Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/18)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

sur le rouge trafic

apparaissent

des motifs verts

quelques pointes de blanc

et le violet

un violet profond

pour les liserés

 

elle travaille avec ardeur

courtes pauses

à côté du samovar empli de thé

plus menthe fraîche

cueillie le matin même

 

l’Algérienne parfois

s’étire le dos

se couche au sol

dénouant sa posture

de tisseuse

 

elle a les bras forts

qui s’ouvrent large

sur un métier qu’elle a voulu

de grande taille

on dirait qu’elle vole

de droite à gauche

de gauche à droite

 

accompagnant le murmure

de la navette

elle chante

 

en fin d’après-midi

alors que résonnent

les clochettes des chèvres

l’Algérienne tisse

une dernière ligne

de rouge

 

elle contourne la maison

et agite son bras

pour saluer l’enfant

Shula lui sourit

 

les chèvres blanches

traversent l’heure dorée

lorsque la lumière

qui ne durera pas

rend le monde meilleur

 

après qu’elle sont passées

l’Algérienne rejoint la mer

on peut suivre des yeux

le même demi-cercle

de nageuse

quelle opère chaque jour

 

B

les bananes vertes

seront vertes à jamais

c’est leur nature

la blonde en goûte une

vérifiant sa maturité

(aucune des bananes jaunes

qu’on trouve en Europe

n’a le vrai goût de la banane)

 

elle dépose

dans un panier

fruits

amandes

et eau

pour la journée

 

elle conduit

la jeep de son père

pour

5 ans plus tard

aller sur sa tombe

qu’elle ne retrouvera

jamais

 

la blonde qu’assèche

la poussière de la piste

contemple le site

du cimetière disparu

des vestiges de clôture

seuls quelques restes

de tombes

 

munie d’un bâton

elle frappe

de droite à gauche

de gauche à droite

les herbes hautes

 

réveiller les serpents

 

un seul palmier

haut sur tronc

flexible

en-dessous duquel

une stèle japonaise

a résisté

 

rendez-vous raté

absurde

vain

se répète-t-elle

 

c’est dans notre tête

que demeurent

les morts