Valentin Retz : Prodige de la littérature (La longue vie)

Valentin Retz©Thomas C. Pfrimmer/WikiCommons

Il est des livres dont on garde une trace en soi des années après les avoir lus, d’autres que l’on prend plaisir à relire parce qu’ils ne cessent de révéler leur sens caché. Ceux de Valentin Retz, qui publie ces jours-ci La longue vie, cumulent ces deux qualités.

Dans ce cinquième roman, l’auteur, habitué aux dédoublements — songeons notamment à Double, paru en 2010 —, entrelace trois histoires, celle d’un biologiste, la sienne, et celle d’un prophète qui, par capillarité, et assez prodigieusement, finissent par se mêler et se confondre. Comme si tout était inchangé pour les hommes depuis les origines, et à la fois toujours neuf.

Tout commence par un après-midi de l’automne 2022, dans les rues de Paris, lorsque l’auteur lui-même, en proie à des acouphènes, se rend à la prison de la Santé, où il officie en tant qu’aumônier. Au fil des pages, on prend plaisir à déambuler dans des quartiers de Paris peu investis par la littérature, sinon par Patrick Modiano — le quatorzième arrondissement, en premier lieu. Les visites à la Santé se multiplient, les entretiens avec les détenus et leurs conditions de vie ne cessent de nous hanter. On sent bien toutefois que quelque chose se dessine et qui a trait à une « voie d’espérance ».

Mais résumer ce livre serait tout bonnement impossible et n’a que peu d’intérêt. Ni roman de science-fiction, ni roman d’anticipation, encore moins roman mystique, on pourrait dire que La longue vie — on appréciera l’usage de l’article défini — se donne à lire comme l’envers d’une promesse de vie rallongée, doublé d’un fervent éloge de la littérature, l’auteur ayant lui-même la tête de romanesque alvéolée.

Après le milliardaire Daxul d’Une sorcellerie (2021), place à Nikopol, un scientifique pressenti pour le Nobel, dont le nom signifie, non sans ironie : « ville de la victoire », et qui travaille à l’extension de la vie humaine par le truchement de la reprogrammation cellulaire. Quitté par sa femme Béatrice pour des raisons éthiques, il s’en va vivre à l’hôtel. En filigrane, une troisième histoire vient se greffer, née du songe de Nikopol, après qu’il a renversé un jeune homme — son « quasi-sosie » —, non loin d’une synagogue : celle du prophète juif Apollos. Non seulement les trois histoires s’imbriquent à merveille mais la porosité entre les époques, par-delà les millénaires, est stupéfiante, et ce jusqu’à la dernière page.

Sans rien nier de la collapsologie et de la sinistrose ambiantes, Valentin Retz livre par ailleurs un roman hautement synesthésique. Si l’ouïe est très tôt mobilisée, l’odorat lui succède en la présence de daturas, et la vue d’un merle déclenche l’écriture même du roman.

C’est que La longue vie est dédié aux vivants, lorsque Noir parfait, paru en 2015, était dédié aux morts. Et même s’il est question de la dépouille de Philippe Sollers, cela se sent à chaque page. Aussi, l’auteur est-il hanté par cette phrase : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort ». La bien nommée Félicie, elle, réveille Nikopol de décennies de torpeur sexuelle, rappelant à certains égards les pages incandescentes que Yannick Haenel consacre à la passion charnelle qui se noue entre Bataille et Annabelle dans Le Trésorier-Payeur ; de la même façon, les pages méta-poétiques donnent à lire le roman en train de se faire d’une façon superbement ardente ; quant aux derniers chapitres du livre, qui narrent une quête sur le mont Athos, ils sont nimbés d’une lumière splendide.

Car d’amour, il est constamment question dans ce livre. Amour de son prochain, lorsque le personnage écrivain rend visite de plus en plus fréquemment aux détenus, jusqu’à deux fois par jour, ou que Nikopol se rend au chevet du jeune Démocrate entre la vie et la mort ; amour toujours, puisque ce même Démocrate avait entrepris un mémoire portant sur la théorie de l’amour dans les lettres françaises, de Guillaume IX d’Aquitaine à Houellebecq ; amour enfin, quand est citée une parole du Christ tirée de l’Évangile selon Matthieu : « Parce que le mal se répandra, l’amour se refroidira chez le plus grand nombre. Mais celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé ».

Alors, bien sûr, une critique à peine feutrée se dessine de cette quête de la jouvence éternelle : « Voilà ce que la mort garantissait aux êtres humains : un traitement équitable ». Le détenu Francesco, qui en sait quelque chose de la solitude, livre quant à lui un soliloque pour le moins stimulant. « Une parole d’écrivain, en effet, conclut-il, c’est toujours un malheur : elle révèle, elle trahit, elle éclaire les consciences. Or vous savez combien l’obscurité et les ténèbres sont primordiales pour les humains dont les actions sont pernicieuses ».

La longue vie, en dépit de la solitude qui est consubstantielle aux écrivains, même si chaque livre n’est jamais promis qu’à un cercle restreint d’esprits singuliers, se situe peut-être dans le fait même d’être galvanisé, habité, possédé par quelque chose qui chaque fois vous consacre. « Comme si je n’en étais pas seulement l’auteur, voire le lecteur, mais encore le témoin privilégié », admet le personnage écrivain. Ce point spécial, ou « point secret de la parole », Valentin Retz le nomme : « le point d’immortalité ».

Pourquoi, autrement, vouloir tant prétendre à une vie illimitée, sinon à l’immortalité, si c’est pour vivoter ou survivre ? Qui, parmi nous, peut se targuer d’être si vivant qu’il voudrait l’être toujours ? Cette vie augmentée existe peut-être déjà. Elle a peut-être même toujours été là. Elle se nomme littérature. À la fin, l’auteur en vient à se demander : « Car toutes mes aventures, depuis huit mois, ne s’étaient-elles pas déroulées sous les auspices de la littérature, les forces vives de la parole m’y embarquant d’une manière prodigieuse ? » Et cette interrogation rappelle une autre phrase, fameuse, de Proust, dont l’ombre propice plane sur tout le livre : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature ». Chaque page de La longue vie va dans ce sens, et c’est un enchantement.

Valentin Retz, La longue vie, éditions Gallimard, janvier 2026, 208 pages, 20,50€.