Édith de la Héronnière : L’ho perduta (Du volcan au chaos)

Capture d'écran bande annonce Kaos (1984), © Paolo et Vittorio Taviani

Je me souviens que j’avais éprouvé une très forte émotion en voyant à sa sortie en France Kaos, le film des frères Taviani qui est une adaptation de quatre nouvelles de Luigi Pirandello. À cette époque, au début de l’année 1985, nous ne savions pas ce qui nous attendait. Le numérique n’avait pas encore changé notre rapport au monde. Nous vivions dans une espèce d’opacité que nous finirions presque par regretter aujourd’hui.

Pour voyager, par exemple, il fallait s’organiser différemment. L’été suivant, j’avais voulu aller rejoindre les paysages du film des frères Taviani, ceux de la Sicile. J’avais pris le bateau à Gênes, était arrivé à Palerme le lendemain ; de Palerme, j’avais traversé le centre de l’île jusqu’à Agrigente dans un train qui ressemblait à un décor de cinéma avec des banquettes en lamelles de bois vernis ; je me revois dormir à l’intérieur d’un des temples grecs ouverts sur la Méditerranée avant que ne les verrouillent les infrastructures touristiques (mais ai-je rêvé ?) ; à Syracuse, j’ai expérimenté pour la première fois une température supérieure à 40° C ; à Catane, l’Etna s’est soudain imposé à moi en remontant une avenue au centre de la ville ; de Charybde en Scylla, j’ai terminé mon périple à Stromboli avec une rage de dents et depuis, à son sommet, je n’ai jamais oublié l’éruption du volcan…

Pour Édith de la Héronnière, tout part également de Kaos qu’elle a vu un soir à Rome dans un petit cinéma du Campo dei Fiori et en lisant son « journal sicilien » des sensations de ce lointain voyage sont ainsi remontées à la surface, notamment dans le train en direction d’Agrigente, les collines pelées, les terres brulées, les blés coupés, grillés au soleil de l’été, « réduit à l’os », note-t-elle, comme ses pensées. Ce soir-là, elle était en compagnie d’Arturo Patten à qui est dédié Du volcan au Chaos. Les deux pôles, ou les deux saisons (printemps et automne) qui orientent son voyage : Pirandello et Patten, qu’on connaît pour les portraits photographiques d’écrivains qu’il a réalisés, et qui est l’ami qui lui donna le « goût » de la Sicile, un goût à la fois de vie et de mort, car si Pirandello naît à Kaos, près d’Agrigente, Patten mourra en 1999 dans cette ville. Voyage donc de deuil et de résurrections.

Le lecteur entre dans le livre comme dans un labyrinthe. Édith de la Héronnière sait qu’en Sicile, elle demeure une « étrangère », que la Sicile ou sa langue pleine de « ù » ne s’offrent pas facilement, qu’elle est une terre qui ignore le « juste milieu », qui dit non à qui veut posséder son intimité. « À cause de tous ces “non”, un royaume s’est bâti là. » Elle rencontre la rugosité du voyage qui coïncide avec la rudesse ou la dureté de la Sicile, ce qu’elle nomme « la pente savonneuse du sordide », le fait de se retrouver avec sa solitude dans la chambre d’un hôtel sans fenêtre à mâchouiller un sandwich et en se demandant comme Bruce Chatwin : Qu’est-ce que je fais-là ? On passe un peu perdu sans réelles transitions d’un pays à un nom, d’un nom à un pays. Le voyage débute à Catane (l’Etna, Naxos, Taormina…), explore la Sicile orientale, Syracuse (Caltagirone, Pantalica, Ragusa, Noto…), poursuit sa route en longeant la côte sud jusqu’à Agrigente et Kaos, coupe transversalement la partie centrale pour arriver enfin à Palerme, « tant attendu », repart ensuite d’Agrigente, visite la Sicile occidentale, du côté de Ségeste et de la vallée des temples, retourne à Catane et Messine… La date de sortie de Kaos et la mort d’Arturo Patten sont nos uniques repères temporels pour situer un voyage qui se déroule de toute évidence avant les années 2000.

Dans de très belles pages, quasi d’anthologie, elle rend hommage aux Ferrovie dello Stato en expliquant que prendre le train pour elle relève d’une « démarche esthétique de nature purificatrice ». Les pullmans (les autocars) occupent aussi une place singulière dans sa façon de se déplacer : « “Pullman”, cela rend un son moelleux et confortable, cela veut évoquer le progrès en un pays antique, presque fossilisé dans ses traditions et ses rites. »  On croise aussi un chapelet de portraits, d’amis ou de Siciliens, qu’elle dresse peut-être en mémoire d’Arturo Patten : la fragilité d’Amelia Rosselli, Étienne Hadju, l’étonnant destin de Mathias Pascal, l’éloge à la coriacité de la femme sicilienne et à toutes les mater dolorosa du monde, sans oublier le « Professeur » de Catane qui vit retiré dans sa bibliothèque borgésienne en écrivant un dernier essai sur Manzoni et qui enseigne l’art d’aborder le globe terrestre en épluchant une orange…

Il est difficile de rendre compte d’un livre si foisonnant ; comme la Sicile, il se dérobe. À travers lui, nous lisons avant tout un autoportrait de cette donna fugata qui confesse elle-même avoir la bougeotte ou qui déclare, alors qu’on l’accueille en tant que scrittrice française, que « personne ne devrait avoir le droit de se dire écrivain, sinon à quelques minutes de sa mort… »  Avec Pirandello, elle relit Sciascia et Lampedusa, Empédocle et Cagliostro, Goethe et August von Platen ; éduque son regard en contemplant un petit vase grec, l’architecture antique et baroque, la peinture d’Antonello de Messine ou de Nicolas de Staël – comment de Staël regardait l’Annonciation d’Antonello au musée archéologique de Syracuse. « Toute la Sicile est là, remarque-t-elle, dans ces manques sublimés. » Et plus loin : « Le portrait d’un inconnu d’Antonello au musée de la Fondation Mandralisca de Cefalù semble illustrer parfaitement cette définition de la sprezzatura de Cristina Campo. » Un mot qui caractérise l’attitude morale d’Édith de la Héronnière. Un sourire intérieur qui ne masque pas les difficultés de l’apprentissage, la nécessité d’en passer par une ascèse pour gagner la liberté.

Le voyage devient initiatique, se dirige vers la mort de l’ami avec qui tout a commencé. Dans la seconde partie automnale, Édith de la Héronnière reprend son errance, revient « du volcan au chaos, jusqu’à trouver la sortie du labyrinthe, si elle existe ». Le lieu où elle réside en France, Vézelay, se met à résonner en elle. À Agrigente, elle visite une église à trois portes, les trois portes du monastère du Santo Spirito : la première donne accès à l’église baroque, la seconde sur la zone spirituelle de l’abbaye avec un cloître gothique, la troisième enfin au couvent dans lequel vivent les bénédictines qui fabriquent des dolcetti del Monastero. « Et s’il dépendait de mon salut de choisir l’une des portes, laquelle choisirai-je ? », s’interroge-t-elle avant de conclure qu’en définitive les trois n’en font qu’une selon les appels du soma, de la psyché, ou de l’anima. Trois portes qui sonnent comme les trois « i » de Sicilia ou comme les tintinnabulides cloches dans la montagne. « Ce que nous cherchons ardemment finit toujours à l’état de vapeur, écrit-elle. Le but d’une quête n’est sans doute pas de trouver le trésor, mais de voir peu à peu la nécessité de la quête s’évanouir. C’est alors que survient ce que nous appelons la sagesse… » Le credo qui anime Édith de la Héronnière consisterait à reconnaître sa propre solitude « sans autre recours que l’endurance et une certaine inclination au miracle ». Une endurance et un miracle qu’elle a appris à accepter en sondant le regard des personnes photographiées par Arturo Patten. Descendre en soi-même. Dans le cratère du volcan. « C’est cela dans la douleur duquel je devrai descendre jusqu’à toucher le fond, pour que survienne, peut-être, quelque chose de nouveau auquel je n’aurai pas pensé. »

Durant toute notre lecture, nous serions hantés par l’air lancinant de la cavatina L’ho perduta des Noces de Figaro qui scande la dernière partie de Kaos des frères Taviani, quand Pirandello, dans l’epilogo, en revenant à Kaos, le pays de l’enfance, retrouve sa mère morte à travers des souvenirs qu’elle lui raconte. Une des fins les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Une jeune fille décide de rejoindre d’autres enfants en grimpant avec eux une colline de sable sur l’île de Salina. On la voit écarter les bras comme si elle déployait des ailes et lorsque retentit la musique de Mozart, elle se jette dans le vide en courant dans le sable et en entraînant derrière elle la joyeuse petite bande de gamins qui s’en donne à cœur joie. L’image n’en finit plus de tourner. Aller en Sicile, m’étais-je dit. Du Volcan au chaos répond longtemps après à cette injonction.    

Édith de la Héronnière, Du volcan au chaos. Journal sicilien, Nous, collection « Via », 298 p., 19 €.