Justine Arnal : Ce qui se tait, ce qui hante (Rêve d’une pomme acide)

JEANNE DIELMAN, 23 QUAI DU COMMERCE, 1080 BRUXELLES de Chantal Akerman, 1975 © Paradise Films - Unité Trois / DR

Justine Arnal écrit à la surface, elle écrit la surface non pour ignorer son envers, ce qui existe et vit au-dessous, mais pour ne pas lui ôter sa nature souterraine, pour ne pas l’exposer – le réduire, l’effacer – à la lumière du langage, pour le laisser à son obscurité, au fait d’être pressenti.

Dans Rêve d’une pomme acide, il y a des hommes et des femmes, une famille, une géographie, il y a des histoires. Cela est facilement dicible, nommable : l’Alsace, les épouses, les maris, les grands-parents, les objets (voitures, meubles…), les faits, etc. Il y a des choses plus étranges : des affects qui ne sont pas définis, des événements qui ne sont pas explicités, des histoires qui ne sont pas entièrement dites. En même temps qu’une normalité – presque une banalité – des existences, des situations, le texte suggère d’autres choses qui n’entrent pas dans ce que le langage du récit énonce (« Il ne comprend pas, il sent que quelque chose lui échappe »).

La mère se suicide. On ne sait pas clairement les raisons de ce suicide. On sait un ensemble d’éléments diffus : un mal-être, un malaise avec l’existence (« Elle en a marre de devoir avoir des idées »), avec sa condition, des rêves d’autre chose, par exemple l’écriture. On pourrait utiliser le mot « dépression » mais ce serait trop simple. Un récit est fait des conditions de ce suicide mais ce récit n’est sans doute pas le bon : la vérité échappe, le non-dit demeure.

La mère est une figure étrange, paradoxale : mère et épouse, prise dans le quotidien le plus banal, obéissant aux règles du patriarcat, elle est aussi habitée d’une sorte de refus ou de rejet bruts, elle a le « goût des amants », elle « préfère le sommeil à tout », elle reste volontairement dans la cuisine lorsqu’il y a des invités, etc. Soumise et révoltée, parlant, se lamentant, et silencieuse, ne disant pas (« L’intérieur des joues des femmes était plein de morsures, mais les contours de l’ordre des choses tenaient »). Elle n’agit pas pour concrétiser sa révolte (par exemple : quitter son mari), elle agit selon les gestes quotidiens que le patriarcat assigne aux femmes et ses seules actions contre cela sont se coucher, dormir, se suicider.

L’ensemble des raisons, des motifs, est tu par l’autrice : Justine Arnal expose les symptômes mais pas les causes, elle énonce les faits mais pas leur signification ou leur raison, elle montre des signes mais pas ce qui permettrait d’en avoir une compréhension précise, de les interpréter, de les relier à un sens défini. Si la mère parle, si elle est l’objet d’énoncés, elle est également une zone d’ombre, un non-dit qui échappe à la narration, à l’explicite, à l’évident, Justine Arnal construisant une figure pour laquelle le langage est indissociable de ce qui s’y soustrait.

Puisque l’autrice, dans le livre, évoque Marguerite Duras, on pourra rapprocher la figure de la mère, Élisabeth Witz, de l’étrange Anne-Marie Stretter qui hante l’œuvre durassienne. Ou de la paradoxale Jeanne Dielman, que Chantal Akerman filme en femme d’intérieur méticuleuse, en cuisinière, en mère de famille, mais qui dans le même temps de la quotidienneté et dans le même espace de son appartement se prostitue et assassine en demeurant silencieuse.

Dans Rêve d’une pomme acide, le statut du langage est étrange. La question serait : « qui parle ? », mais aussi : « qu’est-ce qui parle et en même temps se tait, ne parle pas ? ».

Est évoquée la relation adultère de la mère avec le médecin bien que le récit de cet adultère ne soit pas fait : la chose se passe dans le cabinet du médecin, derrière la porte fermée, alors que la jeune enfant de la mère est laissée dans la salle d’attente, ne voyant rien, n’entendant pas ce qui a lieu à quelques mètres, de l’autre côté de la porte fermée. Un récit est fait par l’enfant mais celle-ci ignore ce qui a aussi pourtant lieu, ce qui est suggéré mais n’est pas énoncé. Lorsque c’est la fille, devenue adolescente, qui entretient une relation avec le même médecin, là encore cette relation est évoquée plus qu’explicitement racontée.

Dans le premier cas, le silence sur la relation entre la mère et le médecin vient du point de vue limité de l’enfant laissée derrière la porte fermée : elle dit ce qu’elle voit et entend, non la totalité de ce qui se passe. La limite du langage est liée à la limite de la perception comme de la conscience. Ce qui est aussi impliqué dans ce passage est que l’enfant est celui qui est limité dans son rapport au langage (l’infans, étymologiquement, étant celui qui ne parle pas). Mais ce qui est également impliqué est que l’on ne dit pas tout à l’enfant : celui-ci n’est pas seulement celui qui ne parle pas, qui parle « mal », c’est celui à qui on ne parle pas, celui à qui on tait les choses, le rapport à l’enfant incluant des silences dans la narration. Le langage troué de l’enfant se double du langage troué qui lui est adressé.

Dans le second cas, la jeune fille dit à la première personne sa relation avec le médecin. Cette relation, pourtant, est simplement évoquée à travers un ensemble d’indices (dont une citation de Duras) : rien n’est raconté précisément de cette relation, rien n’est décrit de ce qui se passe à l’étage, dans la chambre. Bien que le récit soit fait par la jeune fille, il est écrit selon la même logique que celle qui structure les énoncés de l’enfant qui attendait sa mère chez le médecin, alors que les conditions ont changé. Là où l’enfant ne pouvait ni voir ni entendre ni comprendre, dans le second cas il s’agit de la jeune fille elle-même qui vit cette relation et qui pourtant n’en dit rien de précis. Les limites de la narration, ici, n’ont rien à voir avec celles de la perception ou de la conscience, les limites du langage sont internes à un langage qui ne dit pas tout, qui évoque, suggère, indique sans expliciter.

Sans doute peut-on généraliser cette idée du langage à l’ensemble du livre : si on ne dit pas, c’est parce qu’on ne sait pas, que l’on ne perçoit pas tout, que l’on ne nous dit pas tout, mais c’est aussi parce qu’on ne peut pas, le langage étant empêché par ce qui lui échappe ou lui résiste : on ne nous dit pas tout, le langage ne peut pas tout dire.

Le récit de Justine Arnal se situe au niveau de ce que le langage peut dire comme il inclut, en quelque sorte en creux, ce qu’il ne peut pas dire. Dans le langage persiste, agit quelque chose qui défait le langage, le borne, le contraint à un entremêlement avec le silence – ce quelque chose étant le langage en lui-même ou autre chose que le langage, ou les deux à la fois. Le langage semble être toujours celui d’une enfance même lorsqu’il n’est pas celui d’une enfant (« L’enfance pleine de silence »).

À plusieurs reprises est évoqué que les femmes pleurent, le texte tendant davantage vers la poésie, le chant, la ritournelle, peut-être la structure répétitive d’une chanson pour enfant : « Les femmes autour de moi pleuraient ». On ne sait pas précisément pourquoi les femmes pleurent, pourquoi ce fait collectif, genré. Les femmes pleurent, mais aussi les femmes haïssent, elles se méfient de tout, elles passent la serpillière, elles lancent chaque jour des machines à laver et, lorsque les machines s’arrêtent, les femmes parfois s’arrêtent de pleurer. Elles se gavent de suppositoires Optalidon. Ces faits sont collectifs et impliquent des affects eux-mêmes collectifs. On ne sait pas précisément quels sont ces affects, leurs causes.

Dans ces passages, les femmes vivent une vie mécanique, répétitive, soumise au déterminisme des rôles sociaux, en même temps qu’elles résistent, qu’elles rejettent. Les pleurs, la somatisation, la fatigue et l’ennui sont les symptômes de cette soumission comme les signes de son refus. Le corps parle, l’esprit parle mais leur discours est confus, emmêlé – il énonce et se tait en même temps.

Alors que les femmes pleurent, les hommes comptent : l’argent, les possessions. Ils mesurent leur position dans les relations de pouvoir. Ils se comparent entre eux : qui a plus ? qui a moins ? comment avoir plus que l’autre ? Ce rapport des hommes entre eux, leurs questionnements impliquent des affects confus, des sortes de pulsions dont la cause échappe en partie. On dira qu’il s’agit d’un conditionnement social, d’une logique capitaliste et patriarcale, subie et reproduite mécaniquement, les corps et les esprits étant les effets, les marionnettes de cette logique : libido et capitalisme, désir et politique et économie mélangés et travaillant les êtres (« une vie passée à essayer de se conformer à une vie normée peut nous détruire »). Mais les affects liés à cette logique, sur lesquels on pourrait coller des noms faciles, ne sont pourtant pas nommés. On dira : angoisse, peur, jouissance – mais qu’est-ce que cela recouvre précisément ?

Dans ce livre, ça pleure, ça désire, ça parle, ça se tait, ça somatise, ça désire – les pleurs, les désirs, les angoisses, les actes correspondant moins à des faits individuels qu’à des réalités collectives, communes. Ce sont les femmes qui pleurent, ce sont les hommes qui comptent, non uniquement telle femme ou tel homme. Les signes des affects sont visibles, énonçables : ce sont des signes, des symptômes collectifs, sociaux, politiques. Les affects impliqués par ces signes sont également communs mais ils ne sont pas dits : qu’est-ce qui fait se tordre les corps et les esprits, qu’est-ce qui fait pleurer ou se suicider ? On sait que cela existe et agit, on sait que cela donne lieu à du langage, que cela concerne le langage tel qu’il existe, mais cela demeure hors du langage, n’est pas énoncé – à la fois dans le langage et dehors.

Rêve d’une pomme acide n’est pas un livre de sociologie, de philosophie, de psychanalyse. Le social, le politique, le psychique y sont convoqués selon un point de vue qui exclut les explications, les théories, qui exclut ce qu’une narration inspirée par telle ou telle thèse nommerait. Pour Justine Arnal, il ne s’agit pas d’exposer des théories par le biais de la fiction mais d’écrire selon une logique de la hantise : quelque chose hante les corps, hante les esprits, quelque chose qui a à voir avec le politique, le social, l’économie, le psychisme – mais quoi, précisément ? On ne le sait pas : ça existe, ça insiste, ça produit mais on ne sait pas ce que « ça » est, « ça » n’est pas dit. Plutôt qu’une narration, l’autrice construit un récit troué, mutique, hanté par un silence.

Le langage est hanté par ce qui en lui se tait, par ce qui en dehors de lui échappe à sa lumière. Les « personnages » du récit sont des êtres hantés : par des affects, par le langage, par des récits, par les autres (« La vie des morts constituait le cœur de toutes les conversations de ma grand-mère paternelle […] »). Le langage, ici, est moins le fait d’un sujet que ce qui hante ce qui n’est plus un sujet, ce qui l’habite et agit sur sa pensée, son corps, ses émotions (« je ne sais plus qui parle »). On parle, on dit, on répète des formules, on énonce des clichés sans connaître la raison de cette énonciation, sans avoir conscience qu’il s’agit de formules communes qui contractent des affects puissants, sans percevoir clairement le sens et le non-sens que véhicule le discours.

Les femmes sont hantées par quelque chose qui les conduit à pleurer – les pleurs étant l’effet et le signe de quelque chose qui est plus large qu’elles, plus grand qu’elles, au-delà de la conscience et de la volonté. Les hommes comptent mais ils ne savent pas pourquoi : ils savent qu’ils doivent compter sans être conscients de la cause qui pèse collectivement sur eux.

Les relations entre les êtres relèvent également de la hantise : on parle par rapport à d’autres qui sont en nous, on agit par rapport à d’autres, toujours dans la relation à d’autres : parler pour se vanter, parler pour correspondre aux attentes sociales – les autres étant ce qui nous hante et nous fait penser, parler, agir. De la même façon que le suicide de la mère hante les esprits (« Je vis avec ton fantôme »), que la folie peut hanter les corps et le psychisme. De la même façon, peut-être, que l’histoire de la jeune fille et du médecin répète l’histoire de la mère avec le même médecin : une histoire hantée par une autre histoire, un corps hanté par un autre corps (« les femmes de mon enfance reviennent pour habiter à l’intérieur de moi »).

Rêve d’une pomme acide développe une écriture, un récit hantés par l’autre – une écriture de l’autre, un discours de l’autre. L’affect implique l’autre que soi, le langage est hérité, la vie sociale est une vie avec et par l’autre. Surtout, dans ce livre, l’autre est cela, ça que l’on ne connait pas : c’est le silence du langage, dans le langage, hors du langage ; c’est l’affect ; c’est ce qui dans la pensée échappe à la conscience ; ce qui dans le sens échappe au sens ; ce qui dans autrui échappe à ce que l’on en sait. Toujours, à chaque niveau, un point de vue qui est un point de vue de l’autre, celui-ci, ceci ne se réduisant pas à autrui, à ce dont nous héritons, mais implique une altérité plus radicale, impersonnelle, une sorte de béance dans l’esprit et le corps et qui demeure irréductible, inconnue : ça parle, ça agit, ça se tait, ça pense – mais quoi, exactement ? On ne le sait pas, on ne le saura pas, l’énigme persiste (« Les affirmations délitées, j’amasse le silence »).

Le livre de Justine Arnal est un mélange de strates diverses qui se combinent, s’articulent, sans se réduire à une signification, à une narration qui refermerait et dénouerait l’étrangeté. Le livre parle : du social, des rapports de genre, de l’aliénation sociale, mentale, du quotidien, de la société de consommation, de l’enfance, du deuil, de la difficulté du rapport au réel. Mais il sait aussi ne pas parler et faire être en creux ce qui dans le discours demeure hors du discours.

L’écriture de Justine Arnal n’est pas une narration mais un récit, elle commence là où s’arrête l’interprétation, avant que l’interprétation ne commence, elle déploie l’énigme et la laisse persister dans sa réalité énigmatique. C’est là qu’a lieu l’écriture du récit. Celle, aussi bien, de la poésie.

Justine Arnal, Rêve d’une pomme acide, éditions Quidam, août 2025, 228 pages, 20€.