Le cinquième roman de Valentin Retz, qui paraît dans la collection Aventures de Gallimard, a enthousiasmé Diacritik : La longue vie explore le thème du temps, insigne aux écrivains, d’une façon aussi déstabilisante qu’éblouissante. L’auteur nous a accordé un grand entretien.
Par l’intermédiaire de trois personnages, un scientifique travaillant sur la reprogrammation cellulaire, un contemporain de Jésus et votre alter ego écrivain, La longue vie s’impose comme une pensée profonde sur le temps. Vous explicitez très clairement la réflexion qui soutient l’entièreté du récit : « Le temps linéaire qui structure nos langages ne permet pas d’appréhender le temps réel, lequel, pour paradoxal que cela puisse paraître, forme un bloc indivisible de moments simultanés. » Les catégories métaphysiques usuelles, passé, présent et futur peuvent possiblement s’entrelacer ?
Le livre est né d’un trouble très concret. Dans certaines de mes expériences — écrire, aimer, accompagner les morts —, j’ai eu le sentiment que le temps cessait d’obéir au régime d’urgence qui pressure nos existences. Ce qui m’a frappé, c’est que ce temps ne se vivait pas comme une simple succession passé-présent-futur, mais comme un tout indivisible. À partir de là, je suis allé voir du côté de la physique relativiste, et j’ai découvert ce que les scientifiques appellent l’univers-bloc : un lieu où chaque moment coexiste avec l’ensemble des autres. Cette manière de dire n’est d’ailleurs pas étrangère aux traditions anciennes : dans le judaïsme, par exemple, on affirme qu’« il n’y a ni avant ni après dans la Torah ».
Nikopol est un scientifique, situé dans un futur proche, qui travaille sur la reprogrammation cellulaire. Il veut lutter contre la mort en rembobinant l’horloge biologique. Apollos, spirituel Juif du premier siècle, attend le Royaume de Dieu et sera confronté à la nouvelle de la Résurrection du Christ, victoire de la vie sur la mort. Entre ces deux figures se tient un écrivain, personnage autofictionnel, qui écrit le livre que le lecteur est en train de lire. Il cherche dans le langage un point d’immortalité : pour lui, les écrivains sont des voix qui résistent à la mort.
Ces trois personnages s’inscrivent dans une structure enchâssée : Nikopol, personnage de papier façonné par l’écrivain, rêve lui-même d’Apollos, personnage historique, comme si les frontières entre fiction et réalité s’effaçaient. Mais surtout, l’acte d’écrire déplace l’écrivain hors de lui-même : il se découvre aux côtés de ses personnages, en prise avec d’autres espaces-temps. Peu à peu, il ne se vit plus comme l’auteur du récit, mais comme le personnage d’une histoire plus vaste. À partir de là, les temporalités se recouvrent : le temps cesse d’être linéaire, il devient une simultanéité vivante, où les vies s’entrecroisent.
Dans La longue vie, je n’ai pas cherché à construire une théorie du temps. Mon roman ne démontre évidemment pas l’univers-bloc, tel que la physique le formule dans ses calculs. C’est plutôt une expérience sensible que j’ai voulu écrire. C’est, à mes yeux, ce que la littérature peut faire : donner à éprouver la simultanéité d’instants qu’on se représente comme séparés.
La longue vie étend et approfondit aussi la question du double qui est particulièrement chère à votre œuvre. Je pense évidemment à Double (L’infini, 2010) et à votre précédent livre Une sorcellerie (L’infini, 2021). Dans ce dernier, le personnage de Daxull, un mage noir, semble une sorte d’évolution de Nikopol dans La longue vie, bien que paradoxalement il le précède dans la chronologie de votre œuvre. Est-ce que cette question du double – moins littéraire façon Philippe Roth, que spirituelle ou ésotérique – est un thème volontairement poursuivi dans votre travail littéraire ?
Pour moi, le double ne relève pas d’une scission intérieure — comme dans L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, par exemple — mais d’une rupture encore plus radicale. Je dirais que la question du double apparaît quand quelqu’un cesse d’adhérer pleinement à l’idée qu’il se fait de lui-même, quand la continuité rassurante de soi se fissure. Alors qu’on nous demande d’être sans cesse adaptables, reconfigurables, plastiques, ça craque, ça s’écroule — mais c’est aussi le moment où la vie s’élargit. Cela peut alors conduire à une forme de folie, mais cela peut aussi être l’occasion d’une refonte salutaire.
Si la littérature a souvent abordé la figure du double — de Dostoïevski à Stevenson, de Hoffmann à Kafka — c’est le plus souvent en l’enfermant dans une dramaturgie psychologique ou morale. Je préfère le double chez Blanchot, quand le sujet se défait dans l’expérience impersonnelle de l’écriture ; ou encore chez Bernanos, quand le combat spirituel traverse les êtres bien au-delà de leur conscience. Pour moi, le double n’est pas d’abord un alter ego romanesque, mais une épreuve de désappropriation, un seuil où l’on cesse de se prendre pour l’origine de soi-même…
Dans mon roman, cette désappropriation prend une forme très concrète : quand Nikopol renverse avec sa Tesla un jeune homme qui lui ressemble dangereusement, un quasi-sosie. Il a alors l’impression vertigineuse de s’être administré son propre protocole de reprogrammation cellulaire. Ce télescopage met en crise sa quête d’immortalité et le force à questionner la direction qu’il a donnée à sa carrière. Le double n’est donc pas un miroir psychologique, mais un choc — une expérience-limite où la vie cesse d’être simplement vécue et commence à être engagée.
Votre travail d’écriture a-t-il besoin de parcourir la réalité en voyageant, en se documentant ? Le livre comporte une photographie d’un homme de dos dont l’inscription sur le teeshirt dit : « Somewhere in time, the stories of our lives are told » soit « Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées ». On vous imagine mal avoir créé cette image grâce à l’intelligence artificielle. C’est une question abrupte mais : la réalité existe-t-elle vraiment pour un écrivain ou est-elle juste une matière qui fournit le récit ?
Ah ! Ah ! J’ai rencontré cet homme dans la rue et je l’ai photographié. Début de l’histoire !
Je ne crois pas que le réel préexiste comme une matière muette dans laquelle l’écrivain viendrait puiser. Ce qui traverse et configure la réalité, pour moi, c’est la parole. Non pas la parole ordinaire, ni la parole magique, mais un registre plus profond, préalable, qui circule à travers les êtres, les situations, les phrases, les images. Et c’est à partir de ça que le temps se met en place, que les événements se nouent, que certaines coïncidences deviennent saillantes. Tout cela peut sembler fou, farfelu, intangible, mais je vis comme ça.
Mes voyages, mes rencontres, mes sentiments sont bien réels — le réel résiste toujours — mais je les vois aussi comme des mouvements à l’intérieur de ce tissu de parole. L’expérience artistique, comme l’expérience spirituelle, ne consiste pas à ajouter du sens au monde, mais à opérer une condensation : quelque chose s’unifie, se resserre, devient plus dense. La parole se fait plus juste et s’accorde davantage à ce registre préalable qui sous-tend le réel.
J’admire la science et son langage ; un langage extrêmement puissant, orienté vers l’effectivité et l’action, capable de transformer le monde par la technique. Mais la littérature travaille ailleurs : ce que j’appelle parole ne relève pas d’une efficacité pratique, mais d’un degré vibratoire du réel. Cette vision est à l’œuvre chez Mircéa Cărtărescu, dans Solénoïde par exemple, et on la trouve aussi dans certaines traditions de pensée hindoues. Dans tous les cas, il s’agit d’une même intuition : la réalité n’est pas muette, elle est structurée par des niveaux de parole, et la parole humaine n’en est pas la source, mais le miroir.
Dans Le Figaro, Sébastien Lapaque écrit que pour vous « la littérature n’est pas un métier, c’est une conspiration. » On comprend une conspiration contre le monde moderne et l’empire de la Technique. Cette tentative de faire échouer son programme a-t-elle une chance d’aboutir ? À noter que cette question de ce que peut faire la littérature était au sommaire du dernier numéro en date de la Revue Aventures.
La formule est bien trouvée. Je l’ai comprise comme vous. Il y a des œuvres qui refusent d’adhérer au programme contemporain : celui d’une existence optimisée continûment par la Technique. Mais entendons-nous bien, je ne suis pas entièrement contre mon époque. Celle-ci est même d’ailleurs une des conditions de l’écriture du livre.
Pour répondre à la deuxième partie de votre question, la littérature n’a évidemment aucune chance. Elle ne concurrence ni les puissances économiques ni les dispositifs de contrôle. Si elle a un pouvoir, il n’est pas seulement critique ou symbolique, il tient surtout à sa capacité à maintenir l’existence ouverte et habitable.
Le roman prend acte des possibilités techniques contemporaines, en particulier celles de la reprogrammation cellulaire, qui permettrait de se maintenir en bonne santé jusqu’à cent cinquante ans, voire de ne plus mourir. Mais qu’est-ce qu’être vivant si l’on ne se définit plus à partir de la fin ? La mort ne serait-elle plus qu’un problème à régler ?
Un long et émouvant passage du roman est consacré à la veillée funèbre de Philippe Sollers, disparu au printemps 2023. Vous décrivez comment la voix de Yannick Haenel, lisant à cet instant des pages de l’ultime récit de l’auteur (La deuxième vie, Gallimard, 2024), qui était aussi votre éditeur, a opéré à ce moment-là une véritable apparition de son corps glorieux. Selon vous, quel héritage, ou bien plutôt quelle trace l’œuvre de Sollers a-t-elle ouverte pour l’histoire de la littérature française ?
La scène n’a rien d’allégorique. Le corps est là. À ce moment précis, Yannick Haenel lit un texte posthume de Philippe Sollers. Et quelque chose bascule : une voix intensément vivante traverse la pièce, tandis que celui qui parle est mort — comme si le cadavre se levait pour nous parler depuis l’après. Cette situation produit un décalage singulier. Quelque chose du temps se retourne : l’impression très nette d’accéder, par avance, à un état à venir de l’existence. C’est ce que j’appelle un trou de verre, un raccourci pour accéder simultanément à tous les temps. Chez Sollers, cette intensité passait notamment par l’art de la citation, par cette manière de convoquer les morts et de faire coexister toutes les voix dans une même présence.
Valentin Retz, La longue vie, Gallimard Collection Aventures. 208 pages. 15 janvier 2026. Lire un extrait.