Jeffrey Epstein : « si vous n’êtes pas dans ses fichiers, c’est vraiment que vous avez raté votre vie »

capture d'écran DOJ

Laffaire Epstein ne doit pas sa puissance de sidération à la seule horreur des crimes commis, ni même à la durée de leur invisibilisation, mais à la densité sociale des figures qui continuent de graviter autour de leur auteur bien après une première condamnation pénale… Ce qui simpose, à mesure que les faits saccumulent, ce nest pas limage dun complot souterrain, mais celle dun entre-soi persistant, méthodique, accepté, presque banal, au sommet des hiérarchies occidentales.

Les faits sont terribles, connus, publics, établis. En 2008, Jeffrey Epstein reconnaît des faits de violences sexuelles sur mineures et bénéficie dun accord judiciaire dune clémence exceptionnelle. Cette condamnation nest ni secrète ni même marginale. Elle circule gentiment. Elle est documentée. Pourtant les années suivantes, il continue à recevoir, à financer, à inviter grassement, à servir de point de passage entre des sphères de pouvoir qui, par ailleurs, se présentent comme moralement exemplaires. La question nest donc pas celle de lignorance, mais celle de la « continuité ».

Comment expliquer quune telle connaissance des faits nait produit aucune rupture ? La réponse nest pas à chercher du côté dune coordination cachée, mais dun mécanisme beaucoup plus prosaïque : une tolérance sociale organisée, rendue possible par la valeur relationnelle dun individu. Epstein n’était pas un détenteur de pouvoir institutionnel. Il était un facilitateur. Il ouvrait des portes, mettait en relation, finançait, fluidifiait. Et cette fonction a suffi à suspendre tout jugement moral.

Les fichiers, carnets et agendas de Jeffrey Epstein ne constituent pas des preuves pénales en soi. Ils ne désignent pas automatiquement des coupables. Mais force est de reconnaitre qu’ils dessinent une cartographie précise des lieux où le jugement cesse dopérer. Figurer dans ces fichiers ne signifie pas avoir commis un crime, bien entendu, mais cela signifie avoir estimé acceptable de fréquenter un homme déjà condamné pour des faits d’une extrême gravité. Cette acceptabilité, répétée à grande échelle, devient ainsi un fait politique majeur. Ce phénomène relève dun désaveu collectif : je sais, mais je continue… Le savoir est là, mais il est neutralisé. Il nest ni refoulé ni nié. Il est maintenu à distance, comme un bruit de fond sans effet daction. Ce désaveu permet de préserver simultanément deux exigences contradictoires : ladhésion déclarative aux valeurs et, surtout, la poursuite de pratiques qui les contredisent. Il sagit dun clivage du jugement moral, typique des organisations narcissiques, transposé ici à l’échelle sociale.

Jeffrey Epstein apparaît alors moins comme une figure monstrueuse que comme un symptôme fonctionnel. Il occupe une place-limite, celle de lhomme dont on sait quil est problématique, mais que lon continue de fréquenter parce quil reste  « utile ». Une place structurelle qui permet à chacun de se défausser puisque personne nest responsable, puisque tout le monde est là. La responsabilité se dissout alors dans la circulation. Ce qui se révèle ainsi, ce nest pas une perversion spectaculaire, mais une perversion ordinaire du lien social. Une perversion sans excès visible, sans transgression revendiquée, fondée sur la compartimentation. Ici les victimes, là les réseaux. Ici la violence, là le prestige… Les victimes sont connues, mais elles ne font pas effraction dans lordre symbolique. Leur existence est reconnue sans jamais devenir contraignante.

 

La formule empruntée à ce pauvre Jacques Séguéla et transformée pour l’occasion – en plaisanterie un peu lourde – « si vous n’êtes pas dans ses fichiers… » prend alors une portée à la fois tragique et sinistre. Elle ne célèbre plus la réussite, elle révèle une société où la valeur se mesure à la proximité avec le pouvoir, même lorsque ce pouvoir est déjà disqualifié. Être « dans le fichier » devient une garantie narcissique, un signe dappartenance à un monde où les règles communes ne sappliquent plus tout à fait. Politiquement, laffaire Epstein oblige à une conclusion terriblement inconfortable. Ce qui protège les élites, ce nest pas le secret, mais la désactivation structurelle de la responsabilité. Ce nest pas labsence dinformation, mais lincapacité — ou le refus — den tirer des conséquences. Nous ne sommes pas face à une démocratie trompée mais face à un système qui sait, voit et… qui continue.

Alors oui, Jeffrey Epstein est une anormalité mais il nest pas une anomalie. Il est le révélateur brutal de notre époque, mère nourricière dun ordre social capable de survivre à ses propres scandales, sa fange immonde tant que celle-ci ne menacent pas la circulation du fameux prestige, du pouvoir, du capital surtout et des relations nécessaires. À ce titre, cette terrible affaire ne pose pas seulement la question des crimes passés mais celle, bien plus actuelle, de la tolérance politique – et de notre propre tolérance – à linacceptable, dès lors quelle est socialement et financièrement extrêmement rentable. Après, bien sûr, les souffrances incommensurables infligées aux victimes, détourner le regard, faire comme si de rien n’était, voilà bien probablement ce qui est le plus abject.