Jacques Jouet est membre de l’Ouvroir de Littérature Potentielle (Oulipo) depuis 1983. Il écrit ses livres à l’enseigne de cette société secrète fondée en 1960 par quelques membres du Collège de pataphysique parmi lesquels Raymond Queneau ou Georges Perec (qui en était devenu le principal représentant). C’est d’ailleurs une sorte de « Vie, mode d’emploi » que Jacques Jouet nous livre aujourd’hui en inventant la vie de Rakki Nouha, « artiste météore » de la musique contemporaine, qui a disparu aussi vite qu’elle était apparue. Vivre, c’est aussi partir, s’évader, tracer une ligne, disparaître (désapparaître), passer la ligne d’horizon.
Une fuite est une espèce de délire, disait Deleuze – pour qui « délirer », c’est exactement sortir du sillon, « déconner » (disait-il dans ses dialogues avec Claire Parnet). C’est bien ce que fait la jeune Rakki Nouha, qui fut d’abord « archère », championne de tir à l’arc et qui chanta un oratorio de Machuel, tiré de l’Iliade qui la propulsa comme un « Rimbaud féminin » (sans le vouloir, selon elle). En fait, elle pouvait tout faire – et pas qu’en musique. Elle avait ainsi décidé « non de tout essayer, mais de tout réussir », nous dit l’oulipien Jacques Jouet : « Organiste, hautboïste, soprano, compositrice, cheffe d’orchestre, metteuse en scène et poétesse, elle suivit de front ces pratiques en même temps que ses études, voire avant. La charrue devant les bœufs ou côte à côte »…
« Le rêve est trop petit » dit le personnage d’Une étoile est née de George Cukor. « Tout le monde rêve, mais je n’en resterai pas là » ajoutait Rakki Nouha, qui est donc un sujet qui veut.
Comme l’a expliqué Giorgio Agamben dans Qu’est-ce qu’un commandement ? (Bibliothèque Rivages, 2013), « si l’homme antique est un être qui peut, l’homme moderne est un être de volonté, un sujet qui veut ». Agamben précise même que « le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement » (qui se doit « vouloir pouvoir », qui se donne l’ordre d’obéir)… validant l’hypothèse de Nietzsche selon laquelle vouloir signifie en vérité commander. Tout e, laissant le dernier mot au Bartleby de Melville à qui l’homme de loi qui lui demande : You will not ? ne cesse de répondre, en retournant la volonté contre elle-même : I would prefer not to…
Il y a de ça chez Rakki Nouha – qui se lance dans la musique sans savoir la musique (« je suis une escroque » dit-elle, tout en ajoutant néanmoins : « Mais qui sait la musique ? On ne connaît pas la musique, on la cherche. ») En 2018, au grand auditorium de la Maison de la Radio, elle donne son « Concert de silence avec orchestre muet, pour les yeux seuls, et les sourires moqueurs ». La même année, elle donne un « Concerto des miettes » avec l’orchestre philharmonique de Radio France, sous sa direction, à la Philharmonie de Paris où paraît aujourd’hui « Rakki Nouha La musique et les miettes », racontée par Jacques Jouet & Aurélie Thomas (la scénographe fut la seule personne que Rakki ne vira pas de ses équipes, et on peut admirer ici, dans le livre, son carnet d’esquisses préparatoires du projet d’opéra « Septimus »).
On avait déjà lu aux éditions Philharmonie le livre posthume de Jean-Luc Nancy intitulé « A la musique », où il parle lui aussi d’artistes très originaux comme par exemple Rodolphe Burger, mais surtout du grand philosophe Theodor W. Adorno qui était passionné plus que tout par la musique et pensait même que la musique est un « idiome » : « parce qu’elle ressemble au langage sans être une langue… Elle parle sans parler ou elle parle d’autre chose que ce qu’on peut dire »… Le « Concert de silence avec orchestre muet, pour les yeux seuls, et les sourires moqueurs » de Rakki Nouha serait donc la parfaite illustration de la définition d’Adorno (ou sa réplique), via Jean-Luc Nancy (tout comme son projet d’opéra inabouti intitulé « La dépense improductive », que Rakki Nouha a tenté en pensant à l’essai « La Part maudite » de Georges Bataille ; avec encore son oratorio intitulé « Contre les victoires », annulé pour cause de pandémie, et sa création déprogrammée « 49,3 »)… Tout ça était justement la « nouvelle musique » que Theodor Adorno appelait de ses vœux… En 2023, Rakki Nouha épousait un critique musical – le critique américain Donald Ente, à Sacramento, auteur de « Post-Post-Straussien Composers » – dont Jacques Jouet note qu’il se prénommait « Donald, lui aussi ».
Jacques Jouet nous raconte encore que Rakki Nouha avait lu de son époux critique musical l’ouvrage « Berg and Woyzeck before Wozzeck » (suivez mon regard), dont le projet était de devenir le Vasari des XXè et XXIè siècles pour la musique. (« Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » devenant alors « Les Vies et les œuvres des meilleurs musiciens, compositeurs et interprètes »)… Reste que l’amour n’avait jamais été la grande affaire de la vie de Rakki Nouha : son mariage était surtout un arrangement de raison et d’entente intellectuelle. Mais son époux qui croyait en elle fit tout pour la mettre dans les meilleures conditions de création artistique en lui achetant une île grecque, une sorte de chartreuse (avec pour toute bibliothèque celle des œuvres complètes de… Jacques Jouet !?) où elle étudia plutôt la musique populaire des Cyclades : « Ami, tu es mon Louis II de Bavière, mon Monsieur Jourdain !»
On se souvient alors que Jacques Jouet est l’auteur du « Bourgeois versifié (Le Bourgeois gentilhomme au plus près de Molière) » où l’on retrouve Monsieur Jourdain mais aussi un Maître de Musique, Homère, la Grèce, Molière. La boucle est bouclée. C’est même là le « Chantier, opéra perpétuel », pour reprendre le titre de la dernière tentative de Rakki Nouha, (qui a donc fini par tout arrêter « et organisa tout pour disparaître) : Disparaître en tant que Rakki Nouha » (nuance). Où est-elle ? C’est dès lors « l’attente l’oubli » de Rakki Nouha… Soit la musique savante qui manque à notre désir (Rimbaud).
Rakki Nouha La musique et les miettes, racontée par Jacques Jouet & Aurélie Thomas. Editions de la Philharmonie, collection « Supersoniques » n°12, 64 pages, 18 images, 13 euros. (En librairie le 29 janvier)