Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/1)

©Sara Suñé/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

toutes deux ont traversé la mer

vers l’Afrique

l’Algérienne et la blonde

mes personnages

 

l’Algérienne a fugué

( à bout de souffrance

on trouve cette force )

 

dans sa maison en terre

elle veille au petit feu

une bouilloire noircie

sur les braises

 

l’Algérienne cultive de la menthe

quand elle tisse

elle a toujours à côté d’elle

un verre de thé

( ces petits verres galbés

à la silhouette féminine

Algérie, Turquie, Iran,

Balouchistan )

 

d’où vient sa robe

en satin marron

décorée de sequins

large comme celle des infantes

dans un tableau d’Espagne ?

 

entrant dans sa maison

on la voit de profil

devant le métier à tisser

visage sculptural

anneaux d’or

sur peau d’ambre

« une beauté

à n’y pas croire »

leitmotiv de son amant

qui se le répète

(en silence)

chaque fois qu’il ouvre

la porte de la maison

 

lourde porte en fer

comment font-ils

pour fixer les battants

sur les murs en terre

 

invariablement

l’amant de l’Algérienne

s’agenouille à ses pieds

se love autour des chevilles

tel un chat

elle

toute à son travail

feint l’indifférence

cœur accéléré

 

leur rituel

 

B

épouse abandonnée

la blonde

retournée en Europe

est aussitôt

revenue en Afrique

 

maison sur pilotis

face à la mer

entre la terre rouge

et l’étendue océanique

une maison en bois

peinte bleue

sur le sable

 

avant que le jour se lève

la blonde va vers l’océan

puis à angle droit

bifurque sur la plage

 

elle marche pieds nus

le long du rivage

longtemps

vers là-bas

(la plage est immense)

 

puis le jour advient

entre jaune et vert

le ciel

 

on dirait le chien

qui l’accompagne

ralenti par la lumière

à son côté désormais

avec parfois un écart

un petit swim

dit-elle

qui ne sait pas nager

 

robe jaune citron

de cocktail

cintrée sans manches

à hauteur de genou

 

la blonde

rebrousse chemin

vers la maison bleue

 

chaque matin

le même périple

scande

en horloge intime

son être-là

 

le chien

on dirait

veille sur la blonde

yeux intenses

le regard que seuls les chiens

peuvent avoir

interprétable à souhait

 

l’animal voltige

oscille entre sa vie à lui

et celle de la blonde

s’arrête

en position assise

et lui adresse

ce regard oui

que seuls les chiens