Cathy Jurado : Un autre Jeannot (Nous tous sommes innocents)

Jean Crampilh-Broucaret©MAHHSA

Dix ans après sa parution, Aux Forges de Vulcain réédite le roman de Cathy Jurado, Nous tous sommes innocents. L’occasion de redécouvrir ce récit singulier, inspiré par la vie mystérieuse et le destin tragique d’un paysan d’Aquitaine.

Au sein du Béarn, dans les années cinquante, un jeune adolescent écrit des contes dans ses cahiers. Son instituteur le repère et l’encourage à marcher sur ses traces, mais le verdict du père est sans appel : il n’ira pas au lycée à Pau, il y a bien trop à faire à la ferme. Pour Martin-la-Corneille, le père Jehan, le travail passe avant tout, et pas n’importe quel travail : le travail pour le profit.

Le rejeton doué pour l’école, ils l’ont baptisé Jean : Jean Jehan, ce sera donc Jeannot pour tout le monde. Coincé entre un père taciturne et bourru, une mère impuissante, Joséphine, une grande sœur tyrannique, Claudine, et Paule, la petite sœur rêveuse et fragile qui vit dans son monde, Jeannot connaît peu d’échappatoires au travail de la ferme. La lecture, d’abord. Ensuite et surtout, Odette, l’amoureuse avec qui il va se promener au bord de la Jarjaille.

Mais l’état de Paule s’aggrave, il doit l’emmener régulièrement voir un médecin. La grossesse mystérieuse de la jeune fille vulnérable n’est que le début d’une suite de malheurs qui frappent la famille de Jeannot, dans le bien nommé village de Maldict. La naissance de l’enfant mort-né de sa sœur se fait dans des circonstances troubles. À cause de la violence du père, Claudine ne se mariera pas, pas plus que Jeannot. En 1960, il devance l’appel des conscrits et part pour la guerre en Algérie : seule voie d’issue possible pour le jeune homme tourmenté. Après des mois sans nouvelles, il en revient plus mal et plus mutique que jamais, dans une ferme qui a périclité, hanté par les non-dits familiaux et par ce qu’il a pu vivre là-bas. Une malédiction semble frapper les Jehan, et mener ses enfants les plus fragiles, Jeannot et Paule, vers la folie.

Nous tous sommes innocents : le titre semble d’abord évoquer en écho son opposé, Nous sommes tous des assassins (1952), le film d’André Cayatte. On attendrait ainsi plutôt la forme « Nous sommes tous innocents ». Pourtant, le titre accole les deux pronoms, personnel et indéfini, en un groupe solidaire : « nous tous ». C’est qu’il s’agit en fait d’une citation, tirée du texte gravé sur le « plancher de Jeannot », le déclencheur du roman.

Depuis qu’il a été exposé devant l’hôpital Saint-Anne, spécialisé en psychiatrie, puis dans le musée du même établissement, le plancher de Jeannot a acquis une célébrité certaine. Il s’agit de planches de bois gravées de lettres, à la manière des poutres du château de Montaigne en Dordogne, si ce n’est que les inscriptions ne sont pas placées en hauteur, mais en bas, qu’elles sont non des maximes en latin, mais ce qui a tout l’air d’un délire de persécution, les paroles d’un paysan en pleine détresse, et non la culture d’un noble philosophe. Avec Le Plancher (2013) de Perrine Le Querrec et Le Plancher de Jeannot d’Ingrid Thobois, Nous tous sommes innocents est l’un des trois beaux romans qu’a inspiré ce plancher, porteur d’un texte qui fascine aussi bien les écrivains que les spécialistes d’art brut ou de psychiatrie.

Mais, comme Cathy Jurado le précise dans la précieuse préface à cette réédition, son récit relève de la fiction : au moment de sa rédaction, on ne savait que peu de choses sur la vie de son auteur. Profondément remuée par le plancher de Jeannot, elle souhaite raconter non son histoire mais une histoire possible, différente de ce qui s’est réellement passé, et qui puisse correspondre quelque part à ce texte bouleversant. Nous tous sommes innocents n’aurait pas pu exister sans le plancher de Jeannot, mais ce roman n’en dépend pas entièrement, il s’en détache sur plusieurs points.

Si Cathy Jurado reprend certaines des données biographiques connues au sujet du vrai Jeannot, elle en ajoute d’autres qui auraient pu s’appliquer à lui, créant un personnage semblable mais qui se démarque de lui ostensiblement. Le cadre temporel est ainsi légèrement décalé mais de manière significative. Jeannot Jehan n’est pas né en 1939 comme Jean Crampilh-Broucaret, mais en 1941, lors de l’Occupation allemande. Ces quelques années de différence permettent de donner à Jeannot une autre raison de s’égarer dans les interrogations les plus affolantes, quand il apprend que sa mère a fait partie des tondues de la Libération. Le roman demeure cependant fidèle au texte du plancher, par ailleurs elliptique et décousu, cherchant parfois à placer dans la vie de son Jeannot des éléments qui lui soient concordants, et parfois refusant la solution trop évidente.

La mention récurrente de « machines électroniques à commander le cerveau », qui rappellent « l’appareil à influencer » dont Victor Tausk a mis en évidence dans un article de 1919 la prévalence dans les délires schizophrènes, trouve un déclencheur dans la généralisation de la télévision dans les campagnes (entre 1958 et 1970, le nombre de foyers équipés va plus que décupler), et la construction d’une antenne de relais aux abords de la ferme : un événement qui ici précipite la paranoïa de Jeannot. En revanche, peu de choses dans le roman se rattachent aux accusations sans appel à l’encontre de l’Église, à part les prénoms du jeune prêtre, Jean-Paul, qui réunit les noms des deux papes cités sur le plancher.

Les éléments d’interprétation ne manquent pas, les malheurs expliquent amplement la dégradation du personnage, mais le roman veille à ce que l’énigme demeure. À la différence des autres récits inspirés du plancher de Jeannot, la narration n’est jamais prise en charge par les personnages principaux, Paule ou Jean. Le récit se partage entre deux régimes de focalisation : à la troisième personne, dans un point de vue interne aux personnages, montrés du dehors, mais en donnant aussi leurs sensations et leurs rêves, leur révélations et leur aveuglement.

La narration se fait aussi à la première personne, à travers la voix d’un personnage qui appartient au monde du récit, mais extérieur à la famille. Tout indique que c’est une personne du village qui parle : elle ou il partage les anecdotes avérées, les rumeurs autour de la famille, les suppositions et les médisances. La langue fluide, à saveur de pays, dans les dialogues ou dans le récit des villageois, renvoie au meilleur de la littérature de terroir, celle qui se nourrit de la richesse du vocabulaire, des tournures et des réflexions locales, de Jean Giono à Marcelle Depastre, en passant par Henri Pourrat et Pierre-Jakez Hélias. Elle rend vivante la verdeur du réel, mais aussi sa noirceur, tout en permettant de respirer et de trouver de quoi se rattacher même au bord de l’abîme.

La nouvelle couverture signée Elena Vieillard figure le plancher sous forme de planches qui semblent voler en éclats sur un fond noir, comme sous le coup d’une pression qu’on ne peut plus contenir, dans la nuit du malheur. Cette réédition permet plus que jamais de suivre cet autre Jeannot, double imaginaire d’un Jeannot qui, tout en échappant pour toujours aux explications, a laissé comme témoignage ultime son plancher gravé, inépuisable support d’autres écritures.

Cathy Jurado, Nous tous sommes innocents, éditions Aux Forges de Vulcain, mai 2025, 204 pages, 20€.