Dave Eggers : « Le Cercle était partout » (Le Cercle)

Dave Eggers, Le Cercle (détail de la couverture @ Folio)

Il est toujours intéressant de lire un roman des années après sa publication, alors que le contexte de sa parution a changé : Le Cercle de Dave Eggers est sorti en 2013 — 2016 en France dans une traduction d’Emmanuelle et Philippe Aronson. Si le livre était présenté comme un texte dystopique, il montre aujourd’hui toute son acuité d’alors et il garde toute sa pertinence littéraire face à l’actualité récente. Il n’est plus une alerte mais la description, acide et aiguë, d’un monde contemporain gouverné par les algorithmes et un impératif de transparence, menant à toutes les dérives éthiques et les systèmes techopolitiques autocratiques.

Il faut, pour lire Le Cercle, oublier son adaptation cinématographique par James Ponsoldt, en 2017, avec Emma Watson dans le rôle-titre. Il faut se concentrer sur sa dimension romanesque, la manière dont l’écrivain nous entraîne dans un monde inconnu et use de la force du récit pour nous mettre en garde contre les dérives d’un univers gouverné par la logique d’une firme sans aucun garde-fou, avec les réseaux sociaux qui donnent le rythme de l’actualité sociale et politique, l’IA qui nous double, un tycoon sous x qui porte un populiste orangé à la présidence des États-Unis. Soit le monde tel que nous le connaissons désormais.

La fiche du livre rappelle le contexte de publication en 2016 : « un roman dystopique de science-fiction de Dave Eggers » (Wikipedia France), « The Circle is a 2013 dystopian novel written by American author Dave Eggers » (Wikipedia). L’éditeur étatsunien, Knopf, choisit d’extraire une phrase d’un article de Vanity Fair pour présenter le livre : « A bestselling dystopian novel that tackles surveillance, privacy and the frightening intrusions of technology in our lives—a “compulsively readable parable for the 21st century” ». La citation est en effet extrêmement forte, en ce qu’elle passe de la force contextuelle du roman (un roman dystopique) à sa valeur atemporelle : ses sujets — la surveillance, les intrusions effrayantes de la technologie dans nos vies (privées) — en font une parabole pour le XXIe siècle.

Nous entrons, dans les pas de Mae Holland, nouvelle embauchée du Cercle, arrivant sur le campus californien paradisiaque qui est le quartier général « de l’entreprise la plus influente du monde ». Nous sommes à San Vincenzo, ville fictionnelle qui apparaît comme le concentré de la Silicon Valley. Le lieu pourrait être un club all inclusive (tennis, crèche, restaurants, citronniers et orangers, Pilate, yoga, massages, etc. infini), si des messages sur les pavés de l’allée — « rêvez », « participez », « innovez », « imaginez » — ne venaient pas rappeler qu’ici le bonheur est non un désir mais un devoir, non ce que le Cercle propose à ses employés comme aux habitants du monde mais ce qu’il impose. Le Cercle, en tant que monstre de la Tech, est une pieuvre technologique, un concentré de Facebook, Twitter, Apple et Google. Tout dans l’architecture du campus est signifiant. Les murs en verre des bâtiments concrétisent une exigence de transparence, dans ce que ce terme dit d’une sincérité et bienveillance affichée, ce qu’il masque d’une ère de la surveillance généralisée. Les noms d’époques historiques donnés aux bâtiments disent une réécriture de l’Histoire, une mainmise sur le monde qui passe par la colonisation des noms. Mae Holland travaillera dans le bâtiment Renaissance… Comment ne pas penser aujourd’hui à Trump qui, à défaut de les envahir, prend possession de lieux en les rebaptisant (le golfe du Mexique devenant Golfe d’Amérique), immédiatement suivi par Alphabet — Google Maps a renommé ces lieux selon la volonté du président… Google appartient à Alphabet, terme choisi pour dire cette prise de possession dans et par le langage, un pouvoir sur la grammaire et la syntaxe du monde ancien. Musk travaille pour un projet DOGE (épurer la bureaucratie américaine). Les puissances numériques, les GAFAM, se nourrissent de l’Histoire, son passé, son présent comme son avenir.

Revenons au Cercle. Ici tout est brillant et translucide, un monde si idéal qu’on en oublie de le trouver suspect. Si toutes les cloisons sont transparentes, les employés sont « comme en vitrine ». L’un des bâtiments abrite une galerie de Basquiat, des toiles récemment rachetées à un musée de Miami en faillite. Bientôt, d’immenses aquariums accueilleront des espèces océaniques rares. Le Cercle rassemble et concentre, sa richesse lui permet de tout acquérir et tout posséder. Plus rien n’est hors de son contrôle, jusqu’aux écrivains, comiques et chanteurs qui désormais se produisent dans la cafétéria principale, pour égayer le quotidien des employés et donner aux artistes « un peu de visibilité, vu les difficultés qu’ils doivent affronter à l’extérieur »…

Pour son premier jour, Mae traverse le campus, guidée par son amie Annie. Les deux femmes se sont rencontrées à l’université, elles incarnent deux monde prêts à fusionner. Issue de la middle-class, Mae végétait dans un emploi classique, bureaucratique, gris, au sein d’une entreprise publique. Annie, elle, a été engagée par le Cercle, un emploi venant couronner une généalogie américaine brillante, une ascension familiale prédestinée et sans accroc du Mayflower au campus californien. Annie a gravi tous les échelons au sein du Cercle, elle siège désormais au « Gang des Quarante », les décideurs surpuissants de la firme. C’est elle qui a fait engager Mae à l’Expérience Client, elle qui lui fait découvrir les différents projets du Cercle qui ont tous pour visée explicite de « changer la face du monde, révolutionner l’existence ». Soit confisquer monde et existence, tout contrôler, tout surveiller, tout dominer. Ce que découvre Mae, à mesure qu’elle se familiarise avec le campus, avec les activités du Cercle, qu’elle gravit à son tour les échelons de l’entreprise jusqu’à tutoyer les « Sages » (le trio de pères fondateurs), ce sont des applications toujours plus intrusives, la manière dont les algorithmes battent la mesure du quotidien, dont on accepte tout (dont le pire) par confort, indifférence ou pour de mauvaises raisons — pourquoi s’inquiéter que tout soit mesuré ou surveillé si l’on n’a rien à se reprocher ?

Ce que le lecteur découvre, à travers Mae, c’est un monde autocratique, dangereux, impitoyable — les opposants sont mis hors d’état de nuire (leurs réputations sont salies, des scandales politiques, précisément stockés et surgissant opportunément), voire éliminés (une scène insoutenable qu’on ne racontera pas ici). Sous couvert de sacro-sainte transparence, le Cercle absorbe, consomme, consume tout. Il n’est d’ailleurs pas innocent qu’en couverture de l’édition de poche, le logo du Cercle ressemble à un Pac Man prêt à tout bouloter, comme dans le jeu vidéo d’arcade des années 80. Comble de cet appétit dévorant, pour éviter l’anonymat digital père de tous les maux, chaque habitant du monde a désormais un « vrai moi » numérique (TruYou), une identité unique officielle qui rassemble mots de passe, données personnelles, bancaires, de santé… stockées dans un cloud sur lequel il est impossible d’effacer quoi que ce soit ! TruYou a mis fin aux trolls, aux usurpations d’identité, aux dangers d’Internet mais aussi à toute vie privée, à toute intimité.

Au nom de la sécurité, de la transparence et de la vérité, surveillance généralisée et contrôle total d’une population consentante se mettent en place. Sans révolte, le troupeau volontairement conduit à l’abattoir est soumis à une existence en ligne qui seule permet d’avoir une existence réelle (sociale comme professionnelle). Les « Sages » sont aussi puissants — plus puissants — que des chefs d’État, ils font et défont les marchés économiques et financiers, les réputations, le pouvoir. D’abord Candide fascinée par ce monde dont elle découvre les arcanes, Mae devient peu à peu force de proposition et puissante agente de la mainmise du Cercle sur l’univers. On laissera lectrices et lecteurs découvrir à quel point elle est prête à tout. Tout en s’effaçant chaque jour un peu plus au fur et à mesure qu’elle s’expose sans retenue. L’évolution psychologique (comme idéologique) de Mae renvoie le lecteur à un monde qui n’est plus seulement en germe mais en marche. La transparence permanente à laquelle Mae se soumet n’est rien d’autre qu’une déshumanisation volontaire.

Ce déni de soi, piloté par les algorithmes et le diktat du « like », se lit à l’aune de ces conditions générales d’utilisation que nous validons sans les lire en un clic tandis qu’on nous extorque notre consentement en échange de pouvoir accéder à un contenu, à un service, à un produit. Tandis que les géants de la Tech recueillent nos données, nos habitudes, nos comportements d’internautes, pour mieux les exploiter et forger un monde dans lequel les datas sont la monnaie étalon, l’exemple de Mae (actrice de sa propre dissolution dans ce Cercle qui se referme sur elle) invite à se questionner réellement sur le seuil acceptable de la dépersonnalisation pleinement consentie.

Lors de sa publication, Le Cercle a été comparé à 1984, pour sa description d’un univers totalitaire et panoptique comme pour sa manière d’élever un monde romanesque qui s’oppose point par point au monde technologique et autocratique que l’on nous prépare ; sans doute aussi et surtout pour sa capacité à s’imposer comme un classique de l’anticipation de nos présents. Le Cercle décrit (en 2013 !) le monde de 2025 à peine grossi où se confirme un peu plus chaque jour ce que Dave Eggers avait anticipé. Le relire aujourd’hui ne fait que le confirmer. Combien de temps demeurerons-nous aveugles à ce que les GAFAM nous trament ? L’urgence est là, littéraire comme citoyenne, au point que Dave Eggers a ajouté un tome à sa saga technologique, Le Tout (en creux dans Le Cercle, assomption du Cercle), auquel Diacritik consacrera également un article.

Dave Eggers, Le Cercle (The Circle, 2013), trad. Emmanuelle et Philippe Aronson, éditions Folio, 2017 (Gallimard 2016), 576 p., 9€49