Mais si je dis ça, est-ce que je casse mon image ? D’ailleurs, on m’a encore dit récemment que j’étais snob. Me dire ça, à moi qui, entre deux rediffusions de La Zizanie, du Distrait ou de La Cage aux folles, ai grandi avec les télé-crochets d’alors, découvrant les chanteuses et les chanteurs populaires dans les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier : France Gall, Sheila, Joe Dassin, Michel Sardou, Carlos, Mike Brant, Il était une fois, Sylvie Vartan, Serge Gainsbourg et Jane Birkin, Alain Souchon…
La 13e saison de la Star Academy s’est achevée ce week-end et a consacré une gagnante, Ambre, sur un score macroniste (un peu plus de 50% des votes exprimés moyennant finances), à l’issue d’une campagne vocale que je qualifierais de « pas ouf » (quitte à passer pour un bêcheur), de « moyen moins » (le commentaire reçu pour mon interprétation des Moulins de mon cœur en cours de musique au collège), de crime de lèse-majesté en entendant la boucherie reprise de One de U2 par Ambre et Bastiaan qui ont confondu « ballade rayonnante » chargée « d’une émotion sans précédent » avec la possibilité de gueuler plus fort que l’autre en martyrisant au passage les oreilles des spectateurs et l’harmonie créée en deux montées d’accord.
À moins d’appuyer frénétiquement sur la touche mute de la télécommande comme lorsque les fausses notes à répétition conduisent les hypocondriaques aux urgences par crainte d’un problème ORL soudain, on ne peut passer sous silence que la Star Academy est une machine à produire de l’audience, des chanteurs·ses et éventuellement des voix que les oreilles des spectateurs auront envie de streamer… alors qu’il s’agit d’un couac XXL que l’indulgence du jury salue laconiquement par « c’est une chanson impossible à chanter et tu t’en es très bien sorti·e ».
Mais si je parle de la Star Ac’ aujourd’hui, c’est surtout parce que cette saison aura au moins vu l’éclosion non pas de mon goût pour les programmes dits populaires ou grand public, ça reste à confirmer, mais d’un réel artiste qui a touché l’auditoire bien au-delà de ses seules performances vocales et scéniques. Ce chanteur, candidat éliminé en demi-finale qui peut se consoler d’avoir perdu contre la lauréate 2026, c’est Victor… qui est devenu en l’espace de quelques semaines un marqueur de son, de notre époque, presque un symbole, peut-être le point de départ de quelque chose de plus grand.
Corseté, maquillé, ongles longs et peints, en cuissardes et talons-aiguilles, le jeune chanteur a souvent été nommé, mis en ballotage par les professeurs, plusieurs fois sauvé par les votes du public, à coups de 0€99 par sms. On a découvert un artiste à part entière, qui ne jouait pas au candidat d’une émission de télé-réalité mais a été une personne se présentant semaine après semaine sur le plateau de la machine à fabriquer des produits de grande consommation. Victor (du strict point de vue vocal déjà, même s’il n’a pas été exempt de faire de jolis canards en prime time comme ses coreligionnaires, mais plus rarement) a conquis un auditoire divers par sa seule présence, entre diva flamboyante, garçon timide se questionnant (sur lui-même, sur son art), en ne quittant jamais des yeux son objectif (la scène, la chanson). Et surtout : en ne revendiquant rien (pas même la victoire) si ce n’est d’être qui il est, une personne ouvertement queer, s’étant interrogée sur son genre. Face à son discours et son affirmation de soi, il s’est bien évidemment trouvé des cohortes de crétins homophobes, transphobes, réacs bouchés à l’émeri (au propre comme au figuré) pour ajouter l’ignoble à l’insulte punie par la loi. Las (pour ses détracteurs), Victor a réagi en indiquant que s’il a pu toucher une ou deux personnes et les aider à avancer dans leur réflexion personnelle, dans leur questionnement intime, il en serait déjà très heureux… Et c’est heureux effectivement, car il me semble que le vainqueur 2025 de la fabrique de talents made in TF1 n’est pas la lauréate mais bien la possibilité de voir toutes les classes d’âge se rassembler dans une Team Victor pour supporter un performer qui casse les codes d’un show formaté.
Dans un paysage audiovisuel pourtant diversifié, avec des chaînes généralistes comme spécialisées dans le divertissement ou l’info (au rang desquelles on en trouve une tout aussi prompte à maintenir à l’antenne un animateur définitivement condamné pour corruption de mineurs qu’à accueillir des invités notoirement condamnés pour injure à caractère raciste), il est salutaire de constater que la culture populaire est large, diverse, que l’auditoire est pluriel et a priori ouvert et qu’on peut faire monter sur scène les acteurs et actrices représentatifs d’une société qui évolue, l’affichent et le revendiquent. Au vu des replays, des scores d’audiences, des retweets (parce qu’il faut en passer par là), même TF1 semble en avoir pris conscience et avoir « poussé » l’élève Victor sur le devant de la scène, et (enfin) dit j’veux du queer, du show, du vécu.
