Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/24)

©Jana van Wyk/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

la robe marron à sequins

a vécu

gorgée de soleil

de lavages

de bains de mer

parfois

 

couleur désormais

indéfinissable

elle se désagrège

 

sur la place du marché

il y a des robes

tissus brillants

satin de polyester

viscose rayonne

(chinois tout ça )

le rouge domine

avec des verts fluo

des bleus turquoise

des ors  des jaunes

beurk se dit

l’Algérienne

 

plus loin

chez un marchand de djellabas

elle trouve du blanc

 

passer de marron

à blanc strié de fils d’or

une nouvelle vie

 

elle plie soigneusement

la robe qui lui était chère

celle du voyage

de sa fuite

et de sa délivrance

 

la robe gît désormais

au fond d’un coffre

parmi d’autres restes

manteaux

chaussures

manuels scolaires

 

la blonde à ne rien faire

finit par me lasser

mais comment pourrais-je l’abandonner

alors que « ne rien faire » est

une sorte d’idéal

 

 

B

dans le déroulé de ses rêves

elle écrivait

 

c’était formidable

se dit la blonde

qui se demande

ce qu’elle écrivait

 

il ne s’agissait pas

de son diary

elle écrivait sur

un bloc de papier Rhodia

orange

 

dans la maison bleue

elle va aux livres

une dizaine d’essentiels

les feuillette

s’immerge dans

Malina ou Rimbaud

dans La Divine Comédie

 

que d’Enfer !

finit-elle par se dire

 

si j’écrivais

j’accumulerais les fleurs

rien de tel

pour la couleur

elle se remémore

le jaune légèrement orangé

des Yeux noirs de Susanne

le rouge tendre

ou le mauve fatigué

des poppies

 

écrire serait

se remémorer ?

se demande la blonde

qui n’écrit pas 

 

aujourd’hui oui aujourd’hui

car la question varie avec le temps

écrire c’est fabriquer des images

restituer (et la blonde aurait raison)

des émotions