En 1984, Marguerite Duras recevait le prix Goncourt pour L’Amant. Quarante ans plus tard paraît une édition spéciale (enrichie de quatre entretiens avec Marguerite Duras et de reproductions de manuscrits et tapuscrits originaux) qui retrace la genèse de cette parution.
Née en 1914, Marguerite Duras avait déjà 70 ans au moment de la publication de L’Amant et l’on pouvait considérer que son œuvre (dont Un barrage contre le Pacifique, Moderato cantabile, Le Ravissement de Lol V. Stein, Le Vice-Consul…) était en grande partie derrière elle. Duras explorera ensuite d’autres voies avec le théâtre et le cinéma (Le Square, Des journées entières dans les arbres, India Song, Savannah Bay…), avant de rencontrer Yann Lemée en 1980 (Yann Andréa Steiner) et après que le succès commercial de L’Amant la relance différemment (plus de 2 millions d’exemplaires vendus et traduit dans plus de 35 pays). Suivront La Douleur (1985), La Pluie d’été (1990), L’Amant de la Chine du Nord (1991) ou Écrire (1993). Marguerite Duras meurt en 1996.
L’oeuvre de Duras est traversée de plusieurs moments : celui qui va jusqu’au Vice-Consul avec l’affirmation d’un « style Duras » ; celui plus expérimental avec le théâtre et le cinéma que ponctuent des périodes d’alcoolisme ; celui enfin avec L’Amant qui introduit l’emploi dans la narration de la première personne du singulier. Ce troisième temps, au tournant des années 1980, correspond rétrospectivement à l’apparition de la notion d’auto-fiction, la fiction du réel, l’écriture de soi. L’année précédente par exemple, en 1983, Annie Ernaux publiait La Place. Il suffit de comparer le Barrage et l’Amant qui ressassent un peu les mêmes obsessions (l’enfance indochinoise, etc.) pour mesurer l’écart qui les sépare. Si le petit frère Paul meurt en 1942 et la mère, Marie Donnadieu, en 1956, la mort plus récente en 1978 du frère aîné Pierre, le frère « voyou », n’est pas sans conséquence : « Ils sont morts maintenant », écrit Duras dans L’Amant. Maintenant, l’écriture peut courir plus facilement. Si dans le Barrage, il s’agissait encore de personnages, en 1984, il était plus difficile de saisir ce qui se jouait et on a eu tendance à ne pas situer ce livre sur le même plan que les autres.
Dès la page 14, Duras énonçait une sorte de nouvel art poétique, avec les paradoxes qui lui sont propres : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. L’histoire d’une toute petite partie de ma jeunesse je l’ai plus ou moins écrite déjà, enfin je veux dire, de quoi l’apercevoir, je parle de celle-ci justement, de celle de la traversée du fleuve. Ce que je fais ici est différent, et pareil. Avant, j’ai parlé des périodes claires, de celles qui étaient éclairées. Ici je parle des périodes cachées de cette même jeunesse, de certains enfouissements que j’aurais opérés sur certains faits, sur certains sentiments, sur certains événements. J’ai commencé à écrire dans un milieu qui me portait très fort à la pudeur. Écrire pour eux était encore moral. Écrire, maintenant, il semblerait que ce ne soit plus rien bien souvent. Quelquefois je sais cela : que du moment que ce n’est pas, toutes choses confondues, aller à la vanité et au vent, écrire ce n’est rien. »
À l’origine, Duras commence à écrire un texte à la demande de son fils Jean Mascolo pour un livre qui associerait des photographies de famille en Indochine et des photographies de son work in progress (films, pièces…). Les premières versions manuscrites, dont des extraits sont reproduits, tournent autour d’une photographie qui n’existe pas, « La photographie absolue », un titre très blanchotien. Les premières pages de L’Amant sont à peu de choses près identiques : on entre donc dans le livre autrement. L’adolescente qui traverse sur un bac un bras du Mékong entre Vinhlong et Sadec et qui voit l’amant dans sa grande limousine noire, cette gamine de quinze ans et demi dans sa robe de soie, affublée d’une paire de talons hauts en lamé or et d’un chapeau d’homme, un feutre souple couleur bois de rose au large ruban noir, il n’y a pas d’image qui la représente, pas de photographie. Tout part, sort de là. De l’écriture, ou ce que Duras appelle écrire. Pas simplement une histoire, le fait de raconter une histoire (comme l’adaptation cinématographique de Jean-Jacques Annaud).
L’Amant bouscule et renouvelle les genres. Sa forme est sismique. Les liens d’un fragment-paragraphe à un autre échappent parfois à la logique. Il s’agit d’un théâtre de la mémoire, presque mythique, voire tragique, à travers les noms (Sadec, Cholon, Vinhlong, Mékong, Siam…) ou les figures antinomiques que convoque Duras (la mère, les deux frères, l’amant, Dô, une mendiante, Hélène Lagonelle, Marie-Claude Carpentier, Betty Fernandez…). Ailleurs, la lessive à grande eau pour nettoyer la maison de Vinhlong ou la nuit bleue qui éclaire le ciel se font poèmes : « L’air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière. »
À relire L’Amant quarante ans plus tard, on est également interpellé par la question féministe qui aujourd’hui trouve de plus en plus de réponses. La question recoupe indirectement celle que nous avions lue en 1982 dans La Maladie de la mort. Quel est ce regard que pose l’amant dans sa grande limousine noire sur une enfant de quinze ans et demi dans une robe de soie, affublée d’une paire de talons hauts en lamé or et d’un chapeau d’homme, un feutre souple couleur bois de rose au large ruban noir ?
Marguerite Duras, L’Amant, suivi de « L’Amant, 1984 », entretiens et manuscrits, . Minuit, 2024, 177 p., 19 €