Paloma Hermina Hidalgo : Opéra mystique (Féerie, ma perte)

Entre contes de fées, théâtre des ogres et des poupées, poétique de la démesure et autopoïèse du langage, Paloma Hermina Hidalgo construit des chants où le floral et le panique jaillissent des ruines.

Après les éclairs paroxystiques décochés sur les terres du verbe dans trois œuvres inouïes – Cristina ; Rien, le ciel peut-être ; Matériau Maman – son nouveau recueil poétique Féerie, ma perte arpente des régions de haute amplitude, portées par une écriture qui golémise dans la luxuriance du baroque et les prestidigitations d’une autobiographie qui s’excède dans l’érotique et le métaphysique.

Les saynètes qui se découpent sont celles d’un castelet, d’un théâtre post-kleistien où les marionnettes s’avancent comme des poupées saphiques sculptées par une Mère démiurge qui, à l’instar de Madame Edwarda, chuchote à l’oreille de sa fille Pupa et aux nôtres qu’elle est Dieu. Le couple formé par Maman et sa Pupa transgresse les lois de l’engendrement, les barrières entre les mots et les corps, l’inanimé et l’animé, expulse le masculin dans un non-être relatif afin d’interroger, par et dans les convulsions des chairs martyrisées au fil de rituels sadomasochistes, la question de la généalogie, le cercle de la Créatrice et de ses créatures.

Si une filiation, tout en verticalité trouble, relie la Mère orchestratrice et Pupa, un jeu de doubles, de miroirs à l’horizontale se tisse entre la Pupa démantelée et la myriade de « Pinocchias », Marie-Cyprine, Muñeca Mia, Dolly-Brebis, Missy Gougnotte, Joy-Cerveline, Aqua… Reine de bordel, Maman règne sur un empire de figurines en bois, en latex au centre desquelles Pupa, un être à mi-chemin entre la poupée inerte et la baby doll folle d’enfance, danse.

Dans un vertige des mises en abyme, Féerie, ma perte s’adosse à la construction du castelet, ce décor qui délimite l’espace des marionnettes. Traduit dans le registre du poème, ce dispositif dramaturgique permet de rejouer, de répéter, de distordre les failles et les abysses de l’enfance, de dresser les versions dramatiques et ludiques d’une scène fondatrice ou, plus exactement, de plusieurs scènes originelles que le texte convoque et brouille au faîte d’une fête des matières. Sœurs de Pupa, copines du foutre et de la cravache, les vingt poupées de toutes les couleurs semblent ne pas douter de leur existence mais exercer leur suspicion à l’endroit de Maman. Présentée comme la Dieu qui reste quand Dieu, dans la mort, vagit, la Mère suscite les vertiges qui ont mobilisé la théologie et la philosophie, convoque l’immense édifice des preuves ontologiques a priori et a posteriori de l’existence du Transcendant.

Le recueil devient un castelet où les phrases s’ébattent en coulées de sueurs et de larmes. Rien de gratuit dans ce cataclysme du précieux et de l’obscène, du sacré et de la crudité sexuelle, du végétal et des étoffes. L’enjeu extra-littéraire s’enroule autour du pari d’une naissance rejouée à volonté et s’aventure aux confins d’un verbe éminemment corporel, tactile, qui rédime faute et culpabilité en les métamorphosant en ingrédients sexy de jouissance.

L’enfance est pornographique et la folie mystique : ces deux éclats de vérité dont notre époque ne veut rien savoir, Paloma Hermina Hidalgo nous les dévoile dans un opéra poétique qui ne recule devant aucun tabou, devant aucune zone retranchée dans l’intouchable. La féerie ne se dissout pas dans les eaux de la perte en soi : la sève sémantique du titre tient dans l’apposition, dans le coup de fouet de la virgule.

Atteindre la féerie, c’est signer ma perte énonce Paloma Hermina Hidalgo qui plonge le mythe de la Genèse dans le spectral et dans la possible réversion de la perte redevenant féerie pour x nouvelles fois. Le manque s’élève comme le condensé de la fin de l’Éden, comme la Stimmung née d’un double mouvement : l’éjection de l’Éden diabolique de l’enfance et l’impossibilité de s’arracher à la noire féerie des premières années. La perte s’obscurcit dans la disparition de Maman autour de laquelle le texte vole avec une puissance contre-spectrale. Le castelet devient une fenêtre d’où s’élancer vers l’ailleurs.

« J’en étais là, quand un soir, sortant du castelet, je longeai la mangrove. Maman, rappelle-toi. Miami, Coconut Grove, notre amour hors de mesure… Rappelle-toi, Maman, caresse par caresse, nos soirs à la ‘Venus Villa’. Toi, un soupçon de rose donne à tes lèvres l’air chagrin des poupées — contraste de ta beauté vivante quand, gaieté ou gourmandise, tu m’offres les joies pourpres de ta langue. Oh ! La pointe de ton sein, Maman, térébrante. »         

Le cordon ombilical avec la Figure de la Mère amante est tout à la fois rongé et insécable, grignoté et incastrable. « Dès le berceau, Maman, notre amour hors de mesure n’a-t-il pas présidé à ma folie ? Oh… Rappelle-toi, Maman, ce hamac de chanvre. » Au fil de cette progression poétique, on assiste à la sodomisation de l’évêque par le gang des poupées, à la pulsion de tuer Maman, à moins que ce ne soit l’inverse, sodomiser la Mère et occire l’évêque au milieu des parfums voluptueux de la Floride.

À l’instar de Maman et de Pupa qui pétrissent l’argile pour concevoir une tribu de petites Golems-Golaimes bachiques, la langue est malaxée, bouturée, habillée et déshabillée, strip-teasée avec douceur ou violence comme une Barbie de ronces et de lumière. Le verbe conquiert des puissances autopoïétiques aptes à malaxer le matériau langagier avec la virtuosité que Maman et sa Pupa, sa fille-poupée-idole-souillon-amante, mettent à forger leurs marionnettes. Donner la vie, la retirer, devenir un morceau de bois, une Pinocchia pour ne plus souffrir, fouetter sa naissance pour la faire accoucher d’un autre récit des origines, pour retrouver la Disparue en même temps qu’on lui intime de rester où elle est, dans les sous-bois de l’outre-tombe… Qui est le pantin de l’autre ?

Tout marionnettiste court le risque de se retrouver domestiqué par un Pygmalion. Dans l’espace d’une Reconquista existentielle qui tient d’un jeu vital, la mère absentée dans la mort devient une statue de mots-argile, de mots-étoffes. Par le flux des pulsions et les embruns sensoriels qui la sous-tendent, l’écriture de Paloma Hermina Hidalgo bouture photosynthèse sémantique, syntaxique et hors-sens, mémoire de la chair meurtrie et anamnèse de la langue.

Écrire, c’est descendre en deçà de la ligne des flots, plonger dans des abysses de lumière où se rencontrent des vocables amphibies, terraqués qui s’auto-engendrent selon une logique végétale, avec une luxuriance radicellaire, les tourbillons d’un carrousel. Écrire, c’est poursuivre la fleur, peut-être la fleur bleue de Novalis, c’est entrer et sortir du castelet : « Dors, belle au bois, je poursuis ma fleur. »

Les lectrices et les lecteurs suivent, lapent, dansent, se promènent, courent dans des saynètes qui agencent un dispositif scopique affectionnant la réversibilité des voyeurs et des créatures accros à l’exhibition.

« Andiamo ! Ni une ni deux, ma garce, tu plonges sur la bergère ; sans m’amuser à la bagatelle, je t’amignonne ; te v’là au pillage. Je trouve un buste d’insecte, annelé noir-orange dans sa guêpière d’Halloween (c’est ainsi que les Celtes, dis-tu, représentaient la mort) ; une morte en coupole, et la plus belle petite tresse rousse, qui n’est pas celle du cou… ».

Portée par une jouissance de la langue, sous certaines courbures, Féerie, ma perte entre en résonance avec l’entreprise joycienne, donne à entendre une babélisation polymorphe et translinguistique. Des trouées de réminiscences drapées dans une langue à nulle autre pareille fracturent les poèmes.

Des zestes incestueux de l’enfance passent la tête dans le corps de ce texte éblouissant, construit sur le deuil, sur les crépitements de la mort. En lui, brille un noyau d’infracassable. L’orphelinisme s’arrache à l’impossible en devenant orphéisme et fait basculer Maman la Golémisante au rang d’Eurydice. La toute Golémisante, la « démiurge-putain » s’altère et se décompose /recompose en toute golémisée sous les vagues de ce poème qui nous révèle qu’« au commencement était Maman ».

Maman le Verbe, Maman-Dieu suit la Genèse à la lettre et construit son castelet en six jours. La Mère infinie a-t-elle un dehors qui se découpe au travers de la fenêtre qui l’attire, qui s’ouvre comme un médium lui permettant de gagner le ciel, de se livrer à une « chute florale » ?  Féerie, ma perte, un poème poaime, un recueil unique par son audace, sa beauté langagière hors norme, son imaginaire étincelant, abrité sous une photo de couverture sidérante.

Paloma Hermina Hidalgo, Féérie, ma perte, éditions de Corlevour, juin 2025, 64 pages, 15€.