Joan Semmel, Intimacy-Autonomy, 1974 (Brooklyn Museum)

Lascaux, véritable lanterne magique, n’est pas qu’un simple témoignage du passé, qu’une antique archive de l’humanité, elle est le lieu de notre naissance, notre scène originelle, notre trame intérieure. Lascaux est notre premier rêve, notre toute première vision dont le souvenir hante nos nuits sans que l’on sache à vrai dire ce qui nous hante : « Un homme qui pénètre dans une caverne paléolithique, alors que c’est la première fois », écrit Pascal Quignard, « la reconnaît. Il revient » (Dernier royaume, Tome 3 : Abîmes, 2002).

En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps (René Char, Sur la poésie)

À quoi renvoie la notion d’habiter ? À celle de demeurer dans un lieu ? Évidemment, mais pas uniquement, puisqu’il s’agit aussi d’un ensemble d’activités effectuées au sein de ce lieu pour lui conférer son statut d’habitation. Cela a donc à voir avec la façon de se comporter, de s’inscrire dans ce lieu et dans le monde, avec la manière d’y vivre, avec ses gestes, son corps. Dans le remarquable film du réalisateur israélien Eitan Green, Indoors (« dedans », « Hadrei HaBayit » en hébreu, littéralement « pièces de la maison ») – un regard sur l’espace, la filiation et le temps – un père de famille, Avraham Nawi, en passe de tout perdre, se voit contraint de quitter son logis.

Patrick Swirc, La mère des morts 10 © Swirc, 2014

La grotte de Lascaux, bestiaire vivant, fut paradoxalement découverte en pleine guerre, au moment où l’homme assiste au choc de sa propre déshumanisation, au moment où il croule, parmi la mort et les chairs pourrissantes, à l’affût de ses désirs en ruines, tentant encore de palper le pouls du monde.

« He had moved amid her phantasmagoria,
Amid her galaxies,
NUKTOS AGALMA »

(Ezra Pound, Mauberley)

Parfois, des années plus tard, on se rappelle d’une nuit où on a pleuré sur un quai de gare ou d’un chemin dans le sable, avec l’océan au bout, où l’on s’est senti heureux. On retrouve l’odeur des rails ou l’odeur du caillebotis, on retrouve le ciel nocturne ou, passée par-dessus la dune, l’haleine fraîche de la mer, mais l’on ne se souvient plus de qui faisait notre bonheur ou nous avait fait pleurer.

Eric Boury

Si vous êtes amateur de littératures nordiques, vous ne pouvez ignorer le nom d’Eric Boury. C’est à travers ses traductions que les lecteurs français connaissent Arnaldur Indriðason, Jón Kalman Stefánsson, Stefán Máni, Árni Thórarinsson, Eiríkur Örn Norddahl et tant d’autres.
Eric Boury était de passage à Paris la semaine dernière pour une rencontre en Sorbonne : l’occasion rêvée d’interroger ce « passeur d’Islande », selon le très joli mot de Carine Chichereau.