Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
toutes deux ont traversé la mer
vers l’Afrique
l’Algérienne et la blonde
mes personnages
l’Algérienne a fugué
( à bout de souffrance
on trouve cette force )
dans sa maison en terre
elle veille au petit feu
une bouilloire noircie
sur les braises
l’Algérienne cultive de la menthe
quand elle tisse
elle a toujours à côté d’elle
un verre de thé
( ces petits verres galbés
à la silhouette féminine
Algérie, Turquie, Iran,
Balouchistan )
d’où vient sa robe
en satin marron
décorée de sequins
large comme celle des infantes
dans un tableau d’Espagne ?
entrant dans sa maison
on la voit de profil
devant le métier à tisser
visage sculptural
anneaux d’or
sur peau d’ambre
« une beauté
à n’y pas croire »
leitmotiv de son amant
qui se le répète
(en silence)
chaque fois qu’il ouvre
la porte de la maison
lourde porte en fer
comment font-ils
pour fixer les battants
sur les murs en terre
invariablement
l’amant de l’Algérienne
s’agenouille à ses pieds
se love autour des chevilles
tel un chat
elle
toute à son travail
feint l’indifférence
cœur accéléré
leur rituel
B
épouse abandonnée
la blonde
retournée en Europe
est aussitôt
revenue en Afrique
maison sur pilotis
face à la mer
entre la terre rouge
et l’étendue océanique
une maison en bois
peinte bleue
sur le sable
avant que le jour se lève
la blonde va vers l’océan
puis à angle droit
bifurque sur la plage
elle marche pieds nus
le long du rivage
longtemps
vers là-bas
(la plage est immense)
puis le jour advient
entre jaune et vert
le ciel
on dirait le chien
qui l’accompagne
ralenti par la lumière
à son côté désormais
avec parfois un écart
un petit swim
dit-elle
qui ne sait pas nager
robe jaune citron
de cocktail
cintrée sans manches
à hauteur de genou
la blonde
rebrousse chemin
vers la maison bleue
chaque matin
le même périple
scande
en horloge intime
son être-là
le chien
on dirait
veille sur la blonde
yeux intenses
le regard que seuls les chiens
peuvent avoir
interprétable à souhait
l’animal voltige
oscille entre sa vie à lui
et celle de la blonde
s’arrête
en position assise
et lui adresse
ce regard oui
que seuls les chiens