*Musique originale de Jeff Russo
Il y a plusieurs manières d’aborder la critique d’Alien : Earth (Noah Hawley, 2025) à la suite de sa diffusion depuis la mi-août dernière sur Disney+. On pourrait comme l’ont fait déjà beaucoup sur les réseaux sociaux, s’attacher à dire ce qui marche et ce qui ne marche pas, les raisons pour lesquelles on a aimé, ou pas, ou pas complètement. Ou encore comment on raccroche d’un opus à l’autre à la saga Alien — ou comment on échoue à le faire.
Parce que j’ai beaucoup écrit sur Alien — et continue de le faire —, il y a eu pendant la diffusion et une fois la série terminée, la tentation de donner mon point de vue comme les autres. J’ai tenu une conversation passionnée tout au long de ces dernières semaines avec l’un de mes anciens éditeurs et ami, qui m’a permis, comme lui, d’évacuer au fur et à mesure les emballements et les frustrations que causaient ces nouveaux épisodes. Mais parce qu’être écrivain, c’est ne pas faire comme tout le monde, je me suis finalement décidé à prendre le xénomorphe par la mâchoire, et comme Wendy dans le troisième épisode, à le mettre à plat pour l’embarquer dans une toute autre affaire, musicale celle-là.
- Zaveri— Premier visage qui se réveille de l’hyper-sommeil, comme Kane dans le film de Ridley Scott, premier contact avec l’équipage de l’USCSS Maginot qui sera confronté à la bête. Capitaine du vaisseau une fois les officiers légitimes dégagés, Zoya Zaveri (Richa Moorjani, inspirée, émouvante) rappelle Ripley dans la posture et s’en différencie dans la sensibilité. Entre l’expression de son visage lorsqu’elle comprend que Morrow ne lui ouvrira pas la cabine dans laquelle il s’est réfugié et celle qu’elle affiche lorsqu’elle est se retourne pour faire face au monstre, on peut lire le résumé de la saga entière : Zaveri meurt d’une histoire qui la dépasse, qui n’est ni la sienne, ni celle d’une Ellen Ripley quelques années plus tard qui elle, se définira par la bête, comme d’autres se définissent par leur beauté ou leur laideur.
- Weyland-Yutani — La « Compagnie » du film original, qui s’incarne dès l’opus de James Cameron, intègre un second visage, après celui de Peter Weyland dans le Prometheus de Scott : celui de Yutani (Sandra Yi Sencindiver, glaciale). Petite-fille de la fondatrice de la firme en question, elle incarne une force politique conséquente dans le conglomérat des cinq corporations qui dominent la planète lors des événements d’Alien: Earth. Mais de même que son nom ne vient qu’en deuxième rang dans la fusion Weyland-Yutani, elle ne s’affranchira jamais d’un rôle de second plan tout au long de la série, loin des responsabilités et du caractère implacable que son personnage affiche.
- Wendy— Hybride, première de sa génération, Marcy Hermit transfère sa conscience d’enfant dans un corps adulte, synthétique, qui lui permet de survivre à une maladie mortelle. Rapidement opérationnelle, elle fait preuve à la fois de capacités physiques exceptionnelles mais également de celle de manipuler la technologie du complexe dans lequel elle évolue. Héroïne de la série, à l’instar de l’amour de Peter Pan dont Alien: Earth se réclame au fil des épisodes, Wendy s’affranchit de ses maîtres en s’acoquinant avec le xénomorphe et en convainquant les autres hybrides (The Lost Boys, pour poursuivre la métaphore de Barrie) de lui faire confiance.
- Tipping Point — Le « point de bascule » de la série réside-t-il dans la première communication entre Wendy et le xénomorphe ? Ou dans la révélation du double-jeu du Boy Kavalier (Samuel Blenkin, inquiétant), le président de Prodigy, la corporation qui s’oppose directement à Yutani dans la quête des créatures de l’espace ?
- Alien – Earth — Le cinquième morceau de la bande originale de la série, ainsi que le neuvième sur lequel on ne reviendra pas, prend son titre au libellé-même de la série : il accompagne le générique particulièrement réussi de chaque épisode, convoquant la typographie du film original (traits et bâtons forment peu à peu les lettres de « ALIEN EARTH »), et décline ses images sur les formes et reliefs du xénomorphe, en même temps que des flashes montreront parfois un résumé de l’épisode précédent ou des séquences de celui qui se présente au spectateur. Chacun des huit génériques, aussi attendu, aussi espéré, dès l’entrée dans l’épisode, crée une véritable tension addictive qui, si elle manque parfois à la suite, concorde au succès de cette nouvelle série.
- The Orchid — L’une des créatures ramenées par l’USCSS Maginot à Yutani et qui tombe dans les mains du Boy Kavalier est une plante gigantesque, sorte d’orchidée dotée d’un tentacule curieux, dont les capacités à attaquer / se défendre ne seront divulguées qu’au dernier épisode de la série (on n’en dira rien pour ne pas spoiler davantage).
- The Apartments — Huis-clos presque total dans le complexe Prodigy, l’action de la série, passé les deux premiers épisodes, se borne aux appartements des protagonistes, à la manière d’un soap-opéra, entre coups de théâtres souvent poussifs et phrases culte (ou voulant l’être). Les décors des premiers épisodes (notamment sur la cité de New Siam qui s’apparente au Los Angeles de Blade Runner) s’appauvriront peu à peu, pour n’en garder que des couloirs sans caractère et des laboratoires dénués de crédibilité.
- Siblings — Joe Hermit (Alex Lawther, rien à signaler), le frère ainé de Marcy / Wendy, est l’élément humain de cette sombre histoire : sa petite sœur est morte, du moins le croit-il. Wendy le suit et le conduit graduellement à elle en utilisant ses capacités technologiques (on évitera de se perdre dans ce pouvoir dont elle use parfois à bon escient et qu’elle oublie à d’autres moments où il lui serait utile) : les retrouvailles sont rapides et efficaces, bornées par la menace du xénomorphe et les trahisons humaines qui sont légion dans la saga Alien. Si Joe est un médecin-militaire aguerri au début d’Alien: Earth, il perdra peu à peu ses prérogatives et jusqu’à son caractère au fur et à mesure que l’action focalise davantage sur Wendy.
- Alien – Earth Pt. 2
- Crew status — La série s’ouvre sur l’USCSS Maginot et son équipage, en proie à l’échappée du xénomorphe dans ses couloirs, et à la survie de Morrow (Babou Ceesay, cruel et convainquant), son officier-cyborg, dans des flashes superbes qui rappellent l’Alien de Ridley Scott. Morrow hésite face à l’écran de MOTHER qui lui pose la question de l’état de l’équipage. Zaveri (on en a parlé déjà) tambourine derrière la porte pour que l’officier la sauve du monstre qui la poursuit. Morrow s’isole dans la cabine, livrant son capitaine à la bête, et tape quelques mots en réponse à l’ordinateur : on les retrouvera dans le 23ème morceau de cette bande originale particulièrement efficace de Jeff Russo.
- Move your ass — Probablement la phrase qui définit assez justement la fuite de tous les protagonistes de la saga lorsqu’ils sont poursuivis par le xénomorphe. À noter que certains y échappent plus facilement que d’autres, de la même manière que le monstre s’avère redoutable dans ses déplacements lorsqu’il s’agit de décimer des hordes de soldats anonymes, mais beaucoup moins lorsque l’on a affaire aux héros de l’histoire.
- Evolution — Que le mot soit ici utilisé pour définir la « transition » des hybrides (Wendy, Slightly, Smee, Nibs, Curly et Tootles) depuis leur incarnation première à leur corps adulte (à noter que l’on aurait pu imaginer plus adulte que ce qu’ils sont réellement àl’écran : de grands adolescents) ou l’évolution du xénomorphe dans le laboratoire de Prodigy importe peu. Alien fait état depuis le début de sa franchise d’une évolution de la société vers une paranoïa militaire croissante (la création d’armes à partir des espèces capturées), une ambition humaine démesurée (« You know, Burke, I don’t know which species is worse. You don’t see them fucking each other over for a goddamn percentage » – Ripley, Aliens) et un désespoir grandissant (le personnage de Ripley dans les trois premiers films ; les destins de Shaw et de Daniels dans Prometheus et Covenant).
- Hermit enters — L’un des soldats qui l’accompagne dans l’exploration de l’USCSS Maginot qui s’est écrasé sur New Siam, demande au frère de Marcy s’il préfère qu’on l’appelle par son nom de famille ou par son prénom. Dans le Aliens de Cameron, le Private Hudson demande à sa consœur Vasquez qui fait des tractions si on l’a déjà prise pour un homme. « Nope! Have you? » (Non ! Et toi ?) lui répond-elle. Vasquez à nouveau, à propos de Ripley qui ne fait pas partie de leur brigade, demandera à leur réveil d’hyper-sommeil : « Who’s Snow-White? » (Qui c’est, Blanche-Neige ?). Dans Alien: Earth, une fois émancipés, les hybrides voudront à leur tour changer de nom : Tootles en Isaac (pour Newton), ou Curly en Jane, revenant à son prénom d’enfance.
- Procession — Probablement l’une des scènes les plus réussies de la série, que la musique de Russo, balade country, répétitive et nostalgique, souligne parfaitement : après son premier affrontement avec le xénomorphe, Wendy est « déconnectée ». Son corps est ramené à Prodigy auprès de celui de son frère, blessé au combat. Les suivent : le cadavre du xénomophe qu’elle a tué, ainsi que les quatre autres espèces que Yutani a envoyé le USCSS Maginot chercher dans l’espace, en plus des œufs contenant les redoutables face-huggers, sous le regard fasciné du Boy Kavalier. La scène est tournée au ralenti, longue, lente : une pause, une respiration, au cœur d’une action qui ne cessera pas, on en a l’intuition confirmée, à partir du moment où l’homme met la main sur la bête.
- Xenomorph — On terminera sur cette entrée (la bande originale de Jeff Russo compte 27 morceaux et l’on ne voudrait pas que vous vous lassiez ; d’autant plus que les titres suivants reviendront sur des éléments déjà évoqués précédemment : on vous recommande toutefois de vous précipiter sur votre plateforme d’écoute). Alien terrifiait par l’introduction à l’écran, et le plus souvent hors-champ, de l’un des monstres les plus redoutables du cinéma. Aliens terrifiait par la multiplication des xénomorphes, et leur cycle d’évolution. Alien3, par l’intégration de son héroïne dans le cycle de la bête et Ressurection, par son évolution hybride. Prometheus et Covenant soulignaient le rôle impitoyable de l’humain et de sa création, l’humanoïde (David), dans la contamination à l’élément étranger, l’alien Romulus passait à côté de la terreur en associant, comble de l’ironie, la franchise à un véritable réalisateur de films d’horreur, Fede Alvarez (qui ne sera pas reconduit pour la suite). La baseline de Alien: Earth, mensongère à plus d’un titre, disait : We were safer in space (Nous étions plus en sécurité dans l’espace), en réponse au premier In space, no one can hear you scream (Dans l’espace personne ne vous entend crier). Mensongère d’abord parce que chronologiquement, la série se déroule quelques années avant la rencontre entre Ripley et le xénomorphe. Mensongère encore, parce qu’une fois débarrassée du monstre vers les laboratoires de Prodigy, la planète n’est aucunement mise en danger au cours des huit épisodes par la bête. Mensongère encore parce que le seul épisode terrifiant, et que l’on vous enjoint à regarder s’il ne faut en regarder qu’un seul, est le cinquième, qui se déroule, lui, dans l’espace. On n’en dira pas davantage — mais n’en ai-je pas déjà trop dit ?
Alien: Earth vaut bel et bien le détour, bien davantage que ce Romulus dont on attendait beaucoup et qui n’a rien donné. Ne serait-ce que par la qualité de sa réalisation, son image léchée, et on le répètera encore, ses génériques splendides. Pour le jeu des acteurs également : Wendy (Sidney Chandler, élastique, étonnante), si on l’a vue qualifiée sur les réseaux sociaux de sous-Amélie Poulain avec sa frange noire et ses yeux ronds, se transforme progressivement, à l’image de Sigourney Weaver dans Resurrection pour faire corps avec la bête qui la suit. Le mouvement de ses lèvres lorsqu’elle lui parle et la disparition graduelle de sa candeur et de sa bienveillance au fil de l’intrigue valent à eux seuls le temps passé devant ces huit épisodes. On parle déjà d’une saison 2, pour tenter de raccrocher l’histoire à l’endroit précis où Ridley Scott s’en est saisie, il y a plus de quarante ans. Et bien sûr, on ira…
Alien : Earth, créée par Noah Hawley, développé par FX & Hulu diffusé en France sur Disney+ depuis le 12 août 2025, une saison, huit épisodes. Avec Sydney Chandler, Alex Lawther, Essie Davis, Timothy Oliphant, … Musique originale de Jeff Russo. Coproduction 20th Television et Scott Free Productions.
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