Il est des rencontres dont on ne se remet pas, des pertes que l’on n’admet pas davantage. France Huser le dit d’emblée : « Longtemps je n’ai pas pardonné à René Char d’être mort ». Elle signe aujourd’hui un portrait sublime du poète.
Près de quarante ans après sa disparition, elle fait même davantage que cela en lui redonnant vie d’une manière particulièrement sensible. Les rendez-vous de l’Isle-sur-la-Sorgue regorgent en effet d’anecdotes, de confidences et de verbatim. En quelques pages, nous voici conquis tant France Huser atteint la juste pesée d’un être.
Du jardin des Busclats, qu’il convenait de parcourir à chaque fois, à l’intransigeance de Char, l’écrivaine dit tout dans une langue à la fois limpide et très élégante. Elle passe en revue des décennies d’amitié et de fascination pour un être au magnétisme indicible. Parfois, il semblerait qu’elle ait besoin de dire les choses pour attester qu’elles eurent vraiment lieu, comme si la fréquentation du poète relevait du miracle : « À plusieurs reprises donc, j’ai passé des journées aux Busclats avec René Char ».

Tout, en sa présence, devient l’objet de poésie. Le magnétophone se transforme en « petit copain » ; la promenade à travers les oliviers, les plantes de Provence et le plaqueminier prend la tournure d’un rite ; la découverte d’un silex sur le chemin le ramène aux hommes de la préhistoire. On pourrait énumérer ainsi la quasi-totalité du livre, qui regorge d’exemples d’une splendeur inouïe. Peu à peu, la question n’est plus : à quoi bon des poètes en temps de détresse ?, mais : qu’est-ce qu’un poète ? Et France Huser y répond à chaque page.
On le sait, la poésie vaut par la force des images qu’elle charrie. Nulle surprise donc à ce qu’il soit question de Rembrandt, Nicolas de Staël ou Georges de La Tour, ou bien de la propre mythologie personnelle de Char. Certaines scènes qui émaillent le récit nous y renvoient assez fidèlement. Il n’est qu’à songer au passage d’un rémouleur ou au feu sur lequel veille le jeune Char tandis que son père agonise ; à sa grand-mère superstitieuse ou à sa manie de grimper dans les arbres.
Cela n’étonnera personne, mais un poète fait son miel du réel et de la plate réalité, jusque dans l’épluchage de pommes de terre ; c’est aussi un être de désir qui parle par images tout en demeurant attentif au chant des oiseaux. C’est enfin et avant tout un lecteur de poésie ; et les figures tutélaires abondent d’une page à l’autre, de Baudelaire à Villon, qu’il ne cessa jamais de relire, sans oublier Mandelstam.
Cette poésie en majesté se retrouve dans les portraits d’êtres poétiques, rebelles et vagabonds — que Char nommait « les Transparents » et dont l’écrivaine restitue l’aura. De ces êtres marginaux, maîtres ès proverbes, Char admet : « Ils me donnaient ma silhouette de demain ».
Ces hommes et ces femmes furent également à l’origine de ses premiers émois. De Diane la Transparente, France Huser raconte : « Quand il avait onze ans (elle devait en avoir trente-cinq ou quarante), il était amoureux de cette femme qui incarnait la liberté, il venait bavarder avec elle qui lui souriait et lui offrait des grenades ou du sirop d’orgeat qu’elle confectionnait elle-même […]. On aurait cru qu’elle avait fait l’amour toute la journée et ces cernes étaient très émouvants ».

On minimise parfois la place que la colère occupe dans la vie d’un poète. On ignore le moteur que cela constitue. France Huser insiste fort justement sur celle qui anime Char : « Chaque fois que je l’ai vu, je l’ai vu au moins un moment en colère […]. Pour lui la colère, comme la poésie, bousculait les choses ».
C’est que cette colère provient d’une immense solitude, d’une solitude impossible à éteindre, et qui le poursuivra toute sa vie : « Pendant la longue maladie de son père, Char était près de lui à veiller sur le feu et à ajouter du bois. La nuit paraissait alors plus profonde qu’ailleurs : son frère aîné était à la guerre, sa sœur en Bretagne et lui tout jeune enfant. La seule vraie lumière dans cet hiver était la flamme des bûches sans cesse renouvelées ». C’est donc très jeune que la nécessité de voir au-delà, dans le lointain, naquit.
Avec la mort du père, la vérité disparaît et la quête poétique commence. À jamais et encore jeunes, nous voici séparés du commun des mortels. Ne subsistent plus que l’aventure irremplaçable que constitue la nuit, et le silence. L’enfant Char, secret, savait déjà que personne ne le comprendrait jamais plus. Seule l’écriture serait en mesure de le sauver.
Un demi-siècle a passé, mais rien n’a vraiment changé. Char regrettait déjà la disparition de la nuit et la mort du silence ; il s’emportait contre les inepties des hommes politiques qu’il entendait ou qu’il lisait dans la presse. Au détour d’une phrase, on apprend que Char, lui, aurait aimé qu’on oubliât son passé de résistant. Et qu’il aimait passionnément les gens, dans toutes leurs différences.

De mémoire de lecteur, on aura rarement eu à ce point l’impression d’accéder non seulement à une personne, mais à un poète. Loin de l’abomination des temps présents, on garde le goût d’un après-midi lumineux passé en la compagnie d’un homme pour qui la poésie était la raison première de vivre. Il faut lire ce livre pour comprendre que René Char est plus que jamais notre semblable, notre frère.
France Huser, Les rendez-vous de l’Isle-sur-la-Sorgue, éditions Arléa, février 2026, 71 pages, 14€.