Terrain vague (29) – Prose, etc.

© Christian Rosset

21 novembre 2024. Il neige trop. Je dois renoncer à aller voir La Voyageuse de Hong Sangsoo. Mais comme je viens de recevoir le blu-ray de Val Abraham de Manoel de Oliveira, je cherche 3 heures et 23 minutes de libre pour revivre l’éblouissement de ma première vision, en 1993. Ces deux films ont en commun d’être programmés en salles (celui d’Hong Sangsoo, le 22 janvier prochain) avant d’être édités en vidéo (le 3 décembre pour Val Abraham) par Capricci. On y reviendra.

Lecture d’Aucun respect d’Emmanuelle Lambert que j’ai trouvé par surprise, sous forme d’« épreuves non corrigées », et de plus dédicacé, dans une librairie d’occasion où j’ai mes habitudes : grand livre qui restera, contrairement à 99% des nouveautés de ces derniers mois. Si j’avais pu en prendre connaissance avant sa sortie, il aurait été parmi mes premières recensions de la « rentrée ». J’y reviendrai (bis) après avoir relu Mon grand écrivain, et sans doute aussi Le Voyeur, seul des quatre premiers grands livres publiés d’Alain Robbe-Grillet (oublions Un Régicide) dont je n’ai pas repris récemment la lecture. Le retard qu’a pris cette chronique est tel qu’on ne peut plus envisager de tout rattraper. Mais il faut continuer, en espérant quelques creux dans « l’actualité », jusqu’au moment où ce ne sera plus possible.

Alors que la neige continue de tomber, je tire une nouvelle constellation d’ouvrages (quatre fermement décidés – plus quelques autres, au cas où) de la pile plus que jamais chargée d’électricité : quelques coups de foudre sont à envisager. Cette fois, c’est prose, etc. ; mais on aurait aussi bien pu proposer récit, etc. Encore une histoire de frottages, avec la poésie ou le roman, le journal et l’essai. So May we Start ?

1. Avec Les éléments, quatrième livre de Marie de Quatrebarbes chez P.O.L, je me trouve en territoire familier, peut-être parce qu’il s’ouvre sous le signe de L’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton ; mais aussi (et simultanément) d’une singulière étrangeté : m’y retrouvant à explorer un monde tant souterrain que s’animant en plein air (un en plein air hanté par Bartók), entre terre et eau, entre présence et absence, dépôt de souvenirs et invention du présent – entre invention du souvenir et dépôt du présent.

« Dans le jardin, le jour de l’enfance, la petite fille, la très petite enfance, se tient à hauteur de tulipe, dans l’enfance

Elle tend la main vers la peau de tulipe et ses doigts touchent et s’entrelacent et s’entreglosent et nouent ensemble sensation, prémonition et désir »

On note l’absence de point en fin de ligne – doit-on dire en fin de vers ? (je me souviens du titre d’un livre de poésie de Marcelin Pleynet, Les lignes de la prose). Cette absence incite à ouvrir bien plus les sens : je regarde, j’écoute, je sens les rythmes et j’entends même des hauteurs, des timbres, des nuances, donc des musiques encore non écrites, mais qui pourraient l’être pour peu qu’on prenne le temps de le faire ; je parcours Les éléments pour vérifier si ça se reproduit à chaque arrêt sur tel ou tel « vers » ou « séquence » (la réponse est oui).

Cinq parties – 1. Le détail principal  2. Les actualités reconstituées  3. Empirique fossile  4. Assez vivant  5. Digression sur le dehors : « Autour du corps il y a l’air qui entoure le corps, qui est plongé dans l’air et l’air, en lequel le corps est plongé, prolonge le corps en l’air » On songe bien entendu à la Digression sur l’air de Robert Burton : « Même lorsque l’air que nous respirons habituellement est bon, que ce soit naturellement ou artificiellement, il est cependant recommandé, comme je l’ai déjà dit, de le corriger encore un peu ; il n’y a pas de meilleur remède pour un homme mélancolique que le changement d’air et la diversité de lieux, les voyages loin de chez lui pour découvrir d’autres modes de vie – traduction Bernard Hœpffner, avec la collaboration de Catherine Goffaux. »

Marie de Quatrebarbes : « L’air ici est un autre nom pour l’espace, qui définit les contours du corps visiblement, quoique visiblement ne soit pas le mot le plus exact pour décrire cette sensation que le corps éprouve et qui ne peut s’appréhender par la vue seule, par la vue tout court, car c’est plutôt du toucher que relèvent les sensations qui le frappent » (et comme j’entends toujours une musique en gestation, comme je vois nettement des corps de musiciens en action, il me semble que le son qu’ils produisent est lié au toucher – à la touche, si on pense au quatuor à cordes).

Je relis Les éléments dans le désordre – j’aime l’ouvrir sans me demander sur quelle partie je vais tomber, confrontant ce que je découvre, toujours autre, avec ce que j’ai mémorisé. Parfois ça frotte (encore la touche) ; parfois ça coule (ou prend son envol) : « Il n’y a pas d’oiseau qui craigne la solitude autant que l’oiseau que je porte en moi » Je reviens en arrière, passant de la partie 4. à la 3. : « L’attirance pour le vide est une politesse du vivant » Une fois encore, je comprends qu’il sera impossible de paraphraser ce qui se dit en se disant dans ce livre : il s’agit donc bien de poésie, au sens où l’entend Jacques Roubaud (qui a fait mon éducation). Aussi faut-il continuer le montage, se laissant entraîner par cette composition musicale qui ne cesse de se déployer dans la tête, mais que je ne peux faire passer : « Ma main se tourne vers le soleil : elle a deux côtés qui se ressemblent sans se connaître, mais chacun se supporte » Je note au passage qu’aucun « vers » n’est un monostiche et que les « blancs » sont de tension :

« Devant le vieillissement de notre corps et le fait irréfutable que bientôt nous serons des os, nous n’avons d’autre choix que plonger à corps perdu dans une nouvelle odyssée

Nous y voilà, dans ce défi nous nous sommes lancés et ça y est nous y sommes

De corps à corps, d’âme à âme, une force indescriptible nous pousse à accomplir de nouveaux objectifs, à tenter de nouvelles rencontres, à produire en nous et à l’extérieur de nouvelles possibilités d’altération

Notre sortie de solitude est une sortie de route »

Une micro-biographie de Georges Méliès forme la deuxième partie des Éléments, comme pour troubler la continuité apparente – mais c’est une illusion. Car, au fond, par un enregistrement clair et net des faits, tout est à sa place. Par magie, aussi : « Parallèlement aux sujets d’illusion, Méliès crée le genre des actualités reconstituées. Le 25 avril 1898, le président McKinley déclare la guerre à l’Espagne et Méliès reconstitue dans son studio l’explosion du cuirassé Maine. Dans La Guerre de Cuba et l’explosion du Maine à La Havane, le cuirassé est en carton et un scaphandrier se promène devant une toile peinte figurant l’océan. »

Génie de cette forme poétique si souple qui tend vers la prose… La musique qui ne cesse de se composer et de se décomposer – de se tricoter et de se détricoter – dans ma tête en est la meilleure preuve, alors qu’une fois de plus – la dernière ? – je fais un retour en arrière : je reviens à la première partie « qui part de la perception d’un enfant d’un pétale de tulipe, pour aller à la rencontre d’un monde équivoque, entre création et destruction. » Je retiens tout d’abord cette page (la septième) qui s’ouvre ainsi : « La lune se brouille, elle fait des fourmis dans le cadre tout cousu de bandelettes votives

On dirait un œil peint sur un décor enguirlandé de chrysanthèmes jaunes et blancs légèrement remugleux passés sous huit couches de peinture antirouille, et qui jette sur le rivage son éclat passif »

puis celle-ci (la vingt-deuxième) : « Il pose ses mains entre les tombes pour en tirer les mauvaises herbes, il les retire

[…]

Il regarde au cœur de ses mains les mille yeux briller, il les retire

Il place son corps entre ces mains et ses yeux dans ces mains et ses yeux dans ces mains, il les retire

Puis quelque chose s’étire de lui comme un fil de soie ou la bave nacrée d’une limace sur le sol et, à cet instant précis, il ne sait plus qu’il danse et pourtant il danse entre les tombes, il danse au milieu de la forêt, il danse en compagnie d’une armée de terre cuite qui souffle dans les arbres, il s’échevelle au vent, il sculpte les rochers, il dessine des visages dans les falaises, il devient de plus en plus vivant, il éclate d’un rire sonore, son cœur explose, il a des bras de vingt mètres, de cent mètres, de mille mètres, il fait le tour de la Terre, il l’embrasse complètement et bientôt il ne fait plus qu’un avec la vie » Promenade fantôme sont les deux mots qui me viennent au moment de prendre congé. Comme il convient d’éviter de polluer ce beau parcours dans Les éléments (le feu est aussi ponctuellement présent) par un vain commentaire, laissons ce livre à son mystère qui engage à le relire sans perdre le fil de ce qui n’en finit pas de se dérouler dans notre tête – et qui, souhaitons-le, gardera jusqu’au dernier souffle son caractère inachevé.

2. Troisième livre de Peter Handke traduit par Julien Lapeyre de Cabanes pour Gallimard, après La deuxième épée et Zdeněk Adamec (en attendant des versions françaises de Zwiegespräch – “Dialogue” – et de Die Ballade des letzten Gastes – “La ballade du dernier invité” – publiés chez Suhrkamp à Berlin en 2022 et 2023 ?), Ma journée dans l’autre pays a été écrit au cours de l’été et de l’automne 2020. Il s’agit d’un récit d’une soixantaine de pages petit format : une histoire de démons qui se lit d’une traite, avant de se relire plus lentement. S’il a le don d’entraîner (car il nous conduit « dans l’autre pays »), il requiert aussi une attention soutenue. Je le lis maintenant comme un instrumentiste interprète une partition (ou un comédien, un texte qu’il doit jouer) – décidément le musicien a pris le pouvoir sur le critique (cette chronique ne s’en portera pas plus mal me semble-t-il), tant il est question de rythme, de ton, d’accent, de dynamique et de respiration. La construction en paragraphes plus ou moins brefs séparés par des « blancs », à l’œuvre depuis un bon moment chez Handke, renforce cette lecture sensible à l’esprit de variation – à cette manière de progresser pas à pas de l’incipit « Il y a dans ma vie une histoire que je n’ai jamais racontée à personne » au tout dernier paragraphe « Je regardai par-dessus mon épaule, dans la noirceur la plus noire, une noirceur comme il n’en existe qu’en rêve, et poussai – pas à dessein ou si, peut-être à dessein ? – un cri de guerre qui résonna dans mon sommeil comme un croassement inarticulé, puis m’écriai, clairement cette fois, dans le vide : “Êtes-vous tous là ?” »

La cabane – la « niche » du narrateur au moment où il se dit habité de démons – se trouve dans un petit cimetière en dehors des habitations (la commune dont il dépend n’est pas localisée ; mais l’ayant rêvée, j’en dessine les contours). Tandis que celle où « des décennies plus tard », il installe sa table d’écriture pour « laisser venir les mots qu’il fallait » à cette histoire, est une cabane de jardin : « Un rythme, accentuant les mots, s’est instauré – ou semble s’être instauré. Écrire m’a réveillé et m’a montré assis sur le seuil, tel que j’étais : lucide dans ma fatigue, sans trace de somnambulisme ou de démonerie. » Il n’est pas évident de résumer cette histoire où aucun mot n’est de trop – et ne parlons pas de la ponctuation, ou de l’usage de points d’exclamation et de parenthèses, assez fréquentes dans les récits de Handke écrits sur le mode de « je » : elles en rendent la lecture parfois déroutante, au meilleur sens du mot.

Dans cette Journée, il est tout d’abord question de crises violentes d’exécration de toute forme de Création (avec une majuscule) : « J’avais hué un passant parce que ses bras balançaient en marchant, le suivant parce qu’il les avait raides et collés au corps. Je rabrouais d’un “ta gueule ! » les rossignols qui trillaient à la cime des arbres. Un front haut m’était trop haut, un moins haut trop bas. Une voix basse m’irritait et m’offensait autant qu’une voix de ténor. “Maudites toutes les épaules larges et maudites les épaules étroites. […] Et vous aussi, disparaissez, cous de cygnes, tailles de guêpes, crinières de lions, sauts de chamois !” / / “D’un côté le visible, si dérangeant et révoltant d’être visible ; l’évident à vous tuer les nerfs et l’âme d’évidence. Et de l’autre côté l’invisible – et pas seulement le rossignol dans l’arbre, le grillon dans l’herbe, l’alouette au zénith : invisible à vous rendre fou, invisible d’alpha à oméga ; invisible à en haïr. Haïssable bleu du ciel. À bas la Création !” »

Le narrateur est un fruticulteur qui garde des liens solides avec sa sœur depuis la perte de leurs parents. « L’ultime souci de ma sœur : que je fasse du mal non aux autres, mais à moi-même. » […] « À la fin je n’étais plus que cris, du matin jusqu’à la nuit. Cris retenus, impuissants à jaillir hors de mes lèvres fermées, sans voix ni voyelles, rien que des consonnes, “k !”, “n !”, “p !”, “s !” et ainsi de suite – “incriés” plutôt qu’écriés, en continu et sans diminution. Et personne pour m’entendre ou m’écouter. » Et puis un jour, « je me retrouvai avec ma sœur sur la rive d’un lac, le seul de notre pays, avec l’autre pays sur la rive d’en face. […] Ce qui me réveilla et me fit revenir au moi antérieur, ce furent les yeux d’un homme au centre du demi-cercle [formé par des hommes qui remontaient un bateau de pêche sur la berge] […] Je me sentais, non, je me savais vu par ces yeux, comme jamais je n’avais été vu par aucun être humain. […] Il était enfin là, le bon spectateur, celui qui m’avait tellement manqué du temps de ma folie. Et “dans la seconde” véritablement, le démon me quitta ; ils partirent de moi, les démons. » Nous en sommes à peu près à la moitié du récit. Le narrateur se rend après dans « l’autre pays » où, guéri, il subira une métamorphose : de la fureur à l’apaisement, de la niche du cimetière devenue, en rêve, « un appentis, ou rien qu’un simple mur de planches » à la cabane du jardin où il projette sur papier sa traversée du miroir qui l’aura conduit à une forme d’apaisement. Avec, non loin de la fin, une irruption du Kursi où eut lieu un miracle il y a deux mille ans (c’est le site, à l’est du lac de Tibériade, où Jésus guérit deux hommes possédés par des démons) – événement aussi mystérieux qu’évident, comme tout ce qui fait passer le narrateur d’un état à l’autre, d’un pays à l’autre. Et puis, la fête : « Participait aussi à ma sensation de fête que pour la première fois après toutes mes années de mangeur solitaire, je partageais un repas avec d’autres, je dînais à une table commune. » Et enfin : « Les années suivantes furent les années de l’harmonie. » Mais recopiant ces mots, je n’ai rien dit : à peine relevé deux trois choses. Et il faut noter que la brièveté de ce récit ne l’empêche pas de renouer avec l’ampleur de La voleuse de fruits.

Il convient de lire Ma journée dans l’autre pays en ayant oublié ce qui précède, comme je m’apprête à le faire pour la troisième fois, avec l’intuition que cette nouvelle lecture sera plus touchante encore, au sens le plus concret du mot : nous rendant, l’auteur et moi, plus proches, même si nous savons que si nous devions nous croiser dans la rue, ou dans la forêt, nous ferions semblant de ne pas nous reconnaître.

3.Coyote est le titre du deuxième ouvrage de Sylvain Prudhomme publié chez Minuit. Il fait écho à Par les routes que je viens, lui aussi, de trouver par hasard, à deux pas de chez moi (leitmotiv: ah ces retards !) sans avoir encore eu le temps de le lire, ce qui me permet d’aborder ce nouveau livre – en forme de reportage, entre prose, poésie, théâtre, film documentaire, journal, ce qui atteste son caractère vocal (la musique ne va pas tarder à faire retour, mais cette fois je ne serais pas capable de l’écrire, il va falloir ruser pour rendre compte de cette belle polyphonie, tissée de monologues, de récitatifs, de résonances, où la mémoire a un rôle à jouer) – de manière très libre, en suivant la continuité de ce qui est dit, imaginant mentalement les images et les sons qui l’accompagnent (avec l’aide des quelques photographies imprimées en contrepoint du texte).

Coyote me fait penser à Jerome Rothenberg (Shaking the Pumpkin) et à Partition rouge de Florence Delay et Jacques Roubaud (un chant pawnee, tiré de ce recueil, est cité page 59), donc aux Indiens, ainsi qu’à une chanson méconnue écrite par John Cale et Lou Reed pour le Velvet Underground. Coyote est aussi le nom donné aux passeurs qui agissent contre rémunération à la frontière des États-Unis et du Mexique. Coyote est clairement un livre à la frontière, donc en bonne place dans la bibliothèque du Terrain vague. « J’avais parcouru plus de 2500 kilomètres en deux semaines, longé la frontière mexicaine de la Californie au Golfe du Mexique, presque tout cela en auto-stop, pour les besoins d’un reportage à paraître dans la revue America » écrit Sylvain Prudhomme. « J’en avais bavé, j’avais parfois eu peur, attendu des heures sur des bretelles d’autoroute désertes, connu des moments d’exaltation intense, fait provision de rencontres pour des années » avec Juan, Luis, José, Mauricio, Great : « Une photo de moi ? / T’as rêvé mon gars. / T’écris tout ce que tu veux dans ton petit cahier. / Mais même pas en rêve tu fais une photo de moi. / Une photo ! / Je suis pas fou mon gars. / Tu comprends ce que je dis ? », Hector, Shelvy, Sheila et Gary, Jim, Doug : « Allez viens. / Je te pose au moins au truck stop. / Je te vois depuis tout à l’heure par la fenêtre du Burger King, tu rames. / J’ai eu le temps de manger, de passer mes coups de fil. / Je suis bien resté une heure, t’as pas bougé. / Haha de rien. / Ça me prend quoi : 5 minutes. / Si ça peut te faire repartir. / Ce que je pense de la vie ? / De la vie en général ? / Celle-là on me l’avait jamais faite. / Est-ce que je crois à l’amour ? / Mon vieux tu m’en veux pas faut que je retourne bosser. / Mais ça m’intéresse ton truc. / Tu m’enverras ce que tu vas écrire sur le mur de Trump ? / Super. / Sinon t’as toujours les bus. / C’est pas pour te porter la poisse. / Mais des Greyhound pour Tuckson y’en a plein tu sais. / Je le dis juste au cas où. / Tu pourras toujours les poser au chauffeur tes questions », et bien d’autres.

Le reportage est paru sans que « le besoin de raconter » ne soit épuisé. « C’est puéril d’avoir besoin de l’écrire, mais je ne peux pas m’en empêcher : c’est vrai. Je veux dire : Juan, Luis, Mauricio m’ont vraiment dit ce qu’ils disent dans ce livre. » Le montage crée-t-il inévitablement de la fiction ? Ce n’est pas question d’éthique, c’est un fait. Et ça nous entraîne, assis dans un train, sur une chaise dans une salle d’attente ou dans son lit, à faire 2500 km en quelques heures, avec quelques décrochages, mais pas dans notre tête.

Ça suit son cours… On retrouve Bolaño du côté de Ciudad Juárez ; ou Benicio del Toro. « C’est bête à dire, écrit Sylvain Prudhomme, mais : je crois que j’aime Ciudad Juárez. De toutes parts les rues bruissent de monde, les gens vont et viennent. Ce jour-là en tout cas, l’ambiance est à la fête. […] Pour la première fois depuis longtemps, je ne me sens plus seul. Je ne m’en rendais pas compte avant, je n’y pensais pas, tout entier à mes notes, mes recherches de voitures, mes transcriptions de récits d’automobilistes : mais qu’est-ce que j’étais seul. Qu’est-ce que tous les hommes que je rencontrais sur la route l’étaient aussi. »

Un art du portrait, donc de l’autoportrait. « Donjon : […] Ma démarche ce serait plutôt tout ce courant qui essaie de faire de la vie elle-même une œuvre d’art. / Tous ces artistes qui pensent que l’art et la vie doivent coïncider. / Je suis plutôt là-dedans. / […] / Tu vois le rêve américain ? / La folie américaine des fortunes qui se font et se défont en quelques jours ? / C’est moi. / Je te jure mon vieux. / Putain j’aurais bien aimé te raconter ça, c’est con. / Tu sais quoi. / Je vais t’accompagner un peu mon gars. / […] / Une photo d’accord. / […] / Tu me l’enverras ok ? / Je suis sur Facebook : Donjon Vonavitch / […] / C’est mon nom d’artiste » Prudhomme : « Me revoilà seul. Je viens de passer six heures avec Donjon. Ensemble on a tracé la route sans effort, on a ri, on a roulé sans voir passer le temps, longé d’une traite la frontière sur près de 400 kilomètres. J’ai déjeuné avec lui à la table d’une gargote presque cosy. J’avais oublié qu’il faudrait tôt ou tard que ça finisse. Maintenant je regarde mon gros sac à mes pieds. Je regarde alentour les rues de énième ville inconnue. Je regarde la route. Je regarde les voitures qui passent et qu’il me faut à nouveau arrêter. Je me sens gagné d’une flemme immense. » Je vous laisse découvrir la suite, et ce qui précède, de ce documentaire qui bataille aussi contre une certaine fiction : celle des fake news et de l’autocélébration du pire. Un voyage partagé qui joue le sensible contre le mur.

4. Mon reliquaire – Supplément à Corpus Christi – de Jérôme Prieur chez Fario (collection « Théodore Balmoral ») « retrace l’aventure intellectuelle qui fut la sienne pendant vingt ans et qui a complètement bouleversé son existence, marquant sa vie, dit-il, “d’un avant et d’un après.” » C’est donc un livre très personnel – l’usage de « mon» l’indiquant clairement ; quant à « reliquaire », il s’agit en principe d’une boîte, d’un coffret où sont conservées précieusement des reliques ; et peut-être aussi le nom d’une forme littéraire : un carnet de bord où sont agencés des notes de travail, des essais, des hommages. À l’énoncé du titre de ce livre de taille relativement modeste, faisant montre d’une écriture resserrée, on peut être intimidé. Mais qu’on se rassure ! l’humour de Jérôme Prieur étant à la hauteur de son exigence, on se trouve toujours en bonne compagnie.

Commençons par rappeler que Corpus Christi est une série documentaire en douze épisodes de 52 minutes chacun, coréalisée par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, diffusée sur Arte en 1997-1998. Je me souviens avoir été conquis par son esthétique « minimaliste », dépourvue de toute forme d’afféterie. Mais comme je n’ai toujours passé que peu de temps devant la télévision, j’avais alors manqué de nombreux épisodes. Il m’aura fallu attendre plus de vingt ans pour trouver dans un recoin du sous-sol d’un magasin versaillais où je ne m’aventure que rarement un coffret DVD rassemblant non seulement les douze épisodes de Corpus Christi, mais aussi ceux de deux séries ultérieures : L’Origine du christianisme (dix épisodes en 2003) et L’Apocalypse (douze épisodes en 2008) [il ne me manque que Jésus et l’Islam (sept épisodes en 2015)]. Ces trente-quatre fois cinquante-deux minutes (soir quasiment trente heures) ont occupé autant de soirées, et demandé un effort de mémoire considérable, lié (même si pas seulement) au grand nombre d’exégètes – j’allais dire de tisseurs de fictions – convoqués. C’était comme le déploiement d’une hantologie : un labyrinthe où s’égarer et se retrouver. Une expérience cinématographique nourrie par une formidable création littéraire, composée de monologues entrecroisés par montage, en réponse à des questions posées hors-champ, car on n’entend jamais les voix de Mordillat et Prieur, comme on ne trouve aucune forme d’illustration : simplement des corps en action, et surtout des visages, des mains, ainsi que des livres, des manuscrits.

S’ouvrant par une préface datée du 25 décembre 2023, où il est question de « cadeau » : « Longtemps, je me suis promené en gardant dans ma poche un petit exemplaire du Nouveau Testament sur papier bible, pour lire, scruter, vérifier, comprenant que relire est une activité infinie qui réserve sans cesse des surprises. Sans compter les rencontres et l’amitié, ce travail qui s’est étendu sur plus de vingt ans m’a changé. Je l’ai reçu comme un cadeau, je n’oserais dire un cadeau du ciel », le Reliquaire de Jérôme Prieur n’est pas le livre d’un croyant. Son enjeu est autre : « S’il en va du rapport des textes à la vérité historique, il en va alors nécessairement de la dimension littéraire de ces textes dits “sacrés”. » On ne détaillera pas ici les onze écrits qui y sont rassemblés ; on commencera simplement par rapporter ce bref fragment d’un inédit, Journal de voyage chez les exégètes (1994-1995) : « 7 juillet 1995 / Pierre Geoltrain monte jusqu’à notre bureau sous les toits de la rue Charlot. Il prépare – avec François Boivon – l’édition des deux tomes des Apocryphes chrétiens pour la Pléiade […] [Il] est prêt à parler. L’ironie de l’Histoire, le corps « casher » de Jésus dans le récit johannique de la Passion, les logia du Christ, ces paroles attribuées à Jésus lui-même absentes des évangiles et présentes seulement dans les épîtres de Paul, la Sainte Famille « sans père » dans l’évangile de Marc, contrairement aux autres… Tout cela excite sa gourmandise. Cet homme délicieux offre le spectacle de l’intelligence à lui tout seul, sans prétention, sans fausse érudition, bien qu’elle semble immense. C’est un lecteur qui savoure le plaisir du texte. »

La 4e de couverture de Mon reliquaire propose, comme simple indication, cette citation de Pierre Geoltrain : « La plus grande réussite du christianisme, c’est sa littérature ». Tout est là. Comme l’a écrit Jean Starobinski dans Trois fureurs (1974) : « L’expérience d’une lecture purement littéraire d’un texte évangélique a sans doute quelque chose d’une gageure ». C’est pourquoi un mécréant peut apprécier d’être éclairé sans se trouver contraint d’adhérer – de croire – à autre chose qu’à la beauté des échanges (par montage) en recherche de vérité (inatteignable autrement que par approches successives, à l’infini), en enquêteur, donc un peu en poète. Ce qui nous est donné à lire, ce sont (entre autres) : un « portrait contradictoire de Jésus » ; des réflexions sur le fait que « la Résurrection du Christ n’est racontée dans aucun des évangiles » ou sur « l’abracadabrantesque suaire de Turin ». Borges prétendait me semble-t-il que l’érudition est une des formes du « fantastique », ce qu’attestent ces pages riches, variées et parfois adressées (à Emmanuel Carrère, auteur du Royaume – « Consacrer plus de six cents pages aux Actes des Apôtres, quel culot ! » –, ou à Jean Grosjean, post mortem), qui n’oublient pas de rapporter des anecdotes, Prieur se montrant, à l’image des plus fins de ses exégètes, aussi gourmand que gourmet.

Un dernier fragment ? Page 79-80 (à la fin du Journal de voyage) : « Pour Jean-Marie Sevrin, qui a été doyen de la faculté catholique de Louvain et qui est franciscain (ce qui ne saute pas aux yeux), le texte de l’évangile de Jean est plein de trous noirs et d’étrangetés. Il en parle presque amoureusement. Il conteste la thèse de l’école johannique : il y a peut-être eu plusieurs mains, mais “conduites d’une main ferme”. Il ajoute, les yeux pétillants : “On dirait que la plupart des exégètes n’ont aucune idée de ce que c’est qu’écrire…” »

5. Coda. J’aurais aimé inclure dans cet épisode d’autres livres, comme le très étonnant Space de Gabriel Gauthier aux Éditions Corti, un des meilleurs romans de cette rentrée. Mais s’il a gravé de belles empreintes dans ma mémoire – qu’il convient de laisser reposer –, je n’ai pas encore trouvé les mots pour les faire passer. Heureusement Charles Robinson a écrit et publié ici-même une belle lecture de ce roman : L’écriture est cette lumière qui rallume le monde. Une fois encore, je me prends à penser : j’y reviendrai. Et pourquoi pas ? Que deviendra cette chronique en 2025 ? Sera-t-elle encore construite en 31 épisodes ? Gardera-t-elle son titre générique en forme de manifeste ?

En attendant, puisqu’il vient d’être question de Jérôme Prieur qui y a publié plusieurs ouvrages, je voudrais signaler deux titres récents des Éditions La Bibliothèque. Le premier est une réédition en poche d’un livre publié en 1998 dans la collection « L’écrivain voyageur » : Venise de Jean Lorrain (1955-1906), un écrivain que je ne connais que peu et qui ne m’est pas a priori sympathique ; mais ce portrait d’une ville que j’ai visitée (me rendant sitôt arrivé sur la tombe d’Igor Stravinsky sur l’île San Michele) me touche par ses notations sur le vif, et son mélange de joie communicative et de mélancolie provoquée par la « destruction lente, mais sûre » qui la menace. Et ce que je retiens en premier lieu, c’est cette magnifique façon de conclure : « Oh ! cette vie glissée sur le marbre poli des dalles et sur l’eau lourde des rii, ce calme, l’ombre pesante de tant de demeures illustres, le poids de tant de rêves et tant de souvenirs, et dans l’au-delà de jadis, ce silence à peine éveillé de loin en loin d’un appel de voix, d’un clapotement d’eau ou d’un bruit de rame – ce pas de voiture, ce pas de poussière, ce pas de bousculade, cette totale absence de vacarme et de cris, ce lent enfoncement dans du passé, dans de l’eau morte et dans je ne sais quelle mystérieuse somnolence. »

Parmi les grands amoureux de Venise : le compositeur André Boucourechliev, exégète fameux de Stravinsky, mais aussi de Beethoven ; ce qui nous permet passer au nouvel opus – le onzième publié – de la grande encyclopédie Humanitatis Elementi de Michéa Jacobi – La condition humaine de A à Z en 26 volumes et 676 vies –, toujours aux Éditions La Bibliothèque. C’est la troisième fois, après Frères Sœurs (2022) et Mother Nature’s Children (2023) qu’elle se trouve au programme de cette chronique. Ce nouveau volume (correspondant à la neuvième lettre de l’alphabet, « I ») s’intitule Insurgé.e.s, 26 façons de se révolter. Comme les précédents, il s’intéresse à 26 personnages dont les noms successifs égrènent la suite des lettres de l’alphabet : Ambiorix, Beethoven (Ludwig van), Cavaillès (jean), Dalle (Béatrice), etc. jusqu’à Zizka (Jan), en passant par la mère de l’auteur (Jacobi, Léa, insurgée au quintuple) ou Münzer, Thomas, « gauchiste », agitateur de la guerre des paysans en Allemagne (exécuté en 1525) dont Friedrich Engels et Paul Louis Rossi ont formidablement parlé.

« La musique est une insurrection » […] « Constant dans la mauvaise humeur et superbe dans la révolte, Beethoven s’insurge pêle-mêle contre ses détracteurs, ses amis, sa famille, ses héros. » […] « Il se dresse aussi et surtout contre lui-même : contre sa maladresse avec les femmes, contre sa maladie, contre son inaptitude au bonheur. » […] « Maintenant, il s’en va. Un terrible orage s’abat sur Vienne et au moment de passer, il lève, raconte-t-on, son poing vers le ciel. C’est sans doute une légende. Mais l’idée est bien là, elle a toujours été, de jeter au visage de la destinée une musique plus forte qu’elle. » André Boucourechliev (Essai sur Beethoven, Actes Sud 1991) : « La mort de Beethoven fut, elle aussi, une œuvre, son œuvre : tenace, tourmentée, se développant inexorablement jusqu’à l’apothéose marquée par le fameux coup de tonnerre à l’instant du trépas. » Et Jacobi de rappeler que « ce n’est pas de rancœur ou de colère que cette musique est faite. À l’image de la symphonie n°9, c’est la joie qu’elle exprime, cette “passion par laquelle l’âme passe à une perfection plus grande”, comme l’écrit Spinoza. / / Et si par sottise ou par distraction nous ne savions l’entendre, le texte de Schiller nous en répète le sens : “Elle donne la volupté aux asticots… d’un seul baiser, elle enlace tout l’univers.” » (à suivre)

Marie de Quatrebarbes, Les éléments, P.O.L, novembre 2024, 128 pages, 16€
Peter Handke, Ma journée dans l’autre pays, Gallimard, novembre 2024, 80 pages, 12€
Sylvain Prudhomme, Coyote, Éditions de Minuit, octobre 2024, 256 pages, 17€
Jérôme Prieur, Mon reliquaire, Éditions Fario, novembre 2024, 184 pages, 19,5€
Jean Lorrain, Venise, Éditions La Bibliothèque, septembre 2024, 96 pages, 10€
Michéa Jacobi, Insurgé.e.s, Éditions La Bibliothèque, octobre 2024, 128 pages, 14€