Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
sur le rouge trafic
apparaissent
des motifs verts
quelques pointes de blanc
et le violet
un violet profond
pour les liserés
elle travaille avec ardeur
courtes pauses
à côté du samovar empli de thé
plus menthe fraîche
cueillie le matin même
l’Algérienne parfois
s’étire le dos
se couche au sol
dénouant sa posture
de tisseuse
elle a les bras forts
qui s’ouvrent large
sur un métier qu’elle a voulu
de grande taille
on dirait qu’elle vole
de droite à gauche
de gauche à droite
accompagnant le murmure
de la navette
elle chante
en fin d’après-midi
alors que résonnent
les clochettes des chèvres
l’Algérienne tisse
une dernière ligne
de rouge
elle contourne la maison
et agite son bras
pour saluer l’enfant
Shula lui sourit
les chèvres blanches
traversent l’heure dorée
lorsque la lumière
qui ne durera pas
rend le monde meilleur
après qu’elle sont passées
l’Algérienne rejoint la mer
on peut suivre des yeux
le même demi-cercle
de nageuse
quelle opère chaque jour
B
les bananes vertes
seront vertes à jamais
c’est leur nature
la blonde en goûte une
vérifiant sa maturité
(aucune des bananes jaunes
qu’on trouve en Europe
n’a le vrai goût de la banane)
elle dépose
dans un panier
fruits
amandes
et eau
pour la journée
elle conduit
la jeep de son père
pour
5 ans plus tard
aller sur sa tombe
qu’elle ne retrouvera
jamais
la blonde qu’assèche
la poussière de la piste
contemple le site
du cimetière disparu
des vestiges de clôture
seuls quelques restes
de tombes
munie d’un bâton
elle frappe
de droite à gauche
de gauche à droite
les herbes hautes
réveiller les serpents
un seul palmier
haut sur tronc
flexible
en-dessous duquel
une stèle japonaise
a résisté
rendez-vous raté
absurde
vain
se répète-t-elle
c’est dans notre tête
que demeurent
les morts