Loin de déplorer une quelconque « perte de l’aura », il en va de l’enjeu d’une porosité au monde tant naturel qu’humain, d’une conscience de la fragilité du vivant : « Prendre le chemin de mélusine, c’est accepter de marcher à marée basse sans objets, cheminer fragiles et équipés sans épopée ».

La fragilité est entendue non comme faiblesse mais comme conscience aigüe de la vie et de l’altérité, du chaos en le monde, de la précarité de notre condition et de la catastrophe politique, sociale, écologique et climatique. La fragilité comme conscience du monde. C’est bien sûr aux antipodes des nationalismes, du patriarcat ou encore du narcissisme. Il y a bien dans mélusine reloaded, comme tu le suggères justement, une éthique de la fragilité. Cette conscience ne concerne pas que l’être humain qui n’est pas le seul être digne d’habiter la Terre. En ce sens, mélusine, quand elle prend le cerf mourant dans ses bras au milieu de la forêt de brocéliande dévastée, s’inscrit dans la lignée de l’écologie politique défendue par Bruno Latour, ou encore des travaux sur une ontologie « diminuée », non fondée sur la puissance comme l’essai de Tristan Garcia, Laisser être et rendre puissant, ou encore le Superfaible de Laurent de Sutter où le renoncement à la force apparaît comme la seule façon d’envisager l’avenir.

Dans mes livres, je laisse affleurer la fragilité et je la lie au courage de regarder l’adversité en face. J’écris « contre » Bataille, c’est-à-dire adossée à lui, quant au courage de faire face à l’adversité et à la nécessité d’éviter le mièvre, mais aussi contre ses positions sur la mort et la force. C’était déjà le cas dans la cité dolente, où, à un moment, le texte fait écho au destin de Bastien, le tout jeune garçon mort après que son père l’a mis dans une machine à laver pour avoir rapporté de la maternelle un dessin jugé « mal fait ». Défaisant le discours de Leiris dans « La littérature comme tauromachie » qui se moque des « vaines grâces de ballerine », j’entame une réflexion sur le taureau, principe régulateur de mon texte, et montre que le jeune enfant, avalant la lessive et regardant sans haine son père au travers du hublot, a fait preuve de courage. Être fragile est une forme d’ouverture, de conscience de l’autre, mais ça n’est pas un défaitisme. Reconnaître ses limites ne veut pas dire qu’on ne peut pas défendre ardemment une cause juste. C’est aussi cette éthique de la fragilité qui m’a rapprochée de la philosophie de Jean-Luc. Nancy, particulièrement dans la deuxième période de son œuvre.

Il est difficile de dire ce qu’est un livre fragile. Car sans doute un livre fragile échappe justement aux catégories fortes et fixes. Sans doute est-ce un livre qui accepte le caractère défectif ou partiellement défectif de sa proposition tout en tentant d’imaginer avec courage un univers. Je pense spontanément à l’œuvre de Kafka ou de Bachmann dans Malina. Il y a de nombreux « livres fragiles » à mes yeux dans la poésie contemporaine et dans les romans de poètes. La poésie telle que je la conçois me semble être une conscience de la fragilité. Mais il m’est difficile d’en dessiner des contours. Il me semble que ces œuvres fragiles sont des œuvres ouvertes, poreuses, qui parlent de la violence, des systèmes de violence, qui opposent une résistance de la langue tout en laissant entrevoir des failles. La tentative d’articuler une utopie ou un rêve sans imposer de système autoritaire ou clos. Comme une architecture dans le paysage qui n’essaierait pas de faire monument. Un livre ouvert, qui est traversé, qui accepte ses héritages et tend la main aux suivants.

Si j’essaie de répondre à partir de mes textes, je pense à je neige entre les mots de villon (LansKine, 2018) : dans ce livre de poésie, villon, loin d’être un mythe, une sorte de caricature du poète entre prostituées, alcool et « mauvaise vie », apparaît dans des moments laissés hors champ des archives, des moments de fragilité, après la mort de l’homme qu’il a tué accidentellement, traversant la nuit la place de Grève enneigée, en proie au doute. C’est aussi kaspar hauser, marchant la tête « pleine de vers et de bris » dans kaspar de pierre, ne se laissant pas enfermer dans le mythe de l’enfant « au cœur pur » comme l’avait désigné Françoise Dolto. C’est aussi, à la toute fin de la cité dolente, le vieillard qui se décide à sortir de l’hospice où il s’est lui-même enfermé pour revenir vers la vie « les mains vides et les pieds nus ».

Écrire des livres fragiles fragilise sans doute. L’écriture a tendance à ouvrir les failles. C’est peut-être ça, écrire des livres fragiles, accepter d’entendre les failles et les donner à entendre. Ne pas mettre du béton armé dans les trous, ne pas cacher les lézardes sur les murs du système, faire résonner nos « corps caverneux » qui sont des espaces de liberté. Mélusine aussi, en acceptant la finitude, se libère du mythe, devient libre. Et en laissant ouverts des endroits fragiles que toute personne sur terre possède, nous restons ouverts à la fragilité et à la force du vivant. Dans mes livres on croise Pasolini, Artaud, Villon, Bachmann, Héloïse, Mélusine, Emilia Galotti, Circé… : des êtres fragiles et intenses, courageux, humbles, queer et résistants.

Laure Gauthier, mélusine reloaded, éditions Points, mars 2026, 160 p., 7 € 90

Cet entretien a été réalisé lors de la sortie du livre en grand format.