Après Papa(Seuil, 2020), Régis Jauffret poursuit ses incursions dans la mémoire parentale avec Maman (éditions Récamier). L’entretien révèle un écrivain confronté simultanément aux secrets familiaux et aux bouleversements technologiques qui remettent en question l’acte même d’écrire. Entre révélations posthumes sur une mère au double visage et interrogations sur l’avenir de la littérature face à l’intelligence artificielle, Régis Jauffret explore les territoires où l’authenticité humaine résiste encore aux algorithmes.
Régis Jauffret : La genèse fut moins méthodique que votre question pourrait le laisser supposer. Le livre s’est formé comme une coquille autour d’un noyau inattendu. En janvier 2020, sur le modèle du dry January, j’avais décidé de me tenir à distance des réseaux sociaux pendant un mois et de tenir un journal sur ce sevrage supposé. Trois jours plus tard, ma femme m’a réveillé à l’aube pour m’annoncer la mort de ma mère. Ce journal a changé de nature instantanément. J’ai abandonné toute réflexion sur l’« addiction » numérique, qui n’était d’ailleurs qu’imaginaire, pour noter au quotidien les réactions, les démarches, la peine, mais aussi cette constatation presque glaciale : je n’étais pas aussi bouleversé que je l’aurais cru. Pendant trois mois, j’ai écrit chaque soir, puis plus sporadiquement, jusqu’à constituer un cahier qui a servi de socle au livre. S’y est greffée l’expérience centrale : celle de la trahison, découverte par petites touches, au fil d’anecdotes et d’indices, jusqu’à ce moment où l’image que j’avais de ma mère s’est fissurée.
Ce moment de bascule, vous l’évoquez comme une révélation déterminante. Pouvez-vous le décrire ?
Il tient en une coupure de presse retrouvée au fond d’un carton. Avant cela, j’avais collecté des récits où ma mère se posait en sauveuse : elle disait avoir recueilli son neveu, chassé à quatorze ans par sa sœur pour cause d’homosexualité. Alors qu’il était resté chez ses parents jusqu’à l’âge de vingt-sept ans et qu’il ne fut jamais rejeté par aucun de ses parents. Ce genre d’histoire liait sa malveillance à une sorte de goût pour la fiction morbide. Mais cette coupure de presse retrouvée au fond d’un carton prouvait qu’elle m’avait trahi dès mon enfance. Son contenu, je préfère le laisser dans le secret du livre. Disons seulement qu’il m’a frappé comme un acte de duplicité impossible à justifier.
L’aveu explicite – « On dirait que j’en fais un personnage utilitaire. Je le convoque quand j’ai soif de son amour et je le remise dans une boîte le reste du temps » (p. 45) – témoigne d’une conscience aiguë des enjeux éthiques inhérents à l’écriture disons « autobiographique ». Comment avez-vous négocié cette tension entre fidélité mémorielle et nécessité romanesque, particulièrement dans le cadre d’une œuvre qui expose votre intimité familiale à la lecture publique ?
Il s’agissait d’un dilemme, oui : laisser ce cahier à mes enfants, en sachant qu’ils pourraient le publier après ma mort, ou en ordonner la destruction, ce qu’ils n’auraient probablement pas fait. J’ai choisi de le transformer en livre, ce qui me permettait d’en maîtriser la forme. Avec le temps, mon ressentiment s’est atténué. Même en ayant la preuve de sa trahison, une part de moi voulait l’excuser, trouver dans ce mensonge un geste d’amour. Je sais que c’est illusoire, mais je préférerais la retrouver comme la mère aimante que j’avais cru connaître pendant soixante-quatre ans. Même au prix d’un mensonge que je me ferais à moi-même. Je crois d’ailleurs que c’est le cas.
Vous insistez aussi pour ne pas donner l’impression d’une enfance malheureuse.
Exactement. Je me méfie du « syndrome Vipère au poing » : faire passer une enfance protégée pour un enfer. Beaucoup d’enfants, aujourd’hui encore, connaissent la faim, l’abandon, la violence. Même en France, certains n’ont en fait de repas complet que celui de la cantine durant les périodes scolaires tant ils vivent dans la précarité. Dans mon cas, j’ai grandi à l’abri des privations et des guerres. Il serait indécent de travestir cela en drame fondateur. Cette peur de paraître plaintif dans le cours du récit explique en partie la construction complexe du livre. Il y a aussi, c’est vrai — d’une certaine façon — plusieurs narrateurs. L’enfant de sept ans trahi et qui n’en sait rien. L’adulte qui l’a découvert et qui cause. L’auteur qui tente de reconstruire sa vie à partir de sa nouvelle mère. Le grand-père qui prend conscience que sa mère fait partie du jeu de construction génétique qui a permis la venue au monde de sa petite-fille. C’est du reste sur une sorte d’épiphanie que se termine le livre. Cette petite fille entrant dans la mer tandis que son grand-père s’envole, oui, s’envole dans la mort. On pourrait penser à la mort d’Aschenbach dans Mort à Venise, mais il ne s’agit pas là d’une histoire humide de petit vieux avec un dadet, même si je dois avoir un âge voisin de ce pervers échaudé.
Le livre se termine pour moi dans le bonheur. Oui, comme si on pouvait sauter à pieds joints dedans. C’est en tout cas dans un état de grand bonheur que j’ai écrit la fin de ce livre. J’écris pour atteindre ce genre d’état. Sans la naissance de ma petite-fille en mai 2024, ce livre ne serait pas le même. Ma mère m’est apparue lui appartenir à elle aussi, malgré leurs cent dix années d’écart. Mère, grand-mère, arrière-grand-mère, un personnage qui n’en finit pas. Ma mère ne meurt jamais, comme dirait Claire Castillon.
En tout cas, la décision de consacrer deux volumes distincts à vos parents, plutôt que d’adopter une perspective familiale unifiée, génère un effet de perspective particulièrement saisissant. Comment avez-vous organisé votre travail documentaire des deux volumes ? La méthode de recherche a-t-elle influencé la différenciation stylistique entre les deux récits ?
Chacun part d’un déclencheur : pour Papa, un documentaire où j’ai découvert l’arrestation de mon père par la Gestapo ; pour Maman, cette coupure de presse. Aucun des deux n’était prémédité. Ces livres ne furent pas prémédités. Ce sont les circonstances qui m’ont conduit à les écrire. Ma mère est morte le jour de la parution de Papa, et cette coïncidence a créé une étrange atmosphère. Mon fils reçut un appel lui annonçant la publication de son premier roman une demi-heure après l’annonce de sa mort. Je ne crois pas aux forces de l’au-delà, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Je me souviens des interviews que j’ai données à propos de mon roman Papa, alors que ma mère reposait dans une morgue. C’était étrange, de répondre à des questions, de poser pour des photos en sachant que ma mère était en instance dans un tiroir réfrigéré. À vrai dire, la femme dont je parle dans Papa n’est pas la même personne que celle de Maman. Ce sont deux personnages différents. Entre les deux, elle est devenue une autre, comme un personnage qui se transforme hors-champ. Oui, entretemps ma mère est devenue une autre. Ma mère est une autre, aurait dit en pareille circonstance le brave Rimbaud. Désormais, que faire de cette bizarre mère ? L’histoire serait beaucoup plus simple s’il s’agissait d’une amante. Les amoureux sont coutumiers de la trahison, même s’ils s’aiment ou se sont aimés à la folie. Mais une mère ? On n’a pas l’habitude de personnages maternels aussi alambiqués.
Vous décrivez votre mère comme un personnage d’une complexité rare…
Extérieurement, elle avait tout d’une femme attentionnée, généreuse. Elle a joui d’une santé remarquable jusqu’à ses cent six ans aussi bien sur le plan physique que psychique. Elle dormait neuf heures par jour, ne souffrait d’aucun gâtisme, tout allait très bien pour elle. Elle avait toutes les apparences d’une bonne personne, attentionnée, aimante, soucieuse d’autrui. Elle était généreuse, et notamment de son argent. Elle ne m’a jamais rien refusé et elle était réputée pour sa propension à « cadeauter » tout le monde. À la parution du livre, peut-être que d’aucuns me contacteront pour m’accuser de l’avoir injustement décrite. Ils me diront peut-être : pourtant votre mère a donné pour vous son rein droit, un morceau de son foie, un mètre de ses pauvres artères pour vous sauver la vie, par exemple. Des menteries dans ses possibilités pour bouleverser la réalité à son avantage. Ce que j’ai découvert d’elle l’a été par hasard ; il est donc possible qu’il reste encore bien des zones d’ombre. Pour employer une expression de mon Midi natal, je risque d’en apprendre à son sujet des vertes et des pas mûres. Ce que j’ai appris sur elle après sa mort, ce fut par le seul fait du hasard. Que me reste-t-il encore à découvrir ? L’avenir m’intrigue.
Cette découverte vous a donc placé dans une situation existentielle un peu particulière…
Oui. Je ne connais pas, même en littérature, de mères qui, tout en affichant un amour inconditionnel, trahissent sans cesse. Elle aurait pu détruire cette coupure de presse compromettante, mais l’a conservée. Pourquoi ? Par vanité, par défi ? Sa duplicité me trouble encore, et j’ignore si je finirai par lui trouver une logique. Des mères qui trahissent en continuant à donner jusqu’à leur mort l’image d’un amour fou et extraordinaire, tout en trahissant à chaque seconde, je n’en ai jamais entendu parler. Cette absence d’exemple, même littéraire, me met très mal à l’aise. Elle aurait pu, à n’importe quel moment, détruire cet articulet. Pourquoi l’a-t-elle conservé ? Ce petit bout de papier, c’était la preuve de sa duplicité, de sa noirceur. Cependant, avant de mourir, elle m’avait demandé une fois de lui rapporter un petit sac, d’après le geste qu’elle a fait pour le décrire, un objet parallélépipédique de la grandeur d’un livre de poche, et c’est là-dedans que devait se trouver cette coupure de presse. Je ne l’ai pas retrouvé. L’objet a pu être volé avec d’autres affaires par l’employé de l’agence immobilière qui avait fait faire frauduleusement un double des clés de l’appartement. Il avait dû en vider le contenu dans un tiroir.
Par ailleurs, j’ai découvert et je découvre peu à peu que cette femme m’a tourmenté mentalement sans que je m’en aperçoive. Je n’en ai pas parlé dans le livre. Trop intime pour une évocation précise, pas assez, visiblement, pour ne pas le signaler en passant. Je pourrais dire que je suis un peu un survivant de l’amour maternel. Et ce serait ridicule. Tout le monde a ses problèmes, ils ne sont rien d’autre que le fil avec lequel on tisse l’étoffe de notre vie. Autre métaphore, constructiviste : on bâtit sa vie avec les matériaux dont on dispose. Disons que ma mère était un chargement de briques un peu perverses. Des briques solides mais fofolles, le genre de briques à se mettre à danser au milieu de la nuit pour réveiller en sursaut toute la maisonnée. Voilà, il faut quand même rire de ses avatars. Fortuna risu contemnere, comme aurait dit le plus moustachu de nos philosophes s’il était comme moi sorti du ventre de ma phénoménale mammula.
Vous interrompez régulièrement le récit pour commenter vos choix d’écrivain, avouer vos inventions, ou critiquer votre démarche. Ce double geste est-il une stratégie narrative pour contourner l’impossibilité de la vérité biographique ?
Je ne crois pas être capable de mettre en place une stratégie de cet ordre qui impliquerait de ma part une maîtrise du livre tout entier. À chaque instant de la rédaction d’un livre, je ne connais, avec certitude, de lui, que son passé. Je suis comme un père qui, certes, aurait des espérances quant à l’avenir de son rejeton mais ne pourrait prévoir ce qu’il sera exactement. Le livre reste vivant tant qu’il n’est pas publié. À tout instant, il peut se modifier, prendre un autre chemin, s’ensabler inéluctablement. Il doit y avoir quelque part un cimetière de romans inachevés qu’aucune thérapeutique n’a pu sauver. J’ai dans les replis de mon nuage nombre de romans qui se sont échoués sur les rochers avant de prendre la mer. Qui ont coulé, brûlé, se sont volatilisés. Parfois, je les ai interrompus à l’état embryonnaire mais il y en a plusieurs auxquels ne manquait guère que la fin et auxquels elle manquera toujours. Bref, les stratèges font des plans et s’y tiennent. Je suis trop primesautier pour cela. Je le regrette, j’aimerais écrire tranquillement, mais cela ne m’est encore jamais arrivé. Je suis plutôt quelqu’un toujours sur le qui-vive, à l’affût de quelque chose de nouveau, inquiétant ou réjouissant. Enfin, je suis d’un naturel stressé et, forcément, mes livres aussi.
Par ailleurs, cette écriture qui semble s’observer en train d’écrire est une manière de démonter le jouet au fur et à mesure que je le construis. J’ai eu l’impression dans ce livre d’écrire d’une manière nouvelle. Nouvelle pour moi, mais j’étais étonné d’écrire de la sorte. De m’accorder la liberté d’aller, de venir, d’éventuellement sortir de mon récit pour raconter un événement qui me traversait l’esprit. J’avais la sensation parfois de m’écarter du droit chemin. Celui de la rigueur, celui aussi de la construction d’un objet parfait propre à être lu sans coup férir. Mais est-ce qu’aller dans cette direction en apparence rigoureuse, presque morale, n’est pas une manière d’aller dans le sens du formatage des récits ? Les romans sont peut-être trop conformistes dans leur forme, les séries TV sont aujourd’hui beaucoup plus audacieuses formellement que la littérature, qui est devenue conservatrice.
Faut-il comprendre que les showrunners de Netflix ont pris le relais des avant-gardes littéraires du XXe siècle ?
Il y a certes de grands éditeurs en France, mais ils cachent souvent leur grandeur d’une main pudique. Je trouve quant à moi qu’être éditeur est un métier aussi honorable que charpentier, médecin, ou livreur de pizzas mais nombre d’éditeurs français le sont par pis-aller car leur vocation serait d’être écrivain et d’en vivre. Résultat, ils n’ont que mépris pour cette activité mercenaire qui a pour seul mérite à leurs yeux de leur assurer un salaire. Je ferais la même chose à leur place, mais c’est un fait qu’ils mettent leur énergie et leur honneur dans les romans qu’ils écrivent et parfois publient, et laissent l’édition suivre son cours sans chercher à la sublimer. Par commodité, quand ils découvrent un jeune auteur assez talentueux pour faire par son œuvre évoluer la littérature, ils font passer leur livre sous les fourches caudines du commerce.
Cette image des « fourches caudines » suggère-t-elle que l’édition française vit encore sur le modèle de la défaite romaine – accepter l’humiliation pour survivre ?
Ce n’était pas Antonin Artaud qui traitait la littérature de « cochonnerie » ? Je suis moi-même un humble rouage de ce système. Marcello Mastroianni disait qu’un acteur qui vit de son travail n’a pas le droit de se plaindre. Il en est de même pour un auteur qui vit de ses livres. Du reste, tout en poursuivant mon raisonnement, je m’aperçois que j’ai toujours fait comme si j’étais absolument libre d’écrire comme je l’entendais, forme et fond. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que ce soit la vérité. Car, je suis comme la plupart des humains, je suis heureux de convaincre, de charmer, alors est-ce que parfois je n’emploie pas les grands moyens au risque de me faire gougnafier, faiseur, histrion. Continuons à raisonner in abstracto, tout en reconnaissant l’impossibilité de la chose, et sautons un maillon du raisonnement pour donner du rythme à cet entretien (rires)…
Mais en sautant ainsi « un maillon du raisonnement pour donner du rythme à l’entretien », n’êtes-vous pas en train de pratiquer exactement le genre de formatage que vous dénoncez — adapter votre discours au format attendu de l’entretien littéraire ?
Voilà (rires), ce formatage, le problème c’est que tout le monde le désire. Comme le reste de la population humaine, les artistes sont dévorés par l’absolu désir de plaire. Un formatage dont personne ne pourrait établir l’algorithme, un concept en évolution perpétuelle que l’on modifie rien qu’en lui jetant un coup d’œil pour tenter de s’en faire une idée. Un formatage qui touche en particulier les sujets abordés. On a pu remarquer des redondances, avec les romans autobiographiques touchant au consentement, à l’abandon, à la grimpée de l’échelle sociale. Ce serait une erreur de croire qu’il s’agit là de formats dans lesquels les littérateurs n’ont qu’à accoucher leur bébé.
Régis, quels sont selon vous les véritables ingrédients du succès littéraire aujourd’hui ? Faut-il désormais ajuster ses sujets aux préoccupations immédiates des lecteurs pour espérer toucher un public ?
Le succès est quelque chose de plus subtil, par exemple l’ambition est en Europe un sujet littéraire qui n’intéresse que s’il est aménagé. J’ai lu récemment le livre d’un jeune auteur italien dont le sujet était l’achat d’un appartement à une vieille dame en dessous du prix du marché. Le sujet m’a paru adapté de façon très subtile à un jeune lectorat en quête d’un achat immobilier. L’auteur a su remarquer que les jeunes couples ont un projet immobilier commun avant d’avoir un désir d’enfant ou de mariage. Le couple-héros du roman va-t-il réussir la performance de tout à la fois trouver un logement agréable, dans ses moyens en s’enrichissant sans doute bien au-delà des frais occasionnés par l’emprunt ? Voilà bien un suspense adapté à un lectorat jeune.
D’ailleurs, un lectorat jeune durera, il prendra le temps de devenir mature, sénior, vieux, carrément amorti avant de mourir et de se révéler désormais incapable d’acheter le moindre livre. Je ne peux pas vous dire si dans le roman ce couple réussit son coup ou si la propriétaire a un neveu susceptible de lui mettre la puce à l’oreille, car j’ai perdu l’ouvrage à l’aéroport de Milan avant de l’avoir terminé (rires). Ma défunte mémoire des noms et des titres me rend incapable de pouvoir le racheter un jour mais, peu importe, puisque nous parlions de format, voilà bien un format adapté au jeune public d’aujourd’hui. Dans ma jeunesse, nous n’aurions pu éprouver la moindre empathie pour ces jeunes gens qui nous auraient semblé de véritables ordures.
Face à ce désir universel de formatage que vous décrivez, ne sommes-nous pas en train d’assister à l’émergence d’un concurrent redoutable : les technologies de l’IA qui pourraient maîtriser ces codes mieux que nous ne le faisons nous-mêmes ?
En réalité, nous voilà à présent au pied du mur de l’IA. Elle sait d’ores et déjà mieux raconter que beaucoup d’écrivains. J’ai certes la vanité de penser que j’écris un peu mieux que CHATGPT-4, mais à l’heure où je vous parle, la version cinquième n’est pas encore disponible. J’ai fait des essais simples avec la précédente, du genre : « Écrivez une microfiction avec avion à la façon de Régis Jauffret. » Le résultat était parfait – si on me l’avait présentée comme mienne, j’aurais dit : oui, c’est sans doute de moi. J’ai trouvé, cependant, que cette histoire caricaturait tout de même un peu ma façon d’écrire. Je me suis dit aussi qu’il m’était sans doute arrivé de me caricaturer moi-même sans le savoir. L’IA remet complètement en question la littérature, tout autant que la philosophie. Je ne comprends pas pourquoi on n’a pas écrit de nouvelles œuvres de Kant ou de Leibniz – tout le corpus existe et à sa maturité un philosophe ne fait plus que développer sa pensée en partant de la base de données que constitue son œuvre, ses notes, sa correspondance, ses esquisses. Dans le même esprit, on pourrait prolonger la Comédie humaine, la Recherche du temps perdu, l’œuvre de qui vous voudrez. Si vous avez dix-huit ans aujourd’hui, vous n’avez plus besoin de savoir écrire : vous racontez une histoire, de bric et de broc, l’IA en améliore la trame, en peaufine les phrases — le style étant devenu la chose la plus facile à obtenir.
Face aux soupçons croissants concernant l’usage de l’intelligence artificielle par certains romanciers contemporains, ne pensez-vous pas qu’il faudrait instaurer une sorte de label « 100% (cerveau) humain » pour rassurer les lecteurs ?
Mais, vous n’avez même plus besoin de savoir écrire, votre voix suffit. Déjà, la plupart des scénaristes ont recours à l’IA et les journalistes itou. La plupart des éditorialistes font au minimum améliorer leur papier par l’IA. L’avantage, c’est qu’ils ne commettent plus aucune faute de français, accordent les participes passés et ont quelquefois la phrase plus élégante. Je ne dénoncerai personne et, ne lisant presque rien de ce qui paraît — quand je ne perds pas les livres au fil de mes déplacements — je puis vous assurer que je n’ai aucune liste de noms dans ma poche, mais il est patent que depuis quelques mois paraissent en France comme ailleurs nombre de romans qui doivent un peu, beaucoup, presque tout à l’IA. Je dis presque tout, mais la tragédie — quel beau mot — c’est que dans une semaine, dans trois mois, voire six ou sept, l’IA écrira mieux que les meilleurs d’entre nous. Et que, dans, allez, un an, un an et demi peut-être, pour des raisons que je serais bien incapable de vous expliquer, la force créatrice, novatrice, inventatrice, révolutionatrice, bouleversionatricede l’IA sera supérieure à celle de l’humain. Supérieure, une litote. Voilà l’état des lieux. Je n’en pense rien. C’est factuel. Ceux qui pensent le contraire sont des platistes mais ce n’est pas parce qu’ils ne distinguent pas la courbure de la terre au fond de leur jardin que la terre est une tartine beurrée. Alors, alors, alors ? Alors, cette révolution dont on ignore les conséquences sur la destinée des hommes doit nous mettre dans un état d’exaltation millénariste. Le littérateur doit briser son crâne d’un coup de maillet, afin d’en exposer la matière au tout venant. Cette façon d’ouvrir la « factory », de faire visiter l’atelier, répond à ma volonté de retrouver une liberté totale. De toute façon, quand on parle de sa mère, l’IA ne peut rien pour vous. Vous écrivez avec votre cerveau de chair. Mais face à ce qu’aucune machine ne pourra dire — la relation charnelle, irréductible, à une mère réelle —, l’écriture humaine conserve encore son territoire propre.
On vous accuse régulièrement de forcer le trait, de verser dans l’hyperbole systématique. Cette tendance à l’excès ne risque-t-elle pas de desservir la subtilité de votre propos littéraire ?
Tout ce que je viens de dire depuis quelques paragraphes est exagéré, provocateur, injuste et c’est ainsi qu’on peut espérer progresser dans l’analyse de la réalité. En l’exagérant. Penser, c’est exagérer, démesurément exagérer. Comme le font la loupe, le microscope. Voici peut-être des éléments pour une discussion future menée par d’autres protagonistes dont ces derniers ne savent rien et nous non plus. Je me ressens comme quelqu’un qui ne tient plus qu’à un fil. Il y a un temps dans la vie où on est plus en train de vivre mais de mourir. Une agonie ingambe, alerte et qui peut se prolonger des années — soyons fous — plusieurs décennies probablement, mais on se détache, le fruit tombe et on se demande si on ne fait pas que vivre la chute. Pas peur, pas mal. Insouciance, soif d’écrire. Écrire soi-même, c’est une joie. J’ai publié un X il y a quelques semaines :

Il me reste peu de temps. Je dois avant de partir me faire éléphant et ne laisser derrière moi que des miettes dans ce magasin de porcelaine qu’est la littérature. Voilà encore une image. Qu’elle soit après ma mort à l’infini déroulée comme une estampe magique.
Régis Jauffret, Maman, éditions Récamier, août 2025, 256 p., 21 € 90